Noir-Rothko

Mark Rothko- n°4- 1964

Le jour s’est dissipé peu à peu sans que je prenne soin de m’en alerter. Lorsque soudain mon cœur se soulève, gonflé de ses tempêtes qui m’anéantissent, la nuit est tombée et il pleut. La peine tord déjà mes veines, la peur grogne dans mon ventre. Je comprends qu’il est trop tard pour que Mahler ou Feldman ou n’importe quoi d’autre écouté en boucle sur mon I-pod me sortent de là. Il est trop tard pour appeler qui que se soit. Cette vase gluante qui gît au fond de moi m’a déjà retiré toute dignité. Je ne veux plus avoir à me subir de la sorte, à vivre dans cette cellule toujours de plus en plus étroite et froide. Je sors.
Dehors, le ciel est sur le point de sombrer, les arbres sont en train de fondre, je marche vite et je n’ai pas pris de manteau. Les trottoirs s’échappent comme des rats, les lumières grincent avec excès. Je ne suis plus qu’une seule morsure, un broiement de branches et de boue. Je tente une dernière fois de respirer en rythme. Je me liquéfie, j’ai froid et je suis seul. Il fait noir.
On ne nous apprend pas à nager dans le néant. Lorsqu’il surgit ainsi, on ne peut que geindre comme un animal. Espérer qu’il s’en aille ou qu’il flambe.
J’ai fermé les yeux, mon cerveau est une houille grasse. Dans cette épaisse masse carbonisée, bouillonne une lave jaune. Le noir se met à trembler comme le corps d’un poisson qui au contact de l’air est sur le point de s’asphyxier. Le noir se met à auréoler d’orange et puis de rouge et de violet. Le noir se met à avoir des poumons, mes poumons. Il respire jusqu’à se transformer en poudre. Une poudre volatile semblable à celle qui se dépose sur les ailes des papillons, c’est elle, j’en ai la conviction, qu’il leur donne de la légèreté et puis accorde toutes les couleurs que la lumière du jour déposera sur leurs corps. C’est le noir qui exulte leur vol. C’est le noir qui les porte et leur ouvre le ciel. C’est lui qui matérialise dans son infinité nocturne, les symphonies que nous portons en nous et que la vie nous force à oublier.
Peu à peu, les racines qui bravaient ma course, les tentacules qui me nouaient et bavaient sur moi, se détendent. Par une petite entaille, à peine plus grande que la fente d’une respiration, je m’échappe faiblement. Je me sens peu à peu devenir papillon. Surgir du néant, sortir d’un bouton. Défait d’un cocon, défait de ces croûtes du passé et du hasard de ma naissance, j’ai pu me transmuter. Passer d’un état à un autre : renaître. Oublier.
Est-ce ainsi qu’on déroule le turban de sa vie ? Qu’en passant d’un état à un autre en frôlant la mort, on trouve le moyen d’exister et de se donner un sens ? A-t-on besoin de mourir à soi-même pour acquérir la conscience d’être là, opérant et adhérant à la vie ? Faut-il que je me laisse mourir au goutte à goutte pour être prêt à repartir vers ces lendemains nouveaux et tendus comme des toiles blanches. Pour surpasser mes états, me faut-il brûler à chaque étape ? Faut-il faire l’expérience du néant et de ce qu’il contient de pire pour continuer à vivre et à refuser les tombeaux qu’on m’impose ?
Parfois, les êtres humains et leurs réactions me déroutent, ils brisent mes élans. Paralysent mes tentatives. Je ressens alors mon impossibilité à vivre en troupeau comme une infirmité et un fardeau. Un dysfonctionnement. Parfois, je voudrais pouvoir être simplement. Obtenir cette affirmation unique de la vie et la comprendre. Je voudrais pouvoir avoir cette certitude d’être tel que je le désire dans toute mon ambivalence et ses subtilités fragiles et légères. Ne plus être ce que la société à ma place a décidé que je sois. Je veux Être comme les monochromes de Rothko, surgissant d’une galaxie d’états, pour ne plus se retrouver que dans un seul qui les comprend et les admet tous. Je voudrais me mouvoir comme les couleurs, sans saccades, sans jamais perdre l’adhérence à ma propre conscience de l’existence.
Lorsque j’ouvre les yeux, j’ai mon portable entre les mains et j’entends sa voix qui me rassure et me demande de l’attendre. Je passerai le reste de ma nuit, blotti contre lui. Réconcilié pour un moment, avec les spectres de couleurs auréolant dans ma nuit.

3 commentaires sur « Noir-Rothko »

  1. J’ai modifié le titre. Je voulais suggérer que parfois le monde ne me demande pas si je l ‘ai aimé alors qu’il me semble que parfois moi, je suis obligé de l’ingurgiter tel quel et avec le plus de respect possible.
    Pour continuer à être soi-même, parmi la foule de raisonnements qu’on nous impose, il faut parfois trouver un compromis. On n’imagine peut-être pas assez quelles sortes de compromis a dû trouver Rothko pour appuyer son oeuvre et ce qu’il a dû inventer pour lui-même.
    J’avais imaginé que ses peintures étaient des cocons à papillons, des écoles de vol et qu’elles nous étaient destinées comme nos rêves nous servent parfois pour assimiler ce que nous avons vécu pendant la journée.

  2. « des cocons à papillons, des écoles de vol »
    C’est magique et magnifique de voir cela !
    Et tout ton texte est remarquable. De superbes images bien sûr (as usual !) mais j’y vois une belle évolution sur les deux niveaux, forme (très structurée) et fond : le commentateur accepte les côtés sombres de sa vision du monde, accepte de faire des compromis, et, surtout, voit qu’il peut réussir à alterner boue et envol, sans désespoir.
    Oui, Rothko nous offrent des cocons d’envol, même si celui que j’ai sous les yeux, au bureau, est plein de rouge-vitalité ombré du blanc des rêves.

  3. C’est exact, rien n’est peint pour la mort, chez Rothko. La turbulence des couleurs évoque avec vigueur et velouté la vie. Identique à celle qu’on trouve dans le cœur des fleurs (et dans celui de certaines personnes). Pour effectuer leurs vols, les papillons dépensent énormément d’énergie en regard des autres « volants », ils sont fragiles. Ils ont besoin de l’énergie des fleurs. Rien ne les prédisposent au vol si ce n’est l’attirance pour les fleurs. Il en va de même pour moi, j’ai besoin de l’énergie que je trouve dans « mes Pavillons d’Or », tous, tous ceux que je place sur ma route. Toi, tu es mon Rothko-effervescent et volcanique.

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