Auteur : lievenn
Drageons
© Bertrand Vanden Elsacker Disoriented diary
Les flocons de moi-même s’éparpillent
comme des graines portées par de fines embarcations en fils de soie
comme ces étoiles que guident les toiles d’une araignée de poussières
à des années-lumière de l’endroit où on la voit
un cheveu effleure ta joue et tu crois qu’il s’agit d’une larme
·
des fragments de moi prennent d’inutiles racines parmi les cailloux
leurs chemins ne pourront que s’arrêter
au milieu d’une solitude aussi aride que l’unique rocher
qui tourmente le bras de la rivière descendue de l’Éther jusqu’à la mer
·
un épanchement progresse à la manière secrète et singulière
du bourgeon qui sait n’avoir d’ailes
et se rêve pourtant projeté au delà des frontières du royaume
qui l’étreint avec la force du feu
·
une miette un éclat emprunte une voix
à ton souffle
à ta plainte éteinte au fond de toi
s’éreinte sans réussir
à la faire dévier
de la vie et de ses trop imposants piliers
·
la seule étincelle de mon étamine tamise la lumière
à la recherche de ce brin de toi-même qui serait encore libre
de vivre
à la folie
toutes les paroles échappées de toi grâce à ces poèmes
dont tu dis qu’ils ne valent pas la peine que quelqu’un les lise ou les aime
Décimé

Quelqu’un est entré dans mon rêve et s’en est pris à ses cloisons de verre
à ses fenêtres ouvertes et aux escaliers
il a fermé toutes les portes
en rue soudain ma vie
est devenue une feuille
un papier froissé
les bruits les débris s’envolaient
comme des essaims d’oiseaux migrateurs
Par vague

Sur la mer les nuages bâtissent des chaines
de montagnes aux sommets enneigés
le soleil tombe dans le nid des vallées
et creuse des lacs aux lueurs bleutées
étendues fugaces où les ombres marchent
en frissonnant comme les vagues
Sur le ciel comme sur le pelage d’un léopard
des taches évoquent les paysages où les
buissons cachent l’épine et le fruit solitaire de la nuit
sombre jusqu’aux profondeurs noires d’un puits
Sur la paume de tes mains tendues
est né tendrement un croissant de sable blanc
dont le nombril argenté est le centre grandissant
d’une galaxie d’éclats violacés et dorés
Lait

Dans le cadre de la fenêtre, comme au centre d’une arène,
les nuages s’avancent et se préparent à mettre en lambeaux
un infime morceau du ciel.
Il s’étire comme un chat,
ouvre sa gueule,
montre la langue et crache des bouffées de lumière
mais la pluie efface jusqu’aux traces
des griffes sur l’écorce des arbres.
·
La guerre est loin d’être finie.
Toute une armée est en marche sous ces cuirasses grises.
Des continents imaginaires répondent à la tectonique des plaques.
En rêve,
j’essaye de dessiner des cartes.
Quelle caravelle galoperait sur les vagues paysages lactés dont les colères sont imminentes ?
En silence,
l’espace mange le temps, gobe les visages et les noms
que je donne aux secondes.
Mes pensées se vaporisent.
Il ne manquerait plus que je me mette à pleurer.
Oublier n’est finalement pas si facile.
·
Quand vient le soir et que le soleil se décide enfin à parler,
dans cette partie réservée du ciel
qui est devenue une toile,
un palais de glace accueille la danse orange des nuages,
l’écume rose des vagues.
Le désordre exilé ronge les contours des îles nuageuses
avec férocité. La nuit naît.
·
La lune me donne un peu d’espoir en me laissant boire une larme de son lait .
La prochaine gare

Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.
Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.
Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.
Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.
Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.
Vortex

Dans le ciel les nuages nouent de tumultueuses alliances
Dans le ciel un bouillonnement originel
le tourbillon dont par ta naissance tu es sorti est
un puits où tu ne trouveras aucune réponse aux questions que pose la vie à ta conscience
l’œil du cyclone
chœur du chaos
te sonde comme s’il était ton âme éclairée
il mesure l’ampleur de tes actes l’exactitude de tes pensées invente une logique
il est une colère
un élément naturel incontrôlable
une ruade du temps
Dans les moiteurs nuageuses s’offre à tes fantasmes
le sexe fougueux d’une tempête
une entrave
un interdit
les portes de l’enfer ou celles du paradis
Tu défies tes propres démons et transperce d’un nom ton dragon
mais
cela suffira-t-il à donner à l’existence une consistance
Nocturne

Dans les jardins la nuit
seuls les bruits sont des plantes
les branches se répandent
comme les chevelures urticantes
des méduses dans le ventre des vagues
•
Dans les jardins le vent nuit
au silence il avance en froissant
les ailes des fougères
les sépales s’envolent
les iris jaunes et or miaulent
sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte
ils attendent
qu’un oiseau les picore et les goûte
•
Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer
mais repousse l’idée d’enfanter
éternellement les vagues
l’épine en grimpant jusqu’à la rose
retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.
Instables sensations

Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.
Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.
Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.
Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.
Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.
Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?
Décomposition

À la forêt la pluie laisse parfois
un manteau d’écailles
entre les branches et les racines
ruisselle le vitrail d’une cathédrale
presque dénudée
les mois de novembre tremblent dans les flaques
et dans la boue
les vers poursuivent leurs maudites routes
au fond de toi sur un nid de feuilles humides
le souvenir en éclats d’une petite grenouille
palpite
né pour ton seul regard
il a ouvert cette faille interrompant
ton jeu avec la vie
elle voudrait faire de toi
le chercheur solitaire
de pépites
de lumières



