À double tour

A-t-on jamais le temps ?

N’est-ce finalement pas lui qui nous attrape

Au moment où l’on ne l’attend plus ?

 

Sur le pas de la porte

En enfonçant la clef dans la serrure

Je me suis demandée

Qu’est-ce donc que la mort ?

 

La face cachée de l’astre de la vie ?

Le versant invisible d’une porte fermée à double tour ?

La doublure du vêtement que je porte tous les jours et qui me va comme un gant ?

 

 

L’heure bleue

Dan Holdsworth | Fubiz™
Dan Holdsworth | Fubiz™

Je marche vers le bord de la falaise et mes pas font crisser le sol glacé

la neige fraîche froufroute comme une étoffe de soie naturelle

j’aperçois

au delà des collines portant la végétation sauvage comme un manteau de zibeline

la mer

modelée par un soleil d’hiver

comme une coupelle en pâte de verre

elle luit et boit paisiblement la lumière.

 

La machine à poussière

Portrait d'un dramatique berceau stellaire Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)
Portrait d’un dramatique berceau stellaire
Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)

Là où vous voyez questionnement « philosophique » moi je vois interrogation poétique.

Avec pour cœur : l’amour semblable à une fleur qui se cultive, se cueille, se respire, se mange, se partage.

Ma principale occupation mentale est le rêve et j’aime me laisser porter par ses incohérences au delà de la réalité et malgré la réalité.

Pas de systématique, pas de but recherché, pas de science à divulguer.

Tout est épars, tout est éclats.

Telle la feuille de l’arbre qui figure le poumon et finit par s’émanciper en tombant de l’arbre, le poème parcourt les différents états de ma vie.

L’air le nourrit, l’air le porte, l’air le putréfie.

Difficile d’attraper la feuille collée au vent montant dans le ciel, difficile de croire que la chose brune mangée par les vers sera le terreau fécond de la nouveauté.

Le poème ne se domestique pas, il reste sauvage. Même enfermé dans une forme, il la dénonce, il s’en sort. Défait du cocon des phrases, il libère les significations comme des spores, il s’étend dans tous les sens.

Le poème dénoue les langues. Défait les définitions, détourne les mots pour leurs propres libertés.

Décembre

Joanna Sanderson-Mann
Joanna Sanderson-Mann

 

Sur le jour le plus noir le plus froid le plus dur

sur le jour le plus vermoulu

j’ai apposé des broderies

de pluie

amassé des nuages

mélangé des textures et des couleurs

Au fil des jours

j’ai peu à peu rassemblé

des murmures

des humeurs des torrents

j’ai isolé

la fougue insolente

Nid de brindilles

proue de l’hiver

caravelle écervelée dont les voiles

crient

verso de mon aile

je vois ton ombre se répandre

en émanations de mots

en rébus vertigineux

qu’aucune eau forte n’effraye

 

Embrassement

Christine Beau - Sedimentation, 2013 - watercolor on arches paper
Christine Beau – Sedimentation, 2013 – watercolor on arches paper

Un arbre
se penche vers moi et me regarde

les branches servent de rivière
le tronc de livre ouvert sur l’écriture

un arbre
sans racine

seule la sève décide du profil des feuilles

un arbre

porte son feuillage
comme un masque jusqu’à la cime du monde

Un arbre
sans répit
disperse ses graines de poussières
virgules se partageant un infini
qu’encerclent les ombres bleues

qui enlacent mes souvenirs
telles les vagues
l’océan

Escalade

Francis Picabia
Francis Picabia

 

Tu laisses les arbres se servir du vent et de l’eau des étangs pour peindre tes tableaux.

Les ocres et les jaunes s’épanouissent pendant que les fleurs et les fruits pourrissent

Tu charges les pierres de garder le silence

le ciel inaccessible et gris te regarde comme par delà un œil-de-bœuf

la lucarne se referme comme les portes blanches d’un livre muet

tu proposes alors aux feuillages de te passer

leurs verts pour faire tache

car dans le monde que tu construis

ce sont les couleurs qui portent à bout de bras la matière.

 

Mousse

DIARY © Bertrand Vanden Elsacker
DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

Tu cueilles le temps et éparpilles ses éclats comme s’il était le fruit du soleil.

Les ombres marchent le long des chemins qui mènent à ton rêve, à ses rives et à toutes les parties intactes de toi.

 

Tu enfiles la solitude comme d’autres rognent le quotidien jusqu’à l’os qu’ils cachent comme les chiens dans leurs petits bouts de terrain

afin de mieux le maudire et grincer qu’il ne vaut rien.

 

Pour répondre à ce questionnement

qui te chatouille tel le ruisseau les cailloux sur sa route,

le doute erre en toi,

 

doux comme la face interne d’un coquillage.

 

Tu poursuis le désespoir en lui conférant la couleur suave

que tu rencontres chaque nuit.

Fourrure féline presque noire,

elle luit de ses reflets bleutés

sous les caresses de ton regard.

 

 

Tourner la page

Book cover with tree, birds, and insects Golconda, c. 1700

L’arbre porte ses feuilles comme tu portes ton âme.

Et ce doigt humide qui t’aide encore à tourner la page !

L’arbre porte ses fruits.

Mais toi, as-tu seulement été un jour en fleur ?

C’est un figuier.

Et tu te demandes à quoi il doit sa magie.

Il s’y cache dans l’ombre, sur les branches, des oiseaux plein de vie.

Ivres du ciel, ils lui confèrent le cri

que tu retrouves enfoui dans toutes les gouttes de pluie.

L’arbre caresse lentement l’espoir

et toi tu baignes ton regard dans le vide.

La lumière donne aux choses leur forme

mais toi pourquoi te sens-tu toujours démuni ?

 

Nature morte

Brussels, December 2013 Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.

Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.

J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.

Tombeaux

Paper Hummingbird by Cheong-an Hwang

L’oiseau blessé de ton enfance dort dans la dune face à la mer.

La dune à la chevelure hirsute regarde vague après vague le temps se défaire de son importance.

Quand les nuages comme un troupeau aveugle broutent l’écume, l’oiseau a envie d’étendre les ailes.

L’écume chatouille la plage qui rit et s’encourt comme une petite fille.

Le vent pousse les vagues à creuser des tombeaux pour les navires et pour les songes.

L’oiseau parfois se croit fait de sable quand le soleil avant de se coucher le disperse dans le ciel comme un pigment.

Il n’y a que toi pour savoir que ce qu’il te reste de cet oiseau meurtri ne sont que quelques plumes

blanches bercées par les bleus inouïs des marées.