André Velter – Zingaro suite équestre

Ernest Pignon Ernest

il n’y a plus de codes

plus de carcans

pour brimer les secrets

et les signes

on voit des chevaux

qui fraternisent

toutes hordes confondues

et saluent le dromadaire

couché aux pieds

de la fille du désert

qui jette son rire

jusqu’aux étoiles

André Velter, Zingaro suite équestre, Gallimard.

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Arborescences

source image

Afin de grandir sans manger d’ombres et de pousser toujours plus loin les lignes courbes de mes tiges, les arborescences de mes structures, afin de hausser les tons vers leurs éclats immaculés, il me faut boire les paroles de soie. Il me faut tendre sans fin mes filets dans les nuées brumeuses et espérer et tenter.

Il me faut parfois aussi prendre appui sur le silence et ses forces endormies.

Elles dorment blotties dans les vides abandonnés par vos certitudes blasées et lasses de votre propre néant. Elles dorment éternellement fugaces, passagères et étrangement prêtes à constamment renaître.

Dans les alcôves du silence, je cueille comme des fruits ce qui me nourrit et fortifie mes constructions cellulaires. Les sédiments du silence fertilisent mes structures tracées de veines et de nervures pour encourager le vide à être quelque chose d’autre que lui, enfin.

Comment mes solitudes trouveraient-elles ces voies végétales, si le silence n’était qu’un désert, une désolation, une absence amère, un bloc de marbre éteint et sévère?

Je n’évide pas, je détourne.

Je ne creuse pas, je contourne.

Je ne ronge pas mais je compose avec ce qui n’est encore rien, avec ce qu’on me jette comme une pièce d’or à un mendiant.

Je façonne avec ce qui a la souplesse du devenir et de la sève qui monte, ce qui tend à vouloir être la légèreté de l’instantané, la pureté du spontané, la jeunesse folle de l’éternité. Je suis toujours prête à recommencer ce vous détruisez.

Je cherche dans le silence, les points de ralliement de la beauté et de l’âme. Les points d’extension du monde et non les nœuds. Les courbes et non les angles.

Je suis le chef d’orchestre de mes silences, le printemps de mes feuilles, la naissance de mes vaisseaux et de leurs routes.

Pour avancer, il ne me faut rien de ce qui me fera ramper, de ce qui pourrait m’abaisser, m’enliser. J’ai bien trop peur d’un jour, vous ressembler. Je laisse traîner cela au fond de vos haines et de vos dénigrements. Je vous laisse geindre au fond de vos caveaux, à bout de vos habitudes puisque vous appelez cela vivre avec lucidité.

Il ne me faut souvent rien d’autre que le temps qu’on perd à tisser une toile, le temps qu’on perd à l’étendre à tous les soleils, à attendre qu’elle se tende et se défasse de son cordon ombilical, qu’elle apprenne à nager dans le ciel sans se déchirer. Je lui offre tout l’espace. Je commence seulement à m’amuser.

C’est un trait de lumière qui sert de fil et de couteau à mes idées et qui veille à leurs propagations dans les airs. Ce sont vos mirages qui parfois, vaguement, servent de toile de fond à mes images.

Élancée

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Le temps se déplace comme ce qu’on croit être une déesse

il prend les traits d’une reine affamée

pour se présenter à vos pieds

il prend l’aspect de ce tout petit pas que vous venez

de faire

en simple élément

de votre race

vous laissez votre trace

vous marquez de votre empreinte

vous abreuvez peut-être votre haine

mais le temps s’avance et tresse

cette traînée blanche comme une veine     comme une poignée

de cheveux    comme une coulée de craintes

vous vous croyez enfin enraciné dans la vie

à l’aube des certitudes on aimerait qu’elles apparaissent enfin

c’est alors que le temps s’arrête     qu’il met sa main sur la hanche

et vous regarde

sa fraîche silhouette   son trait singulier   sa tête et son œil noir

se plantent  comme une flèche et vous relance

qu’avons-nous fait ?

À mon père

Porcelaine

Arteries and veins of the heart

Il ne sait pas se tenir    mon cœur quand il se penche sur le tien

Il est comme une source     Il ressemble à une valse    mon cœur   il tourne  il bondit  il brûle il sent les flammes de toutes les folies et le soufre mon cœur

Il s’oublie pour le tien   mon cœur sur ta main

il étonne

Il se laisse traverser par de fines rivières mon cœur   On dirait qu’il est fait pour aimer les dentelles  pour danser sur les feuilles  pour s’iriser  mon cœur

rien ne le tourmente  mon cœur  il ne connait pas l’ennui  il n’émet pas de cris

quand il pleure

il s’épanche sans faux plis    avance comme la mer   mon cœur quand il est dans le vague

il mange la lumière dans ta main

brasse la rosée   se cache pour exploser

il est doux et soyeux    ton cœur dans le mien

il est rouge  il est roi

il est en porcelaine   mon cœur       quand je suis près de toi

il n’a pas de porte   pas de barrière en fer

pourquoi faire

il ne hait pas ses frères   mon cœur   il ne bat pas ses sœurs      mon cœur

il jette ses éclats de rire  par terre       mon cœur

il ne broie pas le noir     il ne tue pas l’espoir     il ne conçoit pas le crime

il ne bat de l’aile       mon cœur

puisqu’il t’aime.

Larmes d’anges

source

En tourbillonnant dans la neige, la forêt est entrée dans mes bronches. Elle est passée par mes narines et par ma bouche, par mes yeux et au travers de mes mains. Elle a fondu sur ma langue, elle avait le goût du vent et de la nuit.

Par petits flocons, en dispersant ses plumes blanches, la forêt avançait en sautillant sur les routes. Sur les voies d’eau, elle se laissait flotter et puis disparaissait comme une lueur, happée par le fond ou par un cri.

La forêt avait de larges feuilles à étendre, ses nervures me traversaient le front et les joues. Je n’avais pas froid, j’étais incendié. Elle me parlait tout bas en laissant planer le doute, m’autorisait à broder des phrases par petits bouquets. La forêt voulait m’apprendre à la regarder de plus près.

Du ciel, il tombait des larmes d’anges sur mon pays. Cela n’avait rien de triste. Il me semblait que la neige voulait gommer l’hiver. Effacer les arbres noirs, abolir la mélancolie brune des branches et habiller le vent d’un manteau de velours blanc. J’aurai pu penser que la forêt se mettrait à chanter, à danser dans mon ventre et dans mes veines. Mais soudain, j’ai compris que tu étais parti cette nuit, dans les bras de la tempête que j’étais seul à admirer.

Jean_Sibelius_-_Valse_Triste.ogg

Dérisoire

Tlathlonhqui Oceloti

Dans les ténèbres de tes chemins, tu cherches la trace de ces puissants félins. Partout, il te semble voir les marques de leurs crocs, les déchirures laissées par leurs griffes. Tu ne vois plus que les blessures, le sang comme les effluves des crimes que seuls les fleuves humains propagent.

Dans les nuits des feuillages, je cache mes vérités. J’ai appris à me méfier de la convoitise et de la bêtise qui ronflent  dans tes voix et grognent dans tes promesses. Tu ne tiens jamais ta parole, tu la vends et tu la renies. Tu ne sais rien de moi, car tu n’as jamais chercher qu’à découvrir les nouvelles traces de ta propre cruauté et de ton esclavage. Tu as toujours cherché à m’avilir, à dompter mon peuple, à te mentir. Tu te crois libre, tu n’es qu’un lâche. Un spectre.

Je suis une interruption, une eau froide, un chuchotement, une constellation de petites taches, le bruit du vent. Je suis une brindille, une idée floue, une phrase en train de naître. Je suis quelque chose qu’on découvre dans le silence, un reflet dans l’eau du lac qui te sert de miroir. Je suis indécis et je change tout le temps, je me déplace la nuit.
Je marche sans bruit, je me cache quand tu me cherches et je n’ai pas de cri. Je suis le cheval, la girafe, l’okapi.
Je suis Tlathlonhqui Oceloti qu’on me laisse comme je suis.

Ton baiser

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Il est comme s’il

était un

millième de toi-même

a résolu toutes les parties

vides de moi

même

si tu ne le crois

 

autant de fois l’aube

la volupté et le bruit

de l’eau

porté par le vent

 

à la commissure de l’âme

ton jardin comme une main

tendue à la beauté

pour se ravir de ton corps

et le manger

la nuée

nouée à la Méditerranée.

Tentaculaire

Blackwater Hang-octopus Hawaii

Parfois, je parviens à sortir de moi-même, à me défaire de tout. Plus rien ne me fait de la peine,

je n’occupe déjà plus ce trou où s’engouffre la haine, le dégoût.

Je me défais de ces vêtements, des phrases qui pèsent sur mes pas.

J’échange mes bras contre des tentacules, mes jambes contre un ventre, ma tête je me la garde.

Je nage laide et géante, j’ombrage les eaux bleues et transparentes.

Je rentre dans les failles, je veille, jamais plus je ne tremble. Je n’ai plus de squelette et il semble que je ressemble aux anges.

Je m’évade, je vole, je nage,

je ne suis plus qu’un nuage, une ombre ondulante, une vibration musicale. Je suis la voix de cristal qui vous manque,

la mer me sert de voile, vos rochers pour me cacher.

Si vous voulez me capturer, m’étrangler et me brouiller la vie par vos principes,

je laisse couler mon encre dans votre cœur, cette pierre devient lourde et vous pèse.

Votre propre sang vous empoisonne. Qu’allez-vous donc faire de tout ce que vous n’avez pas su donner ?

Le laisser pourrir au fond de vous-même en espérant que cela vous ouvre un paradis,

les portes des temples que vous avez vous-même incendiés et détruits ?

Il ne vous reste plus qu’à me montrer du doigt

mais la laideur que vous pointez est celle de cette grossière araignée qui se balance au dessus de

votre tête : la mort s’est mise à tricoter, votre vieillesse sera belle.