Le promeneur

Joséphine Théry, CC BY-SA 4.0 Détail du plumage d’un Grand Cormoran qui sèche ses ailes https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Sur le chemin qui longe la mer, une stèle. Un monolithe contemple la mer et je me demande ce que cette roche ocre imposante peut bien faire là, seule barrant le passage aux autres éventuels promeneurs. En cette saison, ils sont encore moins nombreux à passer par là à cause du vent, à cause de l’haleine sauvage de la mer. Tous les végétaux ont été sculptés par les embruns. On sait que parfois une vague avale un peu de terre du sentier et le fait disparaître.

La stèle soudain se met en marche. Elle se déplace lentement mais avec assurance. Finalement, je vois le marcheur qui se laisse glisser prudemment le long d’une paroi rocheuse pour atteindre une minuscule plage où sable blanc et rochers roux affleurent les vagues qui gloussent à la manière des sources en cet endroit protégé et presque secret. La paroi rocheuse vue de la plage ressemble à la figure en colère d’un hominidé géant. Les yeux globuleux, l’arrête du nez, les trous des narines et surtout la bouche rugissante expriment une terreur peu commune, soudaine. Le marcheur cherche à s’abriter. Il a vu que le ciel au large avait sombré en mer. 

Assis sur l’un des rochers qui figurent la mâchoire béante de l’hominidé effrayé, le promeneur regarde à nouveau la mer. Il se sent observé. Non loin, sur un minuscule récif, ailes ouvertes pour les sécher, un cormoran s’interroge sur la présence de ce mammifère. Dans l’eau translucide quelque chose semble broder le pourtour de quelques vagues d’un geste souple et régulier. C’est un autre cormoran. Il pêche. Il remonte à la surface, respire et disparaît. Il est difficile de prévoir où l’oiseau réapparaitra. Le promeneur le perd de vue et lorsqu’il se retourne pour regarder à nouveau l’autre oiseau qui réchauffait ses ailes. Il n’y a plus personne, plus rien. Tout cela était un rêve. 

L’homme décide d’aller voir de plus près s’il ne repère pas à nouveau les deux êtres magiques. Il a de l’eau jusqu’à la taille lorsqu’il on ne sait pourquoi, se laisse entrainer par une vague. Il disparaît, il se dissout en même temps qu’une autre vague merveilleuse. Il pense qu’il se retrouve et redevient enfin celui qu’il était vraiment.

Un courant plus froid et plus foncé forme pendant de longues et précieuses secondes, le dessin étrange dont les contours vus du ciel quand on a pris un peu de hauteur représente un oiseau majestueux déployant les ailes pour l’envol. Un animal mystérieux comme on en rencontre à Nazca. 

Le chat noir

Ce qu’il regarde, c’est presque toujours le vent. Un souffle qui agite le feuillage graduellement. Tous ces détails qui pour la grande majorité des humains ne sont rien, ne signifient rien, tout cela est à ses yeux de première importance. 

Il observe les ombres, les zones de petite clarté, les mouvements infimes qui s’opèrent entre chaque ingrédient. Il sent, il sait que se tiennent là les furtifs remparts de son univers. C’est là qu’il rencontre les premières sentinelles du territoire extensible et souple qui est le sien. Un monde qui n’est pas censé nous échapper aussi facilement. Le langage des éléments avec tous ses reliefs sonores, olfactifs, temporels infimes.  

L’harmonie partiellement atteinte tremble et tangue comme l’ombre d’une pieuvre nuageuse, un fantôme rétablit l’équilibre insaisissable. Il voit entre les herbes et les pierres, la silhouette frêle d’un lézard, il aperçoit la mécanique hyptnotisante derrière la danse de la mante. Il entend une voix qui se hasarde au fond de lui, une musique rassurante, épanouie comme une fleur au soleil et décide qu’il est temps de fermer les yeux.

Sous les paupières, le monde liquide du rêve se mélange à la réalité qui se cristallise impassiblement. Peu à peu le sommeil soulève en rythme de petites vagues sur la mer noire du pelage. Il dort. Il réécrit de petites galaxies en petites galaxies l’infinité juste avant qu’elle ne se fossilise à jamais dans l’ambre.    

Hier

© André Azevedo 2010 / Sans-titre 4

Comment se défaire de cela
une petite vertèbre et ce n’est même pas celle qui en se déplaçant
a failli me coincer à vie sur un lit

petit cailloux au milieu d’un long chemin
là où finit l’encolure du cygne
où commence le garrot 

noeud de la branche
oeil de la feuille
particule élémentaire du tronc

comment se défaire de ce point d’entrée
de cette porte de ce couloir de la salle d’attente
et de tous ces regards
comment se séparer de la peur
de la nuisance de la gifle
de la raison

comment se défaire de ce rhizome
de la rivière
de l’écume et de l’impossibilité de faire
marche-arrière 

articulation meurtrie
hier. 

Sortie

©Bertrand Els- 2019B

Posés là
les mots ne t’appartiennent pas
ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes
ils s’ancrent et s’arriment
alors tu t’attèles à ce qu’ils restent à jamais
seuls et libres là où personne
ne se penchera sur eux
pour les lire les lier
à la langue commune et universelle
pour en faire une liqueur dont les vapeurs
suffisent pour étourdir
tu leur réserves à tous une sorte de porte secrète

L’étoffe nuageuse d’une âme

Image Bertrand V-D-E

La carcasse du cétacé comme l’ étoffe nuageuse d’une âme
attirait
toujours plus de squales
perfection de l’aileron et de la nageoire caudale
la peau bleue similaire à celle des vagues
la mort enfin ressemblait à une parole sans équivoque
était claire comme le geste gracieux d’une danseuse étoile

 
Pourtant
ils ont pris peur
les hommes
qu’on leur impose des leçons de moral une éthique de la vie une colonie de lois  des restrictions collectives à leurs commerces de la mort

Alors le cadavre ils l’ont drainé vers large comme un linge sale
loin des bais et des ports
une dépouille de plus jetée dans la fosse commune


la mer serait une nécropole où l’on ne peut plus qu’espérer

voir
deviner

la silhouette tranquille d’un squale qui viendrait pour la nettoyer

Mécanique paisible du grignotement

charlie mackesy

De sa vie elle ne se souvient que de quelques points
comme les trous d’un gruyère qui sont autant d’espaces
où se lovent les lunes de cette planète étrange et sèche

Peu importe chaque point est en phase avec une sorte de
lumière interne flasque et diffuse jaune et orange
chaque lune s’alourdit un peu plus chaque nuit, chaque fois qu’on évoque son point d’attache

elles sont comme les fruits que l’arbre habille de taffetas vert foncé quand il pleut
elles disparaissent en silence lorsqu’on tente de les mesurer d’en confronter la profondeur, de discuter de leur pertinence ou de la vérité

Entre ces quelques étapes
Entre ces points sur les cartes
Entre ces miettes ces cratères culminent les sommets invisibles, inracontables d’une vie faite d’oublis

Elle raconte que les fleurs s’alourdissent en cette saison de papillons d’un poids insupportable qui ploie les branches et fait basculer les frêles graminées  

la tourterelle pour boire est obligée de marcher sur sa propre ombre trempée qui l’entraine ensuite à voler en soufflant comme un cerf-volant sauvage et incontrôlable

Pour s’agripper à l’existence telle qu’on la leur propose certains astres n’ont pu inventer que les glochides 

De sa vie elle se passe de s’en rappeler comme si cheval elle l’avait complètement broutée du bout des lèvres

Cette mécanique paisible du grignotement de l’espace personne ne s’en soucie vraiment
à ce petit galop s’associent d’autres galops d’autres allures, l’ampleur est variable mais le rythme est identique

Quelque part l’eau coule de source

Bernie, coloration by Goodshort / CC0 Détail de la tête de la couleuvre à collier Natrix natrix avec, en couleur, l’écaille temporale (en rouge), les écailles post-oculaires (en vert) et l’écaille préoculaire (en bleu).

L’oiseau dresse le portrait-robot du félin qui passe près du pin
suspendue à l’arbre la pomme ouvre et puis referme soudain des ailes
en mer les baleines tueuses entourent le nouveau-né du troupeau
à moins que ce ne soient que remous autour d’un rocher
pour se distinguer les fleurs ternes trouent les ondes claires
parmi les feuilles chaudes du figuier glisse l’infinie couleuvre à collier
quelque part l’eau coule de source

Un jour

The Tree of Lifefirst half 17th century

Quelque machine arrache à la colline ses rochers
un saurien poussé par le soleil sur le muret écoute son coeur vibrer jusque dans sa gorge
un papillon ne se pose pas sur la fleur
il emporte le pollen pendant que je cherche à déchiffrer les signes apposés sur ses ailes
un oiseau tombe du ciel comme une feuille sèche
une herbe sauvage tremble d’être parmi les feuillages d’une plante qu’on aimerait apprivoiser
un chat frôle les frontières entre jardin et maquis et redevient un grand félin
une tourterelle traverse le ciel contenu entre deux cimes
un tremblement de terre annonce le passage du train
il est midi à cinq petites minutes près.

Roncier

Bertrand Els

L’embrigadement de moi-même par les idées sombres

des ronces et
cette forêt malade où se disloquent les jours les heures les secondes
toutes les semaines de l’année me prennent à la gorge

A quoi vas-tu renoncer? Je grince

A rien puisque en dehors des épines des sentes embourbées je ne possède rien

qu’une nausée 

mon coeur mon âme ou ce qui portait ce nom au goût autrefois si fort

part en fumé

partout comme un grand brûlé regarder depuis les rochers
les eaux bleues et froides
pour se calmer

tous les silences auxquels je ne sais
comment renoncer

Simplement insignifiant

©Bertrand Els https://elsacker.tumblr.com/post/625809852116140032

Hier   un fantôme    en rêve
me questionna alors que je regardais les collines retourner à la brume
en mer

pourquoi désormais était-il à peine plus qu’une poignée de pollen

Je lui donnai toutes les équations qui régissent la transformation du soleil
qui à l’instar des autres étoiles brûle 

il mit peu de temps à comprendre ce qui me paraissait irrationnel

le fantôme

s’ébroua 

la poussière qui recouvrait sa robe fauve semblable au couchant
se dissipa peu à peu

il parti au galop laissant au ciel l’un de ses crins