Essentiel

RIP Storm Thorgerson (1944-2013)

 

Lorsque les émotions m’envahissent, j’entre dans un monde où le ciel est plusieurs, où la terre ne dessine plus une ligne à l’horizon mais déploie une chevelure qui se noue et se dénoue continuellement.

Mon existence alors ne se balance plus entre le oui ou le non mais s’entraîne à faire face à une infinité d’espaces où les possibles sont la raison. Un cordon ombilical me lie aux étoiles et je marche comme une onde sur des tapis volants. Le temps semble s’être fait sable et plus rien n’a de sens.

Dans ces moments, il m’est difficile de reconnaître l’autre et les limites qu’il impose à sa réalité bicéphale. D’entendre son langage, de comprendre les doubles sens. Et je sens combien c’est difficile pour certains d’admettre que le monde qui me submerge n’a pas que trois dimensions mais que sa réalité en possède plus que nous ne pouvons l’imaginer.

Ce ne sont pas des états qui me font perdre la conscience mais qui au contraire me confrontent à une réalité qu’on ne peut que rêver. Que se résoudre à la nier, c’est comme se crever les yeux, s’amputer de facultés qui nous sont nécessaires pour progresser.

Mes mots, mes tentatives d’encercler la poésie comme si j’avais à la dessiner comme une galaxie ne représentent rien. Rien qu’une particule d’un néant en train de se perdre en voyageant dans ce que j’en ressens.

Divin

Egyptian - Seated Bastet - Walters 481553 - Left

Par la fente entre le souffle frais de la ville

vivifiante comme l’haleine du souffleur de verre

la matière brûlante de mon existence commence à découvrir ses formes

à décliner ses couleurs dans cette transparence encerclée

par les bruits et les coups de marteau de la vie

soudain j’entends le silence

les pas du félin qui contourne ses proies

parce qu’il n’a pas encore faim

je devine l’élégance de la courbe noire

que dessine son corps quand il marche

il assume avec une souplesse tranquille

son statut de divinité.

88

brussels, belgium. waffles, chocolate, beer and much more!
brussels, belgium. waffles, chocolate, beer and much more!

L’eau du canal tremble, j’entends les milliers de petites vagues miauler quand elles font leur entrée dans le ciel gris et velouté. Les péniches et les grues, les immeubles en construction et ceux que l’on détruit, la cimenterie et le cimetière pour la ferraille bien évidemment ne les entendent pas.

Le bus 88 passe sur le pont où l’on ne s’arrête pas, emprunte la route où quelques vieux arbres malades attendent qu’on les abatte. Soudain, comme une apparition, elle s’assied à côté de moi.

Son visage lisse et sa chevelure noire cachée par un foulard, elle me regarde, elle me parle, il lui semble que je sois malade mais ce sont ses yeux qui brillent comme quand on a de la fièvre.

Elle croit que je suis triste et pauvre mais c’est de sa pupille que glissent en silence des larmes. Elle dit un peu fort que je suis belle et que j’ai tort d’avoir peur de moi et d’elle.

Elle me murmure qu’elle vient de voir son bébé et ses sept autres enfants et qu’elle n’a plus le droit de les prendre dans les bras. Trois enfants sont nés morts de son ventre qu’elle cache sous une cape ample. Elle ne sait pas écrire, elle ne sait pas lire, on dit d’elle qu’elle est folle, méchante, dangereuse. Peut-être, me dis-je, mais sans doute pas autant que l’homme qui l’a frappée et emprisonnée pendant près de 17 ans.

Le bus 88 passe devant les vitrines chics de magasins fleuris, devant le Grand Théâtre Flamand et par des rues où attendent des putes. Le bus 88 s’arrête dans la citée-modèle pleine d’appartements qui se ressemblent. Il me dépose juste en face de ces bâtiments dessinés par Horta et quand il a atteint le terminus, le bus revient me chercher rempli d’enfants qui ont joué au foot, de vieux qui souffrent en ruminant, de femmes qui parlent comme des poissonnières des petits bobos de leurs chats. Heureusement dans leur cage, les félins se taisent et se contentent comme moi de regarder par la fenêtre un monde étrange qu’ils ne comprennent pas et les maintient en captivité.

Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer

 

 

Faon

Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit
Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit

La nuit est une onde

limpide où viennent s’abreuver

les orées de mes songes et tes idées colorées

comme les faons

je ne traque aucun astre

je laisse s’évaporer les chevaux du vent

vers leurs possibles trajectoires

je sais que c’est toi qui viens là secrètement

entourée de nuages

rire danser murmurer te confier aux silences

mes nuits suivent tes ruisseaux

je me lie aux infimes lueurs et nuances

nocturnes qui s’épousent face à l’éternité

 

Les feuilles du peuplier

Quiet Veil by Noell S. Oszvald
Quiet Veil by Noell S. Oszvald

J’entends le train fendre la nuit et s’enfuir au loin, je connais fort bien les quatre coins de mon alcôve. La porte est fermée à clef ainsi que toutes les autres portes qu’elles mènent à un couloir où à une cour intérieure.

J’entends les feuilles du peuplier effleurer doucement le cadre de ma fenêtre et se jouer du vent. Je sens mon cœur se chiffonner comme les papiers de mes cahiers. Jeté au fond de moi, il y a ce poids qui me rend coupable de chacun de mes gestes, de toutes les pensées qui ne vont pas vers Dieu et la sérénité. J’ai peur de la nuit lorsqu’elle se met à gronder, à s’inonder de monstres impalpables, à me déshumaniser. La vie éclate à l’extérieur de moi, elle se peuple de mots et de cris qui ne me ressemblent pas. C’est un miroir qui ne me reflète pas. Je ne ressemble pas à ce qu’elle attend de moi. J’ai raté tous mes auto-portraits.

L’ange gardien qui m’accompagne au quotidien ne chante jamais de louanges à la beauté du rêve, à la somptueuse saveur des fleurs qui fleurissent sauvagement dans les prés. Il ne regarde pas la douceur de l’oeil brun ombragé de cils du cheval qui broute, curieux et insouciant. Il n’écoute jamais les mouvements de la tristesse dans mon ventre et dans mon âme. L’ange gardien ne se préoccupe que de mes incompétences et de tout ce qui porte le nom de péché, impureté, désobéissance.

J’attends immobile, esseulée, couchée sur mon lit. J’attends que la nuit passe en ne faisant pas d’autres bruits qui me froissent et me confrontent à ma captivité avec toujours plus de froideur.

La réalité est que je ne sais rien, ne comprends rien, n’arrive à rien, ne désire rien avec avidité et sans pudeur.

J’ai gardé mes douze ans dans mon cœur et demain, c’est décidé, je m’échapperai en sautant par dessus, les barrières, les ponts, les haies et je prendrai le large, je m’envolerai très loin, le plus loin possible de l’impitoyable réalité.

 

 

Tombe

photo:Bertrand Vanden Elsacker

Il est vrai que souvent s’ouvre

sous moi un tombeau sourd

où s’y laisser dormir ne suffit pas.

La mort ne viendra pas sans me prévenir,

elle me prendra par le bras en disant : « va ! »

comme on le dit à une esclave.

Un tombeau comme la machinerie mécanique

et dentée d’un de ces monstres qui n’existent pas

arrache tous les sens à mes rêveries

comme on déracine toutes les branches d’un arbre.

Un tombeau comme un rat ronge raison et solitude.

Pour ne pas céder à cette voracité qui découd

lentement chacune de mes sensations et puis après le sentiment,

je fais de la varappe ou de la haute voltige.

Ivre de mes vertiges, il faut que je marche au-delà du vide.

Ma vie est remplie de tombeaux.

Aucun ne fut beau sculptant le marbre

jusqu’à ce qu’il devienne l’étoffe de soie.

Aucun ne fit dessiner sur ses côtés les veines nobles du bois.

Tous ne comprenaient que des grilles et des barreaux.

instinctif

Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove
Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove

Le soleil joue avec les pièces de cristal

réfugiées en mon for intérieur

de petits poissons étalent l’arc-en-ciel de leur flamme

un rayon les fait progresser tranquillement

un morceau du vent les affole

voilà que ce délicieux chatouillement de la beauté

m’emporte pour un voyage dans le temps

Pourquoi faut-il toujours que ce soit la pagaille

au fond de moi

Fortissimo

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Je suis un piano pourtant il ne te suffit pas de toucher mes larmes, d’effleurer ma bouche, d’embrasser mes lèvres et de promener tes mains comme une rivière sur l’entièreté de mon corps. Mon clavier se trouve à l’intérieur, derrière tous ces chemins abandonnés qu’on ne peut balayer d’un seul geste de la main. Il faut m’accorder. Il te faut ajuster une à une toutes les pièces du moteur de ta pensée. Arrondir les théories, déployer les vérités comme les ailes d’un voilier. Élaguer la poésie, rendre aux paysages ce qu’ils ont de plus simple, de plus tendre, de plus beau. Ne pas chercher de mots ni emprisonner de phrases mais produire des images épurées, colorer les sons, réchauffer de ton souffle l’espoir. Alors, derrière toutes les aurores, après avoir découvert la nuit, tu peux te poser sur l’ivoire nacré et sur l’ébène emblématique de mes touches et te mettre à jouer.