Songes

Japanese paper artist Nahoko Kojima

Mes larmes

parcourent un espace pour le suspendre

à un fil de soie comme le corps de l’araignée

comme le songe à la matière qu’il est censé toucher.

Mes larmes, étoiles lointaines qui sanglotent

algues et chevaux de lumière subissent

aléatoirement les lames de mon âme

laissées à elles-mêmes

elles ne sont ni racines, ni raisons

elles signent mes perceptions – seraient-elles à ce titre des mensonges ? –

Elles tracent les rides sur mon visage

se creusent un lit comme celui de ces rivières fantomatiques

dans les déserts

mes larmes transportent la transparence de mes émotions,

leur inutilité est souvent

évidence

mais mes larmes me lient tendrement

à cette chose en moi qui s’efforce d’avancer à contresens

Ancrée

 Pen Blow 3 2008 ball point pen and epoxy on panel 12" x 12"

Il pleut des nœuds, il pleut de coupantes petites lames

il pleut des points, il s’écoule des vrilles.

En aval, il y a, enfermé dans sa boîte,

le labyrinthe malade et maladroit de ma petite personne.

Il traîne à l’autre bout de mon âme

de longues lianes. On pourrait les prendre pour des lignes

ou des tentacules de lave.

Dans le brasier de mes larmes,

grésillent toutes les solitudes humaines et la folie.

Comme un coup de fouet à l’impotence froide de la réalité,

écoutez comment le cœur aboie quand il a soif.

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Dissection

Tu as cru que je viendrais portée comme une note de musique par des auréoles colorées.

Tu croyais que tu pourrais me prendre dans les bras,

me récolter dans tes paumes, me contenir dans un songe.

Tu voulais m’apprivoiser, tu pensais que mes rires soulageraient tes blessures. Tes petites entailles par lesquelles le monde se faisait sentir et semblait parfois ressurgir de tes plus sombres profondeurs.

Tu ne guériras pas de ce que la vie a maintenant fait de toi.

Ma tendresse est trop molle et mon silence avance comme les marées noires : il arrivera trop tard. Ton cœur est déjà froid.

Ton propre souffle est en train de t’asphyxier.

Sous ton œil, le cerne dessine comme un croissant de lune bleuâtre et dans ton ventre,

le noyau vicié d’un soleil écarlate tremble en entendant au loin les premiers cris de la mort.

L’oubli

Présents Absents, John Batho

Λ

Un violon recense la lumière qui danse

autour de ma solitude comme autour d’une souffrance ordinaire

sans un grincement cette sourde rivière se soulève et erre

cherchant de l’ombre pour un instant

elle serpente et croit

se reconnaître dans le velours et les volutes de cette fleur noire

au milieu de nulle part

pour un instant il me semble qu’à pas d’épines

ma solitude s’ouvre aux souffles verts

venus de la mer

qu’elle sombre et se dissipe

comme si enfin je pouvais oublier qui je suis

un gant

Pour pleurer

il ne me reste quelques pétales

pour être émue plus qu’une âme érodée

et comme un pont tendu entre deux extrémités

cette gigantesque toile d’araignée

mutilée ma volonté

Pour m’éblouir et oublier il ne me reste plus que cette valse sombre

faisant fondre le ciel pour en récolter tout le jus

elle répond

à la nuit venue

à ma solitude moite  à ces vaisseaux conquérants

Pourtant sous les volutes blanches

presque évaporé il me reste le silence

à porter

comme un gant

Chambardement

JMW Turner. Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth. Exhibited 1842.

~


Parfois ma maison tangue     comme un bateau

les portes claquent                 les planchers pleurent

c’est la tempête dans ma tête

parfois

les fenêtres deviennent aveugles

les murs tremblent     se taisent     se referment

sur eux-mêmes mais

c’est mon cœur qui s’effondre

la peine monte

marée d’équinoxe qu’on affronte

mais qu’on ne retient pas

au delà

des mouvements d’attraction et de répulsion

toujours

ta main

petit coquillage dont la nacre

irise la douceur

Poulpe

L’encre noire a résorbé toutes les contraintes matérielles qui la maintenaient encore prisonnière de nos pensées. Le noir lourd et fantomatique des nuits de cauchemar s’est évanoui au profit de la nuit nue d’un lac muet.

Une nuit d’ébène s’avance sur la scène, son corps désarticulé se donne en spectacle. La nuit sans étoile, onctueuse et souple, veloutée est apparemment à notre écoute. Dans sa solitude, vaporeuse et volatile, elle consolide notre fuite, masque ou s’offre à tous nos égarements. On croit contenir enfin une essence, cette certitude rare mais nous ne touchons que des ombres sans vouloir vraiment le savoir. À quoi bon ?

C’est dans le noir que notre âme se dénude et se dénoue. Il ne nous reste plus qu’à composer avec ce néant, avec ces devenirs et ces transgressions. Que nous faut-il faire de ce poulpe qui danse dans notre ventre?  Va-t-il encore parler comme un mort et s’installer à notre place ? Se coucher dans notre lit et dormir grinçant entre nos pages ? Il ne nous reste plus qu’à ordonner ce que la clarté nous refuse inlassablement. La nuit entre et insinue peu à peu ce qui fera notre déroute. Elle s’étale, éternité mobile faite de froissements d’ailes et de mouvements de nuages. Elle nous rend le silence et se répand comme un venin : voilà la vanité qui revient.

Ce liquide sombre s’ancre jusqu’à se laisser couler dans nos veines. La nuit nous soude à quelques mots, à quelques balbutiements de phrases. Elle fait tache : on œuvre. Elle se gorge, elle s’échappe, elle s’écoule : on meurt. Elle s’imprègne mais ne crée pas le jour. Nous restons pour toujours, sans savoir, à l’ombre des phrases que nous sommes incapables d’écrire.

Noir-Rothko

Mark Rothko- n°4- 1964

Le jour s’est dissipé peu à peu sans que je prenne soin de m’en alerter. Lorsque soudain mon cœur se soulève, gonflé de ses tempêtes qui m’anéantissent, la nuit est tombée et il pleut. La peine tord déjà mes veines, la peur grogne dans mon ventre. Je comprends qu’il est trop tard pour que Mahler ou Feldman ou n’importe quoi d’autre écouté en boucle sur mon I-pod me sortent de là. Il est trop tard pour appeler qui que se soit. Cette vase gluante qui gît au fond de moi m’a déjà retiré toute dignité. Je ne veux plus avoir à me subir de la sorte, à vivre dans cette cellule toujours de plus en plus étroite et froide. Je sors.
Dehors, le ciel est sur le point de sombrer, les arbres sont en train de fondre, je marche vite et je n’ai pas pris de manteau. Les trottoirs s’échappent comme des rats, les lumières grincent avec excès. Je ne suis plus qu’une seule morsure, un broiement de branches et de boue. Je tente une dernière fois de respirer en rythme. Je me liquéfie, j’ai froid et je suis seul. Il fait noir.
On ne nous apprend pas à nager dans le néant. Lorsqu’il surgit ainsi, on ne peut que geindre comme un animal. Espérer qu’il s’en aille ou qu’il flambe.
J’ai fermé les yeux, mon cerveau est une houille grasse. Dans cette épaisse masse carbonisée, bouillonne une lave jaune. Le noir se met à trembler comme le corps d’un poisson qui au contact de l’air est sur le point de s’asphyxier. Le noir se met à auréoler d’orange et puis de rouge et de violet. Le noir se met à avoir des poumons, mes poumons. Il respire jusqu’à se transformer en poudre. Une poudre volatile semblable à celle qui se dépose sur les ailes des papillons, c’est elle, j’en ai la conviction, qu’il leur donne de la légèreté et puis accorde toutes les couleurs que la lumière du jour déposera sur leurs corps. C’est le noir qui exulte leur vol. C’est le noir qui les porte et leur ouvre le ciel. C’est lui qui matérialise dans son infinité nocturne, les symphonies que nous portons en nous et que la vie nous force à oublier.
Peu à peu, les racines qui bravaient ma course, les tentacules qui me nouaient et bavaient sur moi, se détendent. Par une petite entaille, à peine plus grande que la fente d’une respiration, je m’échappe faiblement. Je me sens peu à peu devenir papillon. Surgir du néant, sortir d’un bouton. Défait d’un cocon, défait de ces croûtes du passé et du hasard de ma naissance, j’ai pu me transmuter. Passer d’un état à un autre : renaître. Oublier.
Est-ce ainsi qu’on déroule le turban de sa vie ? Qu’en passant d’un état à un autre en frôlant la mort, on trouve le moyen d’exister et de se donner un sens ? A-t-on besoin de mourir à soi-même pour acquérir la conscience d’être là, opérant et adhérant à la vie ? Faut-il que je me laisse mourir au goutte à goutte pour être prêt à repartir vers ces lendemains nouveaux et tendus comme des toiles blanches. Pour surpasser mes états, me faut-il brûler à chaque étape ? Faut-il faire l’expérience du néant et de ce qu’il contient de pire pour continuer à vivre et à refuser les tombeaux qu’on m’impose ?
Parfois, les êtres humains et leurs réactions me déroutent, ils brisent mes élans. Paralysent mes tentatives. Je ressens alors mon impossibilité à vivre en troupeau comme une infirmité et un fardeau. Un dysfonctionnement. Parfois, je voudrais pouvoir être simplement. Obtenir cette affirmation unique de la vie et la comprendre. Je voudrais pouvoir avoir cette certitude d’être tel que je le désire dans toute mon ambivalence et ses subtilités fragiles et légères. Ne plus être ce que la société à ma place a décidé que je sois. Je veux Être comme les monochromes de Rothko, surgissant d’une galaxie d’états, pour ne plus se retrouver que dans un seul qui les comprend et les admet tous. Je voudrais me mouvoir comme les couleurs, sans saccades, sans jamais perdre l’adhérence à ma propre conscience de l’existence.
Lorsque j’ouvre les yeux, j’ai mon portable entre les mains et j’entends sa voix qui me rassure et me demande de l’attendre. Je passerai le reste de ma nuit, blotti contre lui. Réconcilié pour un moment, avec les spectres de couleurs auréolant dans ma nuit.