Mardi

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Mer

qui donc pourrait se prononcer autrement

à cet instant

un papillon me laisse découvrir qu’il n’est pas une fleur

là où le rideau rencontre la lisière de l’air je vois

un chat qui n’existe pas

demain nous serons mercredi et sans aucun doute

je pourrai tranquillement me dire

que rien n’a vraiment changé

« Oh les beaux jours »

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source image: ici

– la nuit le rocher qui porte la journée quand elle veut boire dans la flaque la colombe se transforme en un homme il ne lui reste plus que la moitié supérieure de son corps épaules cou et tête et les bras qui ne lui servent pas son visage est souillé par la mort qui n’est pas encore là mais qui rode par la peur par la méchanceté sournoise dans ses yeux de très longues phrases où les mots ont été remplacés par de petits scorpions noirs l’absurdité de son état ne l’interpelle pas car il croit qu’il est le reflet de l’humanité dans un miroir –


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« Oh les beaux jours » de Samuel Beckett avec Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault: ici

 

De la veine

Ant on Desk

Par SteampunkGypsy [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons


 

Sur cet avant bras qui est le mien

le long de la veine bleue 

qui va vers le poignet 

une fourmi avance

arrivée au point où débute la main

elle se demande vers quel doigt progresser

elle tâte l’air et touche la peau de ses antennes

mord le pli dessiné par une ride 

et choisit la voie qui va

vers le pouce 

celui qui ne bouge pas d’un pouce

celui dont je regarde l’ongle rose

comme un pétale 

la fourmi explore l’arc 

il ferait le pont se dit-elle entre moi

et le reste de la colonie

je pose à plat la main sur la table en bois

et la fourmi va en suivant d’autres veines

Assez

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En mer parfois se dessinent

des vagues qui sont des dauphins

des vagues qui ne sont rien

qu’elles-mêmes 

des vagues qui se forcent à naître

l’une de l’autre

des vagues qui ne parlent que la langue

fine et muette sombre et profondément chaude

des cétacés 

Instrument

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Chaque végétal, de l’arbre à l’herbe sauvage possède un instrument de musique. La partition est une poignée de pipistrelles, le vent est le chef de l’orchestre indiscipliné. De ce nocturne improvisé se dégage une confusion hyperbolique. Un désordre follement joyeux qui emplit l’espace de tentacules ondulatoires. Sons et couleurs mélangent leurs spectres, volumes, matières et ombres, filaments, tiges et feuilles, boutons et noyaux, racines et branches suspendent infiniment le temps et le silence. Le vide se froisse et enfle comme une éponge, se rétracte. La membrane qui lui sert de peau est rose comme les branchies du poisson-lune.

La nuit vient tout juste de disparaître et avec elle quelque chose de mon rêve, les fleurs minuscules dans la voie lactée qui répandaient un parfum de miel et d’écorces de citron se referment sur elles-mêmes, disparaissent et se taisent. Les frondaisons peu à peu gagnent le ciel à la manière des nuages. Les instruments se rangent sous les ailes, le vent s’en va et chante au dessus de la mer et la caresse comme on caresse un chat, jamais à rebrousse- poils. Les oiseaux se nourrissent d’insectes et tissent des nids provisoires dans les aiguilles de lumière et les reflets des sources comme si tout de la nuit et de ses concerts n’existait pas.

Petite planète

 

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Dans le nid le bruit léger d’une demie plume

au ciel azuré la lune est un dé

un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle

ouvre un large bec

du jour les heures l’ont fait naître

avec une application ailée 

multipliée par deux fois deux

vols stationnaires

plongées vertigineuses

ont été exercés dans le but

unique  de protéger

l’oeuf —peut-être deux de plus—

valeur zéro de la vie

dont nul ne discute plus jamais

l’importance

Lyre

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Sous l’olivier je lis

et par dessus mon épaule les ombres agitées de l’arbre semblent courir au delà des phrases,

elles balayent les mots.

L’ombre de l’arbre et moi ne lisons pas le même livre, me dis-je.

Pourtant, je l’entends chuchoter en caressant les signes de la pointe de ses feuilles, elle lit comme si elle était aveugle, du bout des doigts, se sert de la sensibilité tactile des mots, chaque syllabe est un objet, un personnage, un tronçon remarquable du bas-relief qu’elle éclaire à la lumière de son regard.

Il est des signes qui sautent aux yeux et d’autres qui fuient.

 Je souligne.

L’ombre suggère de raturer, de hachurer, voire d’arracher la page.

Elle n’a pas tort cette ombre de l’arbre. L’analyse qui propose comme noeuds d’attaches une psychose, une crise oedipienne, une hystérie de  symptômes et de phases toutes sorties de la tête de F à de simples oeuvres poétiques, à une aventure telle que le poème ne mérite pas d’être lue par l’être silencieux, l’ombre de l’arbre associée involontairement à ma position. 

Mais l’arbre a fini de lire. Il cherche à faire de ma chevelure un feuillage, sa frondaison qui éclabousse la lumière. Mes cheveux sont comme les crinières des prairies, comme les toiles décousues des épeires qu’il malaxe pour qu’elle devienne épaisse ma chevelure comme un nuage.

Les plus longues mèches tendent de s’accrocher aux lèvres, de rester sur mes joues et d’autres de se faire prendre au piège par les cils.

Ainsi adossée au tronc lisant je deviendrais peut-être une partie de lui-même.

Mais lorsque je regarde les mélanges de couleurs, de feuilles, de fleurs à naître je me demande

si je serai à la mesure de leur souplesse 

si comme toujours ma démarche saccadée de pied équin 

ne passera pas au premier plan 

avant que je n’ai eu le temps de me montrer sous mon aspect de végétal

qui ressemble plus aux parfums

qu’il diffuse à la lumière

qu’il absorbe et dévore pour nourrir son ombre. 

Joie de vivre

Robert Delaunay - Rythme, Joie de vivre

Le petit chat regarde un bruit se poser sur l’eau, il en perçoit l’onde étrange et lumineuse. Il attend qu’elle se débatte, qu’elle fleurisse. Il guette la goutte qui deviendrait papillon et puis comme d’autres bruits plus puissants effleurent les soies de ses moustaches, il s’éloigne à pas lents, silencieux et dont les ondes par cercles concentriques se rejoignent et se quittent. Un tableau musical sans musique, une toile sans autres fibres que celles qu’utilise mon esprit pour se regarder se construit. Une histoire sans but, sans sujet, sans aucune habitude vient de naître et puis de disparaître à jamais.

Un crin de cheval

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Leonardo da Vinci, Study of a Horse

Les ombres du pin se sont mises à trembler comme les flammes d’un incendie. Je me suis sentie vaciller, partir en titubant et frôler ce qui venait de s’allumer. J’ai songé à la prochaine étape qui enchaînerait à elle toutes les autres comme dans un dédale aux dimensions exactes. J’étais le cheval, une pièce d’un jeu d’échec où finalement on gagne un peu plus de temps et d’espace, de répit avant le prochain combat. 

Le tronc impassible de l’arbre ne répondait pas mais l’air coulait de ses bras comme les larmes à l’origine des sueurs froides et des peurs en cascades. 

Impassible le géant, pourtant il se jouait quelque chose à la pointe de chacune de ses aiguilles plantées dans la nue comme l’épée de Damocles. 

Auroch

 

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Animals in Moiré 3 par Andrea Minini Source image: journal du design

Se retourne sans me regarder l’auroch. Ce qu’il regarde le fixant à jamais sur le papier azuré de ma mémoire est un morceau de nuage dont le drapé ressemble à la nageoire d’un betta combattant. 

Je ne sais pas ce que chasse véritablement du regard le taureau sauvage. 

Peu à peu, il s’efface. Il avance en mesurant toute la souplesse de son errance bientôt plus personne ne verra qu’il existe, qu’il mène le combat que mènent constamment les âmes quand elles sont seules au pâturage. 

Aucun troupeau ne l’accompagne si ce n’est celui des questions sans réponses, des énigmes non résolues, des paroles que personne encore n’a retranscrites. L’animal a la maitrise de tous les alphabets et possède la connaissance des signes non diffus. Troubles et choses sans frontières, malaises et petites courses du bonheur, il les a dans la tête. Le silence est sa meilleure réponse mais comment la parfaire pour qu’elle atteigne aussi le mur du son sans briser ses promesses? Le ruminant n’aime pas ruminer des ruines et s’il regarde parfois le passé c’est parce qu’il lui semble que le temps le dépasse et qu’il aimerait comprendre ce qu’il n’a pas compris même si de toute façon c’est trop tard.

Trop tard? Il souffle, il fulmine et fonce tête baissée. La forêt de brume en lambeaux empalée sur les cornes! Un buisson de larmes parti en écume! 

Trop tard pour que chaque chose trouve sa place! Voilà pourquoi je suis là à flotter, la tête dans les nuages, le corps léger, le coeur absent et l’âme qui s’efforce de rappeler les mots qui la rattache à la réalité. 

Retourne au rocher qui t’a vu naître, auroch sauvage.