Au loin
la mer est comme
la plaie ouverte du ciel
elle suinte
le vent ne trouve plus
la place pour mourir

Pour sortir et me confronter à vos rumeurs, il me faut porter un masque comme un bouclier et vous cacher tout mon dégoût et toutes mes peurs. Tamiser mes vérités comme s’il ne me restait plus que le doute, le silence ou le sommeil. Mon émotivité vous est une étrangère, vous ne comprendriez pas ses paroles de cristal et ses gestes de porcelaine.
Pour marcher dans la rue, parmi vos puanteurs, vos arrogantes ignorances, il me faut contenir ma colère dans un tout petit poing enfui dans la poche. Elle ne sert plus ma colère depuis qu’elle s’est brisée à l’une de vos guerres, depuis qu’elle a perdu, qu’elle a mangé la terre. Elle ne sait plus que vous vomir dans le noir, tellement désemparée, ma colère, qu’elle ressemble à un chien, à un porc, à un trognon.
Pour marcher parmi vos turpitudes, il ne me faut plus la regarder ma colère, je finirais par oublier que son chant était semblable à ceux des aurores boréales, qu’elle s’emballait comme un cheval, que sa course était noble et pleine d’espoirs.
Pour marcher parmi vous, il me faut porter un masque comme une porte de marbre qui ne s’ouvre que pour montrer ses dents. Il me faut oublier que mon cœur est une plante grimpante. Son exubérance à conquérir de ses feuilles les soleils serait une fois de plus embrigadée de force, exploitée et spoliée.
Pour sortir, je porte un masque, j’arbore un visage qui n’est pas le mien. Pour me montrer tel que je suis dans toutes mes fantaisies, il me faudrait en porter plus de deux milles miroitant à chaque instant toutes les insignifiances, toute l’absurdité de nos existences, porter des masques autant qu’il y a de rires et puis de larmes dans l’océan.
Pour circuler par vos chemins sans en prendre les détours, il me faut porter le masque d’un mort : les trous ont été abandonnés par le regard, par l’espoir, par la faim, par ce qui faisait de moi que j’étais quelqu’un. Les sourcils inscrivent encore faiblement dans la lueur de mon front que votre monde est aveugle, qu’il a enfreint toutes mes limites.
L’écriture recense mes sensations: d’une nappe brumeuse et dissolue surgissent les mots comme des récifs. Derrière eux, s’annonce le continent de ma personne. Pour l’explorer et explorer ses relations au monde, je me sers de l’écriture et elle se sert de moi.
Entre ce qui m’advient et ce que je pense, l’écriture intervient pour me traduire, pour véhiculer ma conscience, pour trahir mes silences. Pour transmettre mes signifiances. Elle se glisse dans mes failles, elle profite de toutes les ouvertures pour exhausser mes envolées, signer mes désespoirs, porter ma connaissance. Mon écriture est née de ma présence. Ce que je n’écris pas ne prend aucune place dans la galaxie des existences.

C’est un instrument à cordes
sensibles
mon souvenir
dans les gorges souterraines
creusées par ma conscience
et par mes peines
on entend sa voix
comme le miaulement d’un chat
c’est un instrument dont la chanson
est en velours
il grave une auréole aux tombeaux
mon souvenir quand il me parle
avec tes mots
il évapore les gestes
il défie les faits et refait
des nœuds
mon souvenir
quand il est inutile et loin de toi
Herbert Draper- The Lament for Icarus
Je n’en veux pas à la réalité
bien au contraire
Pour ce que je peux en voir et en comprendre
je la trouve plutôt lucide efficace insubmersible
Elle s’avance partout
victorieuse guerrière de tous mes fantasques combats
Elle se débrouille fort bien
pour échapper à toutes mes théories et superstitions
se laisser vérifier autant de fois qu’on veut
Je n’en veux pas à la réalité
de m’avoir fait naître dans une prison
ne n’avoir su mettre sur ma route que des bâtons et le doute
Comme au buisson
ses épines
n’ont pas fait que me piquer ou me déchirer
Son intransigeante vérité m’a servit de petit escalier en colimaçon
Que je monte ou me retourne un tourbillon m’étourdit
Je n’en veux pas à la réalité de marcher avec des bottes de soldat
de toujours pointer du doigt ce que je n’ai pas
la mémoire
des automatismes
la foi complète en mes propres idées (j’ai toujours l’impression de me tromper)
tort ou raison
Je n’en veux pas à la réalité d’être ce que je ne suis pas
sans elle
je n’aurais pu m’inventer
les ailes et l’air.
JMW Turner. Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth. Exhibited 1842.
~
Parfois ma maison tangue comme un bateau
les portes claquent les planchers pleurent
c’est la tempête dans ma tête
parfois
les fenêtres deviennent aveugles
les murs tremblent se taisent se referment
sur eux-mêmes mais
c’est mon cœur qui s’effondre
la peine monte
marée d’équinoxe qu’on affronte
mais qu’on ne retient pas
au delà
des mouvements d’attraction et de répulsion
toujours
ta main
petit coquillage dont la nacre
irise la douceur

D’un mouvement lent et plein de clarté, il fait son apparition. La lueur bleue de sa robe comme une aube, emplit l’air d’une studieuse harmonie. Son aisance donne à l’effort la souplesse et la limpidité d’une source. Suffirait-il de se laisser couler sans la moindre résistance pour atteindre cet état de grâce où la pureté des pensées rejoint celle des gestes ?
On oublie la sueur, les heures à s’échiner dans le noir, à panser ses blessures. On oublie la menace de la peur et la cruauté sévère de l’échec. Soudain, plus rien ne lui manque, il se met à danser. Il s’harmonise avec le silence et l’espace.
Les allures enchâssent de savants contrastes, ce n’est plus une monture, c’est une lame, de l’écume. Ce n’est plus un cheval, c’est un océan et ses refrains. Il est ce qu’il donne.
Une confiance lisse et sans faille harmonise les galops, ré-enchante le pas et le trot. Sa crinière comme une coulée de lait redessine le contour de l’encolure docile. Du garrot à la croupe, la lumière glisse, coule sur les jambes, s’évapore dans les crins.
Le sol, sous les pieds, est désormais devenu la course folle d’un soleil, une poudre d’or, un simple reflet.
Ma vie est unique. Je veux que dans la conscience de cette unité elle se fasse pensée, que cette unité où elle se pense lui soit contre elle-même le meilleur refuge.
Je veux que dans chacune de mes paroles retentisse aux oreilles des autres la liberté d’une pensée qui va d’elle-même au fond de ce que je suis.
Ces phrases issues de ma lecture matinale sont de Joë Bousquet dans « Traduit Du Silence » Gallimard, 1968. Elles m’accompagneront toute la journée, elles me sont essentielles.
Comme une rumeur on te propage, en enfreignant tes vérités. On leur ajoute une opacité, une lourdeur dont ne s’affublent aucune de tes transparences. Ceux qui te regardent trop longtemps deviendraient même des aveugles, des mendiants. Combien n’ont pas péris entre les dents d’une prison, dans les couloirs comme des nœuds des institutions psychiatriques ? On s’habitue si vite à massacrer, à engloutir, à anéantir ceux dont la course est trop légère, qu’on oublie à quoi nous ressemblons.
Tu as beau apparaître comme la lueur d’une évidence, sous les traits simples du pinceau, faire des signes, construire ton propre langage, on te camoufle. Tu as beau signer de ton nom l’éclat des choses, on te traite comme du bétail, comme une terre prostituée. On t’enferme dans la définition qui ne te définit pas. On te laisse errer sans se douter une seconde que ce bruit de fond, le grésillement comme un espoir vagabond n’est autre chose que l’explosion d’une naissance qui ne finira jamais de s’accomplir.
On ne cherche pas à te traduire, on ne marchande que pour te trahir, manger tes horizons, corrompre ta course, dissoudre tes cieux. Parfois, tu te transposes et tu apposes, l’étrange baiser plein de pudeur sur un front, sur une main, sur une feuille de papier. Parfois, tu transgresses les cadres de tes propres lois pour apaiser une amertume, parfois tu transperces le clou qui voulait te fusiller.
Il n’est pas rare qu’on te prenne pour l’expression, la parenthèse d’un sentiment tout à fait ordinaire, vague, diffus, soumis. Tu portes alors aux yeux de tous le masque de la femelle n’attendant plus que le trou de la lance. Il faudrait que tu te mettes à véhiculer des mensonges brumeux, vaseux, corrompus comme si tu n’étais plus qu’une roue. Il faudrait que tu te laisses fondre dans des formes trop étroites et molles dont on te dit qu’elles n’ont été inventées que pour toi. Mais tu n’es pas une phrase, tu ne construis pas comme un rempart. Tu n’es pas qu’un mirage, un rêve boréal, un enchevêtrement de senteurs et de sons, une sueur. Tu n’es pas que l’ombre et la lueur.
Lorsque tu te montres telle que tu es, il n’ y a, à vrai dire, plus aucun mot qui me va.
Plus rien ne la retient et ce n’est pas le ciel las et argenté qui modifiera sa résolution: elle ne vieillira pas. Elle ne se transformera pas en grenier poussiéreux. Elle ne veut donner aucune chance aux regrets, à la rancune. Personne ne modifiera ses voix internes, personne ne prendra plus le contrôle des rênes de sa vie, elle préfère se taire et partir. Même si la route est mauvaise ou nouvelle et cruelle, elle inventera toujours les moyens d’échapper aux emprises des préjugés, de devancer ses poursuivants. Elle ne veut pas marchander sa liberté au profit du confort, de la banalité, d’un compromis avec les habitudes. Elle prévoie de ne compter que sur ses propres forces internes, son rocher comme un soleil planté dans la mer sera son point de départ, son port d’attache.
On dirait que le monde n’a pas encore pris conscience des changements qui se sont produits au fond d’elle. Ce n’est pas parce que sa voix tremble d’une toute petite flamme, qu’elle ne sait pas, qu’elle a peur et qu’elle n’a pas compris ce qu’il se trame de laid et d’odieux dans la sphère des adultes. Ce n’est pas parce qu’elle n’a que 16 ans et un petit corps tendre comme la mie d’un pain frais, qu’elle n’a pas remarqué comment le monde écrase la révolte, étouffe la conscience, prostitue la vérité.
Elle sait que sa lucidité ne prendra jamais le corps d’un spectre ou d’une armée. Elle ne se sent pas le désir de gaspiller l’intelligence à ruminer des pièges, à bâtir des prisons, à élaborer de sombres théories qui brisent la beauté simple et croustillante de l’idée. Elle ne veut pas faire porter à ce qu’elle sait des pantoufles de vieillard, se préserver d’ennemis qu’elle aurait elle-même inventés. Elle ne déteste rien, elle ne hait personne, elle ne laisse pas rentrer en elle, cette laideur et rugosité de l’âme. Elle ne veut pas combattre, elle veut débattre. Elle ne veut pas abattre, elle veut s’ébattre et se détendre. Apprendre, contempler en silence, se tenir à distance de l’âpreté humaine. Elle sent qu’au plus profond d’elle-même, un rubis brille comme un soleil, elle sent dans toutes ses parcelles l’appel brûlant de la vie.
Il pleut, elle a retiré ses souliers et court et sautille et rit. Il pleut quelque part, dans l’un des lieux où la pluie transforme la lumière en or. Les cailloux pointus sur sa route, comme des petits coups de bec de moineaux titillent la plante de ses pieds. La pluie s’infiltre partout, glisse sur son visage, perle en contournant la lueur de son sourire, voudrait goutter à la fleur blanche de son sexe. La lune rousse s’est mise à danser dans les feuilles, à la poursuite d’un de ses flamboyants éclats de rire. Les fleurs, les herbes et la terre se mélangent et répandent leurs parfums et leurs sucs. Ils entrent par tous les pores de sa peau pour illuminer sa beauté, accorder à chacun de ses gestes une saveur auréolée.
Sur ses épaules, sur ses bras, à l’orée de ses seins, naissent de petites étoiles invisibles. La pluie au travers de ses vêtements, ruisselle entre ses seins, jusqu’à son ventre, s’affole au contact de ses formes les plus charnelles. Fécondée d’une connaissance essentielle, purifiée de la lâcheté du monde adulte, elle enchante tout ce qui tombe sous son regard. Sous la pluie, sous la nue, seule, elle avance avec l’énergie et l’assurance d’une guerrière butineuse, d’une exploratrice audacieuse. À chaque instant, elle brille et elle rit parmi les fleurs magiques de son somptueux jardin.