Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Lorsque je ferme les yeux pour chercher le sommeil, s’installe en moi peu à peu ce que j’appellerais un jardin. La végétation comme une histoire qui s’écrit, s’efface et puis recommence, gagne tout mon espace intérieur. Branches et traits d’encre se mélangent jusqu’à devenir une vaste chevelure emmêlée et incompréhensible.
Pourtant rien de tout cela ne semble m’effrayer, je pourrais presque croire que je rêve et que je finirai par en tirer quelques phrases pour la raconter. Des mots pris par le rythme d’images qui se déploient en corolles, en buissons frissonnants, en forêts foudroyées par des lueurs lunaires blanches et argentées.
Je poursuis mille ondulations, mille voies serpentantes avec l’extrême sensation de chercher le hameçon à mordre, à avaler pour être sorti d’un seul geste puissant de ce foisonnement infini. Avoir enfin la vue surplombant le jardin. Avoir enfin la certitude de pouvoir traduire autrement qu’en images fades la vie intérieure luxuriante, riche, évanescente que je vis. Trouver les moyens de faire taire les messages qui contredisent qu’elle seule a valeur de réalité.
Je ne suis pas qu’un rêveur. Impassible, muet de ce qui lui arrive, ne trouvant que les phrases qui échouent au lieu de celles qui toujours restent vagues au large, émettant les multiples signaux scintillants de ce qui a pour mon regard véritablement un sens. Je ne suis pas que celui qui contemple la vie comme si elle était le jeu auquel il ne peut participer parce qu’il n’en connaît pas les règles ou parce qu’il n’a pas les bonnes cartes ou que le hasard n’a pas désigné comme vainqueur, comme dupé, comme tricheur.
Lorsque j’ouvre les yeux, je sais que peu à peu ce jardin se recouvre d’une étoffe noire et visqueuse. Le quotidien fait tache. La nuit qui cache les branches, les feuilles, les bourgeons, les tentatives d’exploration gagne chaque clairière, chaque sente qui me menait à un mot. Ma vie intérieure porte un vêtement fait de pétales et de feuilles défaites, d’ombres, doux comme les mousses qui courent sur les faces des troncs qui ne voient presque pas le soleil.
Photographies: Dark abstract composition of two torsos covered with branches,
peace par Terri Croghan sur Fivehundredpx Trouvé sur 500px.com Fivehundredpx
La petite plume est comme l’infime morceau de ciel, léger, mousseux. Elle est faite de duvet blanc, de crème onctueuse et de petits miaulements aux goûts de fraises, de framboises ou de roses.
Elle se dépose là où le monde est sur le point de subir un important déséquilibre. Partout où l’harmonie risque de disparaître, partout où il faut subtilement la souligner.
Sur un tapis persan au fond bleu de la nuit, orné de motifs et de courbes qui évoquent les fleurs, les parfums. Là d’où partent les voies imaginaires qui guident l’esprit vers l’exploration, au-delà des frontières précises du rectangle, du cadre, de la fenêtre, la petite plume s’endort, rassemble ses forces, regarde, se transforme en corolle.
Là où les jades blancs correspondent par jets de lumière avec les turquoises, avec le corail, là où seul s’évapore le silence, la petite plume apparaît. Paisible, gracieuse, agile, discrète, sensiblement éblouie. Ses yeux bleus te sondent sans poser de question, sans étonnement, ils t’acceptent. La petite plume console.
Un pan du mur bascule alourdi par l’ombre sombre d’un vulgaire mensonge, il menace de tomber dans l’oubli, la petite plume au péril de sa vie s’appuie sur l’autre extrémité du mur pour rétablir les proportions entre ombres et lumière, vie et mort. La petite plume comme un toupet, comme un bouquet survole, évoque subtilement ce qui est en suspens dans chaque chose.
Entre elle et les autres, un mot s’impose: majesté. C’est qu’en elle se lovent ces quelques brins de beauté qui en font une divinité.
Spider’s Web Diatom Trouvé sur thingsthatquickentheheart.blogspot.com
La première fois qu’il s’est manifesté, je devais avoir 7 ans. D’abord incertain, invisible, trouble, par sa taille il ressemblait aux points qui terminent les phrases, à ceux qu’on frappe contre la table, à ceux que vous attrapez en plein visage. Tous les jours, je partais de ce point d’ écriture bleu-foncé pour tenter d’être moi-même face à moi-même. Construire le jardin secret dans lequel j’espérais pouvoir m’étendre afin de participer à la vie. Rien ne me plaisait plus que le point, telle une île fantôme au large d’un immense silence qui me permettait d’être sans mot dans le mot, d’être l’imprononcée, fiancée aux mots qu’on ne prononce jamais, mots muets qu’on ne lit pas mais qu’on regarde comme on observe les étoiles. Le point était sur toutes mes pages. Comme un nombril, comme l’oeil d’une tempête, comme la saillie du silence le plus complet.
Pour la plupart des choses courantes, je me passais de langage parlé. N’importe voix me faisait mal. Parfois, j’étais bien obligée d’inventer une langue. Provisoire, uniquement destinée à se décliner au présent, à n’évoquer que l’instant blotti à ses pieds. J’avais peur que la voix se prononçant pour la seconde, dans ses reflets éclatants ne la transforme en point mort. Seconde après seconde, les mots détournés de leurs libres trajectoires, sans même réellement le vouloir signeraient leur propre décadence, leur disparition dans le cri, dans le bruit ou le chuchotement malveillant. Leurs vies seraient froides.
En grandissant, peu à peu le point prit de plus en plus l’allure d’une flaque d’huile, d’un lac lent qui ne pouvait se mélanger avec le reste. Le point se refusait à être le départ d’une écriture, la fin d’une phrase. Il était le grain de sel que je déposais partout sur les bouts de langue. Les événements vécus de ma vie étaient totalement inconciliables avec ceux contenus dans le point.
Les nausées, les pertes d’équilibre sont survenues brutalement en même temps que les « prises de conscience » vers l’âge de 13 ans. La conscience c’est ce fardeau dont on vous charge à un moment donné de votre vie. Un ballast qu’on remplit de culpabilité pour vous faire couler ou vous maintenir dans le troupeau de flots. Caillou que j’ai dans le ventre qui se déplace en rampant tels les serpents, caillou qui pousse à la place du coeur et finit par occulter et tenir dans un piège poumons, respirations, rêves. Dans la gorge, il vous reste toujours des larmes, des tonnes de larmes que vous ne parviendrez jamais à écouler. Quand il tombe ce caillou grotesque, lourd et solitaire comme une ancre au fond de la mer, l’onde de choc se propage bien au-delà de la conscience, elle vous rend coupable, vous brutalise. Bruits de houle, incendies de cris, de grincements. Tout se disloque. Tout sauf, elle l’île, la méduse, cette incertitude, cette servitude. Quel lien direct le point a-t-il avec moi? C’est lui, je crois qui me permet d’ atteindre l’endroit où le silence se baigne, mer bleu-foncé qu’enlacent les rives du songe.
Les médecins consultés, les amis aux quels j’avais confié l’existence du point, tous se sont entendus pour convenir qu’il fallait l’appeler « maladie ». On a cherché à la localiser dans le cerveau mais les scanners et les radiographies n’ont montré que des méandres.Des spécialistes ont dressé le portrait robot de ce point malade. On a aussi prétendu que je l’avais inventé, que cette maladie finalement n’était qu’un spectre. On a dit que son ombre même était nocive et que puisqu’elle me cloîtrait dans le silence, elle risquait par je ne sais quelle puissance de s’en prendre aux autres.
Cette idée du point m’a rendue réellement malade. Il fallait que je le cerne, que je lui trouve des racines, que je l’extirpe, que je l’étripe déclarant à haute voix tout le mal que je devais ressentir à cause de lui planté en moi comme un clou. Finalement, je conclus de dire même si je savais que cela était totalement faux que le point, c’était moi. Moi, semblable à la pieuvre qu’ils voyaient partout dans les mouvements du point, moi semblable à une araignée prête à étendre un piège aussi transparent que tenace et soi-disant dangereux. Jamais en des années de traitements, d’enfermement, jamais dans aucun des camps, des hôpitaux, des maisons d’accueil, jamais il ne s’est trouvé quelqu’un pour changer de point de vue et dire que mes toiles en soie filtrent les brouillards et retiennent ses larmes. Je me suis efforcée de mettre le point de côté mais finalement il a choisi de se planter et de germer à la place de la pupille, un point pour chaque oeil. Noir et rendu à zéro, auréolé de l’iris, le point est dans mon regard, l’espace qu’il occupe voyage éternellement du monde à voir au monde à recevoir, du monde sensible au monde incompréhensible.
Morning Walk, Brussels, August 2015 Bertrand Vanden Elsacker (bvde)
Aux frontières de mon songe, des bruits, des cris et des paroles se coagulent en phrases. Ces flux indomptables ne parviennent pas à justifier leur existence dans le jardin secret et muet de moi-même. Ils sont au même titre que l’acide, ils me corrodent.
L’écriture dans son divin silence fera toujours de moi un étranger qui doute, elle n’a pas de message, elle n’entreprend qu’un voyage. Je ne sais pas où vont les mots définis, encerclés par un texte, disciples soumis d’une des mes fantaisies que je ne nommerais pas sans peine « idées ».
Une plage de sable blanc dont les grains indissociables glissent les uns sur les autres. Une langue de sable qui se laisse confondre par les vagues, tel est le texte final qui parle d’un état qui lui échappe. La langue maternelle de mes textes n’est même pas un temple vide, elle est une fosse commune. Le vestige d’un charnier. Les mots sont morts sous le joug de ma phrase.
D’instants en instants, le vent souffle sur les pages, lit, mesure et puis rend aux secondes ce qui les étreint, les engorge, les noie. Les pages s’envolent et puis reviennent en même temps que les bourdonnements des abeilles. Échapperaient-elles aux grincements que font naître dans le ciel les corbeaux ou les hirondelles?