Instables sensations

Béatrice Coron

Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.

Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.

Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.

Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.

Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.

Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?

Abrupt

Brussels, november 2013 Disoriented DIARY  © Bertrand Vanden Elsacker
Brussels, november 2013
Disoriented
DIARY
© Bertrand Vanden Elsacker

Un ouragan de mots et de lettres envahissent ma personne au point de me donner soudainement le vertige. Je ne contrôle pas ce flot impétueux de débris, la vie semble se recroqueviller afin que le sens des paroles lancées par les passants m’échappe.

Les maisons ploient sous le fardeau invisible de mes questionnements décapités, les fenêtres se fanent et les routes disparaissent dans les estomacs affamées des gouttes de pluie. À moins qu’il ne s’agisse là que de mes propres larmes.

Au travers de mes veines, passe une lumière liquide qui a le pouvoir de me dissoudre comme si elle était acide.

J’ai fini par comprendre que cette planète aride, où des rivières il n’en reste plus que les cercueils, n’est pas celle sur laquelle je suis forcée de vivre. Ce désert hideux, où les pierres et les rochers eux-mêmes ont presque perdu la raison et l’envie d’exister n’est que ton propre désert. Cette laideur que tu pointes si facilement d’un doigt dédaigneux, avec sur ta face un sourire glacial est ce que tu as fait de ta propre vie, tu t’es acharné à détruire mon espace et à entrainer dans ton chaos, l’absolu.

 

Un morceau du ciel

HIDEHARU MISHIO: A swallow

Sur un lit d’hôpital s’acharnant à s’accrocher aux os une chair à bout

une femme presque dissoute est couchée sur le dos

le lit est devenu un sablier

le sable en s’échappant vers le néant emporte lentement maman

sur ses bras des taches mauves bleues et jaunes

on ne trouve plus les veines

elle me dit tout bas avec un masque de marbre sur le visage

qu’ici à tous les étages

elle n’est inconnue de personne

soignant soignée broyée

tous savent ce qu’elle est dure

ce qu’elle endure

ce qu’elle râle

aujourd’hui on fait semblant de ne pas entendre

que c’est la mort qui l’appelle

par son si joli prénom

comme un morceau du ciel

 

 

Territoires de guerres

C’est un bébé de 7 mois qu’on vient de m’apporter

parmi les cris les pleurs

je n’ai pas le bon cathéter pour faire la perfusion

je n’ai tout simplement plus rien pour le calmer

et tuer la douleur

alors je le remets dans les bras de son papa

le bébé brûlé presque partout sur le corps

soudain la salle des urgences est envahie

d’enfants n’ayant plus de vêtements

plus de cheveux

et dont la peau sur le corps tombe en lambeaux

l’hôpital est rempli de petits corps qui tremblent

de petits corps qui ne trouvent plus les larmes

je ne veux pas savoir pourquoi

on se sert

de bombes chimiques et incendiaires

ni qui les balance dans les cours d’écoles

dans les rues de la ville

depuis plus de deux ans et demi

Je veux savoir pourquoi je suis la seule ici

à ne pas avoir peur de la mort

à regarder dans les yeux les tyrans

je veux savoir pourquoi aujourd’hui

en ce moment

soudain je n’ai plus de quoi donner

des soins.

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.

 

Asphyxie

Charcoal sculptures by Aron Demetz
Charcoal sculptures by Aron Demetz

Dans ta cage, les rayures d’un tigre, l’aileron d’un requin, les dents du monstre.

Je crie.

Personne pour m’aider à t’ouvrir les portes de la vie. Ma fille, ma vie n’a pas suffit d’être sacrifiée.

Personne pour retirer du doute les raisons véritables du trouble qui habiterait mon âme et salirait chacun de mes gestes.

Personne pour déconstruire l’échafaud du préjugé, pour contester le brasier qu’imposent les structures communes de la pensée.

Il faut attendre, se taire et se laisser dévorer, s’abstenir d’intervenir. De quelle vérité sont faits les protocoles ?

En attendant on juge pour moi comment  et qui il est bon d’aimer, un homme ou une femme.

On enferme mon âme dans une cellule psychiatrique, dans la prison d’un diagnostic. La maladie dont on a repéré sous la contrainte les symptômes à guérir est un surplus de clairvoyance, un débordement du cœur. Il faut qu’on l’étrangle. Je sers à remplir les grilles, à circuler sur les courbes, à justifier les schémas et maintenir en place les tabous.

Attendre, car il ne faut pas se révolter, il faut laisser parler les docteurs, les juges et laisser les mains libres aux dictateurs, aux gourous.

Attendre qu’ils aient rompu et déchiqueté toutes les racines, toutes les feuilles qui cherchent à construire la différence.

Attendre et faire semblant de croire qu’un jour, les prédateurs cesseront d’avoir des dents, des griffes, une faim qu’ils renouvellent en mangeant.

Attendre qu’ils s’arrêtent de broyer, de mentir, d’usurper. Attendre et devenir le noyau même de l’hypocrisie.

L’innocence devient suspecte. L’amour a tout à prouver alors que la désertification menace et met en place les rouages de l’aliénation.

Hier, on a étouffé mon cri pour la énième fois. Notre silence est devenu un criminel.

 

 

Errer

~~Lone Crane: Blush: Warner Whitfield: Art Glass Sculpture~~
~~Lone Crane: Blush: Warner Whitfield: Art Glass Sculpture~~

 

D’entre les roseaux, mon corps s’élance mais mon âme reste là. Elle stagne, elle se plante, comme si je voulais retrouver mes racines et rejoindre les transparences mobiles de l’aube. Je me forge des idées sur le temps qui s’écoule sans que je ne bouge. Il serait semblable aux dentelles friables des fontaines, aux bruits des cascades, aux craquements des os.

Entre les roseaux comme des lances, le bourgeon d’un iris pointe l’espace. Personne pour se demander ce que ce fantôme regarde.

J’attends les chansons des crapauds, les danses furieuses et magiques des carpes koï. J’attends que les couleurs s’agitent. J’attends parfaitement immobile que le ciel vive et marche dans l’eau, que l’étang redevienne un ruisseau.

Alors que d’en haut je vois la vie peu à peu s’étendre sans rien y comprendre, je plonge mon bec dans les flots et sème la mort.

 

etc.

Lisa Kokin :: Portfolio :: Book Collage

La lune et les nuages se mangent

entre eux

avant que la nuit ne surgisse

pour les dévorer

et éteindre leurs jeux

les étoiles brillent par leur absence

quelques unes traitres et lâches

se pointent

et servent de clous pour faire tenir debout la réalité

tandis que le songe s’enfuit sans faire le moindre bruit.

 

Ainsi se perpétuent à l’infini des meurtres et des génocides.

Le vide emporte quelques cartes postales

sur lesquelles figurait le visage d’une centaine de femmes.

148 pour être précis,

sont mortes sous les coups de leur mari.

Tout un album de vieilles photographies montre

qu’il n’y avait pas un seul pli sur les visages des SS

quand il perpétuaient leurs immondes partages

à l’entrée d’Auschwitz.

 

 

Abjections

berlinde-de-bruyckere-

Berlinde de Bruyckere. Suffering and protection

J’ai mal à la jambe :

je voudrais qu’on me l’arrache

comme une mauvaise dent.

Des racines brûlantes

bloquent les articulations

en dispersant des aiguilles de métal.

En moi s’est formée une douleur errante,

une plaie qui pleure des heures et

qu’une main de lâche ouvre ou referme

comme une porte en bois aux charnières

sorties de leur axe.

La souffrance explore mon âme

elle voudrait que je cède

et me torde de laideur

mais même si je tremble et ai peur, je témoigne :

je ne suis pas une maladie, je ne perds pas de pus.

J’ai simplement mal jusqu’à la moelle

qu’on ne le comprenne pas.

88

brussels, belgium. waffles, chocolate, beer and much more!
brussels, belgium. waffles, chocolate, beer and much more!

L’eau du canal tremble, j’entends les milliers de petites vagues miauler quand elles font leur entrée dans le ciel gris et velouté. Les péniches et les grues, les immeubles en construction et ceux que l’on détruit, la cimenterie et le cimetière pour la ferraille bien évidemment ne les entendent pas.

Le bus 88 passe sur le pont où l’on ne s’arrête pas, emprunte la route où quelques vieux arbres malades attendent qu’on les abatte. Soudain, comme une apparition, elle s’assied à côté de moi.

Son visage lisse et sa chevelure noire cachée par un foulard, elle me regarde, elle me parle, il lui semble que je sois malade mais ce sont ses yeux qui brillent comme quand on a de la fièvre.

Elle croit que je suis triste et pauvre mais c’est de sa pupille que glissent en silence des larmes. Elle dit un peu fort que je suis belle et que j’ai tort d’avoir peur de moi et d’elle.

Elle me murmure qu’elle vient de voir son bébé et ses sept autres enfants et qu’elle n’a plus le droit de les prendre dans les bras. Trois enfants sont nés morts de son ventre qu’elle cache sous une cape ample. Elle ne sait pas écrire, elle ne sait pas lire, on dit d’elle qu’elle est folle, méchante, dangereuse. Peut-être, me dis-je, mais sans doute pas autant que l’homme qui l’a frappée et emprisonnée pendant près de 17 ans.

Le bus 88 passe devant les vitrines chics de magasins fleuris, devant le Grand Théâtre Flamand et par des rues où attendent des putes. Le bus 88 s’arrête dans la citée-modèle pleine d’appartements qui se ressemblent. Il me dépose juste en face de ces bâtiments dessinés par Horta et quand il a atteint le terminus, le bus revient me chercher rempli d’enfants qui ont joué au foot, de vieux qui souffrent en ruminant, de femmes qui parlent comme des poissonnières des petits bobos de leurs chats. Heureusement dans leur cage, les félins se taisent et se contentent comme moi de regarder par la fenêtre un monde étrange qu’ils ne comprennent pas et les maintient en captivité.