Mire

Chris Kenny, 1,329 children, detail (2009)

Si les figures pouvaient se lire et se laisser dessiner

comme les cartes du ciel

je ne me perdrais plus sur les chemins

torturés des mauvaises idées

comment confier sa course à cette pluie

de points et de têtes d’épingle

constellations muettes de visages

sur lesquelles je ne distingue rien

que le vague

grésillement d’une onde radio.

Soulèvement

Greg Anka – nonameyet, 2009

Dans le cri d’un oiseau

le ciel bascule

et se met en mouvement

il se met à pleuvoir

de ces questions qui ne me mènent

nulle part

Est-ce une tâche à laquelle il faut

que je réponde

alors que pour échapper à la guillotine

de mes pensées  j’emprunterais

tous les sentiers

je ne peux vivre dans ce scaphandre

dont le cordon ombilical

me lie si insidieusement

aux profondeurs froides

Transparaître

Keira Kolter, March 29 to May 27, 2011 (I look for light) (2008-09)

Je suis sans soupçon, comme si hier n’avait jamais existé, comme si demain n’avait plus à advenir. Comme si l’histoire, en moi, n’avait pu se frayer de chemin, disposer ses graines, planter ses craintes, troubler ma mémoire.

En moi, rien ou presque ne bouge, n’emmène. Je me contente de contenir, de me montrer clairement, de dévoiler.

Il faudrait laisser cette transparence couler de ma source et désaltérer votre esprit. Il faudrait pouvoir gagner mon silence, se complaire dans la contemplation muette de cette joie nouvelle et brillante : faire jour.

Il faudrait se déshabiller de soi-même, se défaire à jamais des ombres, perdre sa nuit, se transformer en vapeur, n’être plus qu’une idée.

Il faudrait être capable de ne plus tenir qu’à l’infini. Accepter la défaite du bruit. Quitter sa sphère, se dire qu’en ruminant sa vie à la poursuite d’un mot, d’un acte qui nous rendrait beau et grand et fort, on la perd. On s’oublie.

Je vous invite à habiter le ciel, à respirer comme les océans, à bouger comme le vent. Je vous invite à être l’évaporation de la pluie, à ne plus faire du temps votre ennemi.

Les faces cachées

Lunar libration with phase2

Les mots apparaissent comme des astres lunaires à la surface des textes. On ne voit que leurs lueurs flotter dans la nuit. Rien de plus.

Pourtant, chacun est parcouru de cratères et de collines, de pleins et de creux. Des veinules les retiennent et les soudent à la vie. Repliés sur eux-mêmes, les mots masquent leurs origines et leurs trajectoires mais dès qu’ils se développent dans une phrase, on commence à les apercevoir, à deviner leurs devenirs, à leurs supposer des orbites.

Les veinules comme de petites racines assurent nourriture et attachement. Elles fraient des chemins, permettent des voyages en même temps qu’elles les freinent. Retirer l’une de ces petites voies c’est amputer les mots et puis les phrases de leurs histoires. Ils ne résonnent plus, ils boitent, ils suffoquent ou deviennent froids. Les sphères dans lesquelles les mots évoluent sont à la fois d’une harmonie complexe et solide et d’un équilibre fragile.

Vos mots appartiennent à une autre galaxie que la mienne : ils sont d’une autre intelligence. Pourtant, de loin, je les admire sans toujours les comprendre, sans être capable de les atteindre. Je me console du mystère qu’ils préservent et que je ne percerai pas en contemplant les ténèbres de mes propres mots.

Ainsi, je ne creuse plus de ravins, c’est comme si je parcourais l’infini. Il n’y aurait plus de différence entre vous et moi, car dans la plupart des cas, nous ne savons pas ce que les mots nous cachent.

Poulpe

L’encre noire a résorbé toutes les contraintes matérielles qui la maintenaient encore prisonnière de nos pensées. Le noir lourd et fantomatique des nuits de cauchemar s’est évanoui au profit de la nuit nue d’un lac muet.

Une nuit d’ébène s’avance sur la scène, son corps désarticulé se donne en spectacle. La nuit sans étoile, onctueuse et souple, veloutée est apparemment à notre écoute. Dans sa solitude, vaporeuse et volatile, elle consolide notre fuite, masque ou s’offre à tous nos égarements. On croit contenir enfin une essence, cette certitude rare mais nous ne touchons que des ombres sans vouloir vraiment le savoir. À quoi bon ?

C’est dans le noir que notre âme se dénude et se dénoue. Il ne nous reste plus qu’à composer avec ce néant, avec ces devenirs et ces transgressions. Que nous faut-il faire de ce poulpe qui danse dans notre ventre?  Va-t-il encore parler comme un mort et s’installer à notre place ? Se coucher dans notre lit et dormir grinçant entre nos pages ? Il ne nous reste plus qu’à ordonner ce que la clarté nous refuse inlassablement. La nuit entre et insinue peu à peu ce qui fera notre déroute. Elle s’étale, éternité mobile faite de froissements d’ailes et de mouvements de nuages. Elle nous rend le silence et se répand comme un venin : voilà la vanité qui revient.

Ce liquide sombre s’ancre jusqu’à se laisser couler dans nos veines. La nuit nous soude à quelques mots, à quelques balbutiements de phrases. Elle fait tache : on œuvre. Elle se gorge, elle s’échappe, elle s’écoule : on meurt. Elle s’imprègne mais ne crée pas le jour. Nous restons pour toujours, sans savoir, à l’ombre des phrases que nous sommes incapables d’écrire.