Les sourires de la lune

Maria Eimmart - 17th century illustrations

Dans le pli d’un tissu, je reconnais le geste ondoyant et ample de tes idées comme des caresses pour la pensée. Dans les musiques qui charment les heures de mes journées les plus froides, j’entends encore faiblement ta voix, tes rires, petites graines de sable. Tu me manques tellement de fois. Pour goûter la chaleur d’un café, pour pouvoir marcher dans la rue et affronter ces troupeaux de bruits et les horreurs. Tu as oublié de me dire comment gravir les rochers et franchir les fossés.
Le jour, je sens la lune docile nager dans la nuée comme si elle était ton âme, petit poisson perdu dans l’éternité me suivant de loin. Je te sens comme les nénuphars surgissant de la nuit, trouant l’obscurité du lac qui les retient, je te sais narguant la mort en lui montrant le sourire de quelques pétales et ton cœur jaune ensoleillé.
Certaines nuits, tu réapparais dans les plis discrets d’une bouche endormie. Il n’en reste parfois plus qu’un cil. Ta luminosité est dorée et pleine, comme si tu avais mangé le soleil pour en faire cette crème qui calme mes plaies.
Je collectionne toutes tes apparitions dans tous les sourires enfantés par la lumière. Je n’ai jamais cessé d’aimer, de m’accrocher fébrilement à la moindre miette de beauté, à son ombre. Je refuse de croire en la laideur et de lui succomber en implorant le néant. Je vais partout suivant tes aurores, auréolant, me gorgeant de toutes les luminescences et de tes respirations. J’ai confié mes élans à tes rivages, à la lune rousse et adorable. Je la porte comme une couronne sur la tête, elle m’emporte comme une montgolfière là où les dragons zélés de la cruauté et du manque sont terrassés en une seule phrase.

Délire

source

Un livre s’ouvre et je découvre brodée de silences, l’âme des phrases. Entre les fils conducteurs de la pensée et ceux de la vie se nouent des alliances nouvelles. Les mots tiennent des promesses, allument les couloirs qu’il me faut traverser, les places où il me faudra rester, les lieux qu’il me faudra transgresser. Suis-je encore le chemin que je m’étais tracé alors que ma volonté est presque toujours sous influence ? Se délaisser au profit de quelques mots pour une image est un tel délice.

D’un versant à l’autre de la réalité, amusées, surgissent les significations. Désuètes, sensiblement parfumées, irradiées, elles m’entraînent à chercher les directions voulues par l’auteur. Je ne peux lire en m’oubliant tout à fait, alors je serpente, je glisse ou me hisse. J’escalade ou je creuse. Je symbolise les avancées commises par l’histoire, je pense. Je m’évade.

Mes souvenirs entrent en scène comme des comédiens, tous sont habillés de vêtements fins dont les couleurs s’altèrent au fur et à mesure des années. Mes souvenirs nourrissent les phrases en dépassant parfois les limites. J’illumine, j’écris ce qui n’a pas été écrit : je me plante entre les lignes, au delà des mots. Je crée des enluminures, du moins, je l’espère.

Dans les nuits dictées par les habitudes de l’intelligence que l’on me suppose et que je n’ai pas, dans les nuits portées par tous les sous-entendus aux quels bien sûr, je n’entends rien, j’impose mes désobéissances comme de petites bulles bleues. Mon aveuglement symptomatique et caverneux m’invite à tisser de nouvelles connexions, à avancer en toute innocence en frôlant l’arrivée.

Je lis de travers, j’écris de travers, je vie à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds.

Le temps dans un livre se résume à l’espace qu’on veut lui donner, c’est pour cela que tous se terminent par un point. Il est de ces livres incendiaires, une seule vie ne leur suffit pas, une seule lecture non plus. Il est de ces livres qui me libèrent tout en m’accompagnant, il est de ces livres qui m’invitent à me taire aussi.

Cécité

Processing Typography_Leander Herzog

On peut se dire de moi que je suis pâle et parcellaire

on peut ne voir que ces bouleaux frères frêles tordus mes bras

ou bien ne verrait-on que

mes larmes comme les milliers de petites têtes

bourgeons sans armes

on peut prononcer autant de fois le prénom crissant de ma défaillance

je soulève comme un poids ces bras et alors

mon cœur est un marécage mon sang une larve

on peut me voir comme un port d’où l’on part

on peut me voir comme un miroir

sans âme à aimer

mais moi je sais ma nécessité.

Feuillage du coeur —Maurice Maeterlinck

Par Tucker Collection (New York Public Library Archives) [Public domain], via Wikimedia Commons

Sous la cloche de cristal bleu

De mes lasses mélancolies,

Mes vagues douleurs abolies

S’immobilisent peu à peu :

 

Végétations de symboles,

Nénuphars mornes des plaisirs,

Palmes lentes de mes désirs,

Mousses froides, lianes molles.

 

Seul, un lys érige d’entre eux,

Pâle et rigidement débile,

Son ascension immobile

Sur les feuillages douloureux,

 

Et dans les lueurs qu’il épanche

Comme une lune, peu à peu,

Élève vers le cristal bleu

Sa mystique prière blanche.

Reposoir

Model for Hanging Construction  1950    Naum Gabo  1890-1977

Le silence parfois dispose de mon temps et l’agence à son image. Se rassemblent méticuleusement les objets délicats du souvenir dans cet espace qui leur est quotidiennement dédié. Une pensée en bouton, un bout d’illusion, une myriade de paroles avortées et toutes ces petites choses confuses car elles n’ont pu trouver la force de s’imposer.

Il n’est rien que je regrette, il n’est rien que je voudrais perdre, il n’est rien que je voudrais balancer à la face du monde. Je sais pourtant qu’à chacune de ces parcelles, j’accorde l’image qui m’importe. Elles ne sont pas des îles de poussières, continuellement au bord de la désolation d’où l’on ne s’échappe que pour aboutir dans une nouvelle prison. Chaque bout de silence se creuse un espace blanc qui le préserve. J’attends avec eux les bourgeonnements d’un possible printemps qui me tendrait ses voiles.

Il n’est rien qui me retienne de poser le silence au fond de moi-même comme une source intarissable de pureté, de vague à l’âme. Ce sont ces silences qui remplissent le vide que m’inspirent tellement d’êtres humains. Comment leur parler s’ils n’échangent pas les mêmes mots et qu’ils me sabordent continuellement ?

α ι ́ ν ι γ μ α

Si l’on devait retenir mon souffle, il s’enroulerait sur lui-même, il bourgeonnerait de pudeur. Se résumerait peut-être à une lueur tiède. Il serait cet ondoiement de mots dans le vent, ces colliers de phrases déposés sur les plages. Il serait les versants émoussés de nos âmes.

À force d’effleurements, les branches des arbres, les falaises arides, les épanchements lugubres des rochers dans mon cœur deviendraient des torrents de flammes, des tourbillonnements d’étoiles, le friable frissonnement du velours. Les forêts seraient enfin vouées à ta folie libérée et ton regard s’y promènerait comme un chat. Tu me verrais dans la nuit.

Si l’on devait résumer le cours de ma vie, il ne serait pas ruisseau mais sable fuyant. Graines et semences. Il ne serait pas racine ou noyau mais feuille et sépale. Il ne serait pas nœud mais coulée de sève soyeuse, veine boréale, nervure solaire ou algue.

On pourrait se saisir de mes idées, elles feraient corps avec les gestes félins des lianes. Elles porteraient tous les noms de la transparence et de la lucidité. Elles anéantiraient les rigueurs malignes, couperaient court aux rumeurs nauséeuses qui punissent sans savoir l’innocence joyeuse. Les angles perdraient leurs pointes. La ligne ne serait plus l’arme froide du vide.

Tu dormirais dans cet espace apprivoisé par l’orchidée, bercé par une laiteuse lumière. Tu t’éveillerais dans l’un de ces temples qui sanctifient l’exubérance et la volupté.

Tes mots nouvellement nés, taquinés par les doigts joueurs de mes baisers deviendraient turbulences vocales, cris célestes, pure beauté. Ils irradieraient à jamais les profondeurs animales. Tout se déclinerait très simplement au présent.

Hélas, la plupart du temps, on me prend pour ce qui me suit malgré moi. Cette nébuleuse tentaculaire incendie les plus sournoises peurs et me condamne inexorablement à l’errance maladive. Ma plus belle blessure devient une plaie honteuse qu’il me faut toujours cacher pour continuer à errer. Il n’est pas d’aile qu’on puisse me rogner, il n’est pas d’espoir qu’on puisse m’ôter : je suis née sans colonne vertébrale. Je suis venue à la vie comme un spore, comme une vague. Je suis née d’une faille.

Spore

info sur l’image

Parfois je ne voudrais plus être
qu’une ombre portée par des branches

être cette dernière tentative
des phrases
ce déblaiement de la conscience

Je ne voudrais plus suivre
que ce genre de chemins qui ne se décident
pas à n’être que du vide

je voudrais juste ta main
comme un soleil ivre
qui titube sur le bord des lèvres et des vagues

ton corps dans le parcours d’une rivière
l’île partant de ta hanche.

Dans l’ombre

Autoportrait, Léon Spilliaert

Comme des méduses, la nuit répand ses ombres dans ma chambre. Dans le reflet du miroir, j’ai à me reconnaître à partir de morceaux: un creux à la place de la joue, une demie bouche, un bout du menton, la raie du nez, la maigre plage du front. Ce puzzle de moi-même n’est pas sans me surprendre.

Le jour en disparaissant, a gommé les traits les plus familiers de ma personnalité. Il ne m’a laissé qu’un vague schéma de moi nageant dans une nuit grandissante. Je me regarde sans plus me reconnaître. Je suis étonné de ne plus être vraiment moi et pourtant résigné, presque satisfait de ne plus avoir à résoudre ce dilemme : qui suis-je ?

Je ne me reconnais pas dans cette ombre. Je ne reconnais pas cette soudaine vieillesse. J’entre dans l ‘anonymat comme dans un sommeil. Suffira-t-il que je me réveille pour retrouver ma conscience d’exister ? Le jour fera-t-il à nouveau la lumière sur l’individu que je suis ou permettra-t-il encore à ce spectre de s’installer à ma place et de dicter sa loi?

Je perds la notion des détails, je perds si souvent la face en abandonnant mon attachement à la réalité, en abandonnant la conscience que l’on devrait avoir de soi aux angoisses nocturnes.

Face à la mort, on ne se ressemble plus. Face au sommeil, comme nos peurs sont communes. Il me faut constater que je ne suis pas immuable, enraciné aussi fortement que les autres, que mon cœur n’est qu’un petit bouton décousu d’un veston et qu’il sautille en tombant dans le vide. Je suis un point infirme et égaré. En contemplant la nuit qui progresse, je redécouvre ma défaite, mon emprisonnement et cet éternel renoncement.