Drageons

© Bertrand Vanden Elsacker Disoriented diary

Les flocons de moi-même s’éparpillent

comme des graines portées par de fines embarcations en fils de soie

comme ces étoiles que guident les toiles d’une araignée de poussières

à des années-lumière de l’endroit où on la voit

un cheveu effleure ta joue et tu crois qu’il s’agit d’une larme

·

des fragments de moi prennent d’inutiles racines parmi les cailloux

leurs chemins ne pourront que s’arrêter

au milieu d’une solitude aussi aride que l’unique rocher

qui tourmente le bras de la rivière descendue de l’Éther jusqu’à la mer

·

un épanchement progresse à la manière secrète et singulière

du bourgeon qui sait n’avoir d’ailes

et se rêve pourtant projeté au delà des frontières du royaume

qui l’étreint avec la force du feu

·

une miette un éclat emprunte une voix

à ton souffle

à ta plainte éteinte au fond de toi

s’éreinte sans réussir

à la faire dévier

de la vie et de ses trop imposants piliers

·

la seule étincelle de mon étamine tamise la lumière

à la recherche de ce brin de toi-même qui serait encore libre

de vivre

à la folie

toutes les paroles échappées de toi grâce à ces poèmes

dont tu dis qu’ils ne valent pas la peine que quelqu’un les lise ou les aime

Décimé

(@ Gregory Hunt)

Quelqu’un est entré dans mon rêve et s’en est pris à ses cloisons de verre

à ses fenêtres ouvertes et aux escaliers

il a fermé toutes les portes

en rue soudain ma vie

est devenue une feuille

un papier froissé

les bruits  les débris s’envolaient

comme des essaims d’oiseaux migrateurs

 

Par vague

Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap
Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap

Sur la mer les nuages bâtissent des chaines

de montagnes aux sommets enneigés

le soleil tombe dans le nid des vallées

et creuse des lacs aux lueurs bleutées

étendues fugaces où les ombres marchent

en frissonnant comme les vagues

 

Sur le ciel comme sur le pelage d’un léopard

des taches évoquent les paysages où les

buissons cachent l’épine et le fruit solitaire de la nuit

sombre jusqu’aux profondeurs noires d’un puits

 

Sur la paume de tes mains tendues

est né tendrement un croissant de sable blanc

dont le nombril argenté est le centre grandissant

d’une galaxie d’éclats violacés et dorés

 

 

 

 

 

 

Lait

Day & Night – water study by Owen Silverwood

Dans le cadre de la fenêtre, comme au centre d’une arène,

les nuages s’avancent et se préparent à mettre en lambeaux

un infime morceau du ciel.

Il s’étire comme un chat,

ouvre sa gueule,

montre la langue et crache des bouffées de lumière

mais la pluie efface jusqu’aux traces

des griffes sur l’écorce des arbres.

·

La guerre est loin d’être finie.

Toute une armée est en marche sous ces cuirasses grises.

Des continents imaginaires répondent à la tectonique des plaques.

En rêve,

j’essaye de dessiner des cartes.

Quelle caravelle galoperait sur les vagues paysages lactés dont les colères sont imminentes ?

En silence,

l’espace mange le temps, gobe les visages et les noms

que je donne aux secondes.

Mes pensées se vaporisent.

Il ne manquerait plus que je me mette à pleurer.

Oublier n’est finalement pas si facile.

·

Quand vient le soir et que le soleil se décide enfin à parler,

dans cette partie réservée du ciel

qui est devenue une toile,

un palais de glace accueille la danse orange des nuages,

l’écume rose des vagues.

Le désordre exilé ronge les contours des îles nuageuses

avec férocité. La nuit naît.

·

La lune me donne un peu d’espoir en me laissant boire une larme de son lait .

La prochaine gare

Cliff Briggie

Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.

Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.

Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.

Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.

Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.

Vortex

16 Clouds Series – Above Man (16 photos) kwesiabbensetts@gmail.com

 

Dans le ciel les nuages nouent de tumultueuses alliances

Dans le ciel un bouillonnement originel

le tourbillon dont par ta naissance tu es sorti est

un puits où tu ne trouveras aucune réponse aux questions que pose la vie à ta conscience

l’œil du cyclone

chœur du chaos

te sonde comme s’il était ton âme éclairée

il mesure l’ampleur de tes actes      l’exactitude de tes pensées             invente une logique

il est une colère

un élément naturel incontrôlable

une ruade du temps

Dans les moiteurs nuageuses s’offre à tes fantasmes

le sexe fougueux d’une tempête

une entrave

un interdit

les portes de l’enfer ou celles du paradis

Tu défies tes propres démons et transperce d’un nom ton dragon

mais

cela suffira-t-il à donner à l’existence une consistance

 

 

 

Nocturne

Nocturne, huile de Max Ernst (1891-1976, Germany)

Dans les jardins la nuit

seuls les bruits sont des plantes

les branches se répandent

comme les chevelures urticantes

des méduses dans le ventre des vagues

Dans les jardins le vent nuit

au silence il avance en froissant

les ailes des fougères

les sépales s’envolent

les iris jaunes et or miaulent

sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte

ils attendent

qu’un oiseau les picore et les goûte

Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer

mais repousse l’idée d’enfanter

éternellement les vagues

l’épine en grimpant jusqu’à la rose

retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.

Instables sensations

Béatrice Coron

Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.

Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.

Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.

Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.

Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.

Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?

Décomposition

b-vde: Decomposition Corsica, February 2014

À la forêt la pluie laisse parfois

un manteau d’écailles

entre les branches et les racines

ruisselle le vitrail d’une cathédrale

presque dénudée

les mois de novembre tremblent dans les flaques

et dans la boue

les vers poursuivent leurs maudites routes

au fond de toi sur un nid de feuilles humides

le souvenir en éclats d’une petite grenouille

palpite

né pour ton seul regard

il a ouvert cette faille interrompant

ton jeu avec la vie

elle voudrait faire de toi

le chercheur solitaire

de pépites

de lumières