Porcelaine

Arteries and veins of the heart

Il ne sait pas se tenir    mon cœur quand il se penche sur le tien

Il est comme une source     Il ressemble à une valse    mon cœur   il tourne  il bondit  il brûle il sent les flammes de toutes les folies et le soufre mon cœur

Il s’oublie pour le tien   mon cœur sur ta main

il étonne

Il se laisse traverser par de fines rivières mon cœur   On dirait qu’il est fait pour aimer les dentelles  pour danser sur les feuilles  pour s’iriser  mon cœur

rien ne le tourmente  mon cœur  il ne connait pas l’ennui  il n’émet pas de cris

quand il pleure

il s’épanche sans faux plis    avance comme la mer   mon cœur quand il est dans le vague

il mange la lumière dans ta main

brasse la rosée   se cache pour exploser

il est doux et soyeux    ton cœur dans le mien

il est rouge  il est roi

il est en porcelaine   mon cœur       quand je suis près de toi

il n’a pas de porte   pas de barrière en fer

pourquoi faire

il ne hait pas ses frères   mon cœur   il ne bat pas ses sœurs      mon cœur

il jette ses éclats de rire  par terre       mon cœur

il ne broie pas le noir     il ne tue pas l’espoir     il ne conçoit pas le crime

il ne bat de l’aile       mon cœur

puisqu’il t’aime.

Larmes d’anges

source

En tourbillonnant dans la neige, la forêt est entrée dans mes bronches. Elle est passée par mes narines et par ma bouche, par mes yeux et au travers de mes mains. Elle a fondu sur ma langue, elle avait le goût du vent et de la nuit.

Par petits flocons, en dispersant ses plumes blanches, la forêt avançait en sautillant sur les routes. Sur les voies d’eau, elle se laissait flotter et puis disparaissait comme une lueur, happée par le fond ou par un cri.

La forêt avait de larges feuilles à étendre, ses nervures me traversaient le front et les joues. Je n’avais pas froid, j’étais incendié. Elle me parlait tout bas en laissant planer le doute, m’autorisait à broder des phrases par petits bouquets. La forêt voulait m’apprendre à la regarder de plus près.

Du ciel, il tombait des larmes d’anges sur mon pays. Cela n’avait rien de triste. Il me semblait que la neige voulait gommer l’hiver. Effacer les arbres noirs, abolir la mélancolie brune des branches et habiller le vent d’un manteau de velours blanc. J’aurai pu penser que la forêt se mettrait à chanter, à danser dans mon ventre et dans mes veines. Mais soudain, j’ai compris que tu étais parti cette nuit, dans les bras de la tempête que j’étais seul à admirer.

Jean_Sibelius_-_Valse_Triste.ogg

Dérisoire

Tlathlonhqui Oceloti

Dans les ténèbres de tes chemins, tu cherches la trace de ces puissants félins. Partout, il te semble voir les marques de leurs crocs, les déchirures laissées par leurs griffes. Tu ne vois plus que les blessures, le sang comme les effluves des crimes que seuls les fleuves humains propagent.

Dans les nuits des feuillages, je cache mes vérités. J’ai appris à me méfier de la convoitise et de la bêtise qui ronflent  dans tes voix et grognent dans tes promesses. Tu ne tiens jamais ta parole, tu la vends et tu la renies. Tu ne sais rien de moi, car tu n’as jamais chercher qu’à découvrir les nouvelles traces de ta propre cruauté et de ton esclavage. Tu as toujours cherché à m’avilir, à dompter mon peuple, à te mentir. Tu te crois libre, tu n’es qu’un lâche. Un spectre.

Je suis une interruption, une eau froide, un chuchotement, une constellation de petites taches, le bruit du vent. Je suis une brindille, une idée floue, une phrase en train de naître. Je suis quelque chose qu’on découvre dans le silence, un reflet dans l’eau du lac qui te sert de miroir. Je suis indécis et je change tout le temps, je me déplace la nuit.
Je marche sans bruit, je me cache quand tu me cherches et je n’ai pas de cri. Je suis le cheval, la girafe, l’okapi.
Je suis Tlathlonhqui Oceloti qu’on me laisse comme je suis.

Ton baiser

image

Il est comme s’il

était un

millième de toi-même

a résolu toutes les parties

vides de moi

même

si tu ne le crois

 

autant de fois l’aube

la volupté et le bruit

de l’eau

porté par le vent

 

à la commissure de l’âme

ton jardin comme une main

tendue à la beauté

pour se ravir de ton corps

et le manger

la nuée

nouée à la Méditerranée.

Tentaculaire

Blackwater Hang-octopus Hawaii

Parfois, je parviens à sortir de moi-même, à me défaire de tout. Plus rien ne me fait de la peine,

je n’occupe déjà plus ce trou où s’engouffre la haine, le dégoût.

Je me défais de ces vêtements, des phrases qui pèsent sur mes pas.

J’échange mes bras contre des tentacules, mes jambes contre un ventre, ma tête je me la garde.

Je nage laide et géante, j’ombrage les eaux bleues et transparentes.

Je rentre dans les failles, je veille, jamais plus je ne tremble. Je n’ai plus de squelette et il semble que je ressemble aux anges.

Je m’évade, je vole, je nage,

je ne suis plus qu’un nuage, une ombre ondulante, une vibration musicale. Je suis la voix de cristal qui vous manque,

la mer me sert de voile, vos rochers pour me cacher.

Si vous voulez me capturer, m’étrangler et me brouiller la vie par vos principes,

je laisse couler mon encre dans votre cœur, cette pierre devient lourde et vous pèse.

Votre propre sang vous empoisonne. Qu’allez-vous donc faire de tout ce que vous n’avez pas su donner ?

Le laisser pourrir au fond de vous-même en espérant que cela vous ouvre un paradis,

les portes des temples que vous avez vous-même incendiés et détruits ?

Il ne vous reste plus qu’à me montrer du doigt

mais la laideur que vous pointez est celle de cette grossière araignée qui se balance au dessus de

votre tête : la mort s’est mise à tricoter, votre vieillesse sera belle.

Les sourires de la lune

Maria Eimmart - 17th century illustrations

Dans le pli d’un tissu, je reconnais le geste ondoyant et ample de tes idées comme des caresses pour la pensée. Dans les musiques qui charment les heures de mes journées les plus froides, j’entends encore faiblement ta voix, tes rires, petites graines de sable. Tu me manques tellement de fois. Pour goûter la chaleur d’un café, pour pouvoir marcher dans la rue et affronter ces troupeaux de bruits et les horreurs. Tu as oublié de me dire comment gravir les rochers et franchir les fossés.
Le jour, je sens la lune docile nager dans la nuée comme si elle était ton âme, petit poisson perdu dans l’éternité me suivant de loin. Je te sens comme les nénuphars surgissant de la nuit, trouant l’obscurité du lac qui les retient, je te sais narguant la mort en lui montrant le sourire de quelques pétales et ton cœur jaune ensoleillé.
Certaines nuits, tu réapparais dans les plis discrets d’une bouche endormie. Il n’en reste parfois plus qu’un cil. Ta luminosité est dorée et pleine, comme si tu avais mangé le soleil pour en faire cette crème qui calme mes plaies.
Je collectionne toutes tes apparitions dans tous les sourires enfantés par la lumière. Je n’ai jamais cessé d’aimer, de m’accrocher fébrilement à la moindre miette de beauté, à son ombre. Je refuse de croire en la laideur et de lui succomber en implorant le néant. Je vais partout suivant tes aurores, auréolant, me gorgeant de toutes les luminescences et de tes respirations. J’ai confié mes élans à tes rivages, à la lune rousse et adorable. Je la porte comme une couronne sur la tête, elle m’emporte comme une montgolfière là où les dragons zélés de la cruauté et du manque sont terrassés en une seule phrase.

Délire

source

Un livre s’ouvre et je découvre brodée de silences, l’âme des phrases. Entre les fils conducteurs de la pensée et ceux de la vie se nouent des alliances nouvelles. Les mots tiennent des promesses, allument les couloirs qu’il me faut traverser, les places où il me faudra rester, les lieux qu’il me faudra transgresser. Suis-je encore le chemin que je m’étais tracé alors que ma volonté est presque toujours sous influence ? Se délaisser au profit de quelques mots pour une image est un tel délice.

D’un versant à l’autre de la réalité, amusées, surgissent les significations. Désuètes, sensiblement parfumées, irradiées, elles m’entraînent à chercher les directions voulues par l’auteur. Je ne peux lire en m’oubliant tout à fait, alors je serpente, je glisse ou me hisse. J’escalade ou je creuse. Je symbolise les avancées commises par l’histoire, je pense. Je m’évade.

Mes souvenirs entrent en scène comme des comédiens, tous sont habillés de vêtements fins dont les couleurs s’altèrent au fur et à mesure des années. Mes souvenirs nourrissent les phrases en dépassant parfois les limites. J’illumine, j’écris ce qui n’a pas été écrit : je me plante entre les lignes, au delà des mots. Je crée des enluminures, du moins, je l’espère.

Dans les nuits dictées par les habitudes de l’intelligence que l’on me suppose et que je n’ai pas, dans les nuits portées par tous les sous-entendus aux quels bien sûr, je n’entends rien, j’impose mes désobéissances comme de petites bulles bleues. Mon aveuglement symptomatique et caverneux m’invite à tisser de nouvelles connexions, à avancer en toute innocence en frôlant l’arrivée.

Je lis de travers, j’écris de travers, je vie à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds.

Le temps dans un livre se résume à l’espace qu’on veut lui donner, c’est pour cela que tous se terminent par un point. Il est de ces livres incendiaires, une seule vie ne leur suffit pas, une seule lecture non plus. Il est de ces livres qui me libèrent tout en m’accompagnant, il est de ces livres qui m’invitent à me taire aussi.

Cécité

Processing Typography_Leander Herzog

On peut se dire de moi que je suis pâle et parcellaire

on peut ne voir que ces bouleaux frères frêles tordus mes bras

ou bien ne verrait-on que

mes larmes comme les milliers de petites têtes

bourgeons sans armes

on peut prononcer autant de fois le prénom crissant de ma défaillance

je soulève comme un poids ces bras et alors

mon cœur est un marécage mon sang une larve

on peut me voir comme un port d’où l’on part

on peut me voir comme un miroir

sans âme à aimer

mais moi je sais ma nécessité.

Feuillage du coeur —Maurice Maeterlinck

Par Tucker Collection (New York Public Library Archives) [Public domain], via Wikimedia Commons

Sous la cloche de cristal bleu

De mes lasses mélancolies,

Mes vagues douleurs abolies

S’immobilisent peu à peu :

 

Végétations de symboles,

Nénuphars mornes des plaisirs,

Palmes lentes de mes désirs,

Mousses froides, lianes molles.

 

Seul, un lys érige d’entre eux,

Pâle et rigidement débile,

Son ascension immobile

Sur les feuillages douloureux,

 

Et dans les lueurs qu’il épanche

Comme une lune, peu à peu,

Élève vers le cristal bleu

Sa mystique prière blanche.