que les pins
se disputent
une carpe koï
s’efforce de ne pas disparaître
sa fragilité écorce d’un nuage
est la condition nécessaire
à l’émergence d’une complexité
la vie

En se rendant
de plus en plus bleue
la nuit est tombée
·
la mer porte
en son ventre
les ombres blanches
elle décrit l’horizon
comme un trait
d’encre de chine
tiré par cette main qui tremble
·
En me rendant
au bord de la colline
j’ai eu soudain
cette idée
de me jeter dans le vide
·
Quel vide
cria une mouette d’écume
en se fracassant
sur les rochers

Je construis un château de cartes
entre les lettres le vent aisément
glisse ses doigts d’enfant
chaque mot se soulève telles
les lames vertes de la mer
∇
Je construis des constellations
qui ne relient entre elles
que des graines de poussières
un sourire moqueur et voilà
qu’elles pleurent
∇
Je me construis des ailes
qui battent l’air comme ton coeur
brasse la vie tes paupières les souvenirs
j’apprends tout doucement
à marcher sur les aiguilles séchées
des pins d’Alep
qui servent d’éclats à l’été
qui se brise à leurs pieds

Le soleil dans le feuillage des absinthes
apprivoise sa propre lumière d’or et d’argent
la partie sauvage est souple et soyeuse
comme la fourrure du jaguar
griffes, crocs et solitude lui confèrent cet état de divinité
incroyable
solide et vorace
la partie aiguisée et limpide est comme
le trait de crayon jaune qui lacère
l’azur
on lui trouve une faille
une vilaine blessure
inguérissable
la partie sombre est semblable
au silence qui coule à l’infini
jusqu’à rejoindre tout au fond
l’improbable écriture
des racines dans la nuit

Le silence étourdi
venu du large
ou des parties les plus bleues
de la mer
atteint la plage
le sable bouillonne
je tente de marcher dans l’empreinte
de tes pas
mais toujours tu t’échappes
là où la plage finit
les vagues menues
finissent
par m’avouer faiblement
que cela fait plus de dix ans
maintenant
que
tu es
mort.

Ce qui tient le monde en équilibre et se partage ses pans d’ombres, ses sources noires, ses voies sombres.
Ce qui orchestre et dirige l’harmonie, égraine l’énergie positive en taches lumineuses et soyeuses.
Ce qui tranche le soleil comme un agrume au jus acide.
Ce qui découpe patiemment le temps et ses espaces d’étoffes blanches, de grains de sable.
Ce qui contourne mes peurs, les décapite, les broie.
C’est mon écriture. Danseuse étoile, équilibriste, jongleuse. Mon écriture, ma soeur, mon âme, mon dédale.
De peu elle me sauve,
D’un fil elle fait le cheveu qui tombera dans la soupe.
D’un mot la phrase se lance à la recherche des lettres qui la composent, des sens qui la décomposent.
Parfois sous la pointe aiguë de ma plume, le monde glisse, s’échappe, se disloque, s’évapore, se cristallise.
À l’extrémité se tiennent les certitudes éphémères, absurdes, solides perfectibles.
À l’opposé s’aborde en quinconce, une réalité à lectures multiples, un songe nu, un mensonge cru.
Au sein de la toile qu’elle tisse, des histoires qu’elle brode, mon écriture n’est pas l’insecte pris, le personnage principal, la chrysalide.
Elle est le principe, la décision finale, la harpe, le croc, la blessure animale.
Mon écriture décide, organise, planifie, renverse l’ordre qu’elle établit.
Un simple point signe sa mort.
⌋
Lorsque je ferme les yeux pour chercher le sommeil, s’installe en moi peu à peu ce que j’appellerais un jardin. La végétation comme une histoire qui s’écrit, s’efface et puis recommence, gagne tout mon espace intérieur. Branches et traits d’encre se mélangent jusqu’à devenir une vaste chevelure emmêlée et incompréhensible.
Pourtant rien de tout cela ne semble m’effrayer, je pourrais presque croire que je rêve et que je finirai par en tirer quelques phrases pour la raconter. Des mots pris par le rythme d’images qui se déploient en corolles, en buissons frissonnants, en forêts foudroyées par des lueurs lunaires blanches et argentées.
Je poursuis mille ondulations, mille voies serpentantes avec l’extrême sensation de chercher le hameçon à mordre, à avaler pour être sorti d’un seul geste puissant de ce foisonnement infini. Avoir enfin la vue surplombant le jardin. Avoir enfin la certitude de pouvoir traduire autrement qu’en images fades la vie intérieure luxuriante, riche, évanescente que je vis. Trouver les moyens de faire taire les messages qui contredisent qu’elle seule a valeur de réalité.
Je ne suis pas qu’un rêveur. Impassible, muet de ce qui lui arrive, ne trouvant que les phrases qui échouent au lieu de celles qui toujours restent vagues au large, émettant les multiples signaux scintillants de ce qui a pour mon regard véritablement un sens. Je ne suis pas que celui qui contemple la vie comme si elle était le jeu auquel il ne peut participer parce qu’il n’en connaît pas les règles ou parce qu’il n’a pas les bonnes cartes ou que le hasard n’a pas désigné comme vainqueur, comme dupé, comme tricheur.
Lorsque j’ouvre les yeux, je sais que peu à peu ce jardin se recouvre d’une étoffe noire et visqueuse. Le quotidien fait tache. La nuit qui cache les branches, les feuilles, les bourgeons, les tentatives d’exploration gagne chaque clairière, chaque sente qui me menait à un mot. Ma vie intérieure porte un vêtement fait de pétales et de feuilles défaites, d’ombres, doux comme les mousses qui courent sur les faces des troncs qui ne voient presque pas le soleil.
Photographies: Dark abstract composition of two torsos covered with branches,
Brussels, September 2015
Bertrand Vanden Elsacker
BVDE

La petite plume est comme l’infime morceau de ciel, léger, mousseux. Elle est faite de duvet blanc, de crème onctueuse et de petits miaulements aux goûts de fraises, de framboises ou de roses.
Elle se dépose là où le monde est sur le point de subir un important déséquilibre. Partout où l’harmonie risque de disparaître, partout où il faut subtilement la souligner.
Sur un tapis persan au fond bleu de la nuit, orné de motifs et de courbes qui évoquent les fleurs, les parfums. Là d’où partent les voies imaginaires qui guident l’esprit vers l’exploration, au-delà des frontières précises du rectangle, du cadre, de la fenêtre, la petite plume s’endort, rassemble ses forces, regarde, se transforme en corolle.
Là où les jades blancs correspondent par jets de lumière avec les turquoises, avec le corail, là où seul s’évapore le silence, la petite plume apparaît. Paisible, gracieuse, agile, discrète, sensiblement éblouie. Ses yeux bleus te sondent sans poser de question, sans étonnement, ils t’acceptent. La petite plume console.
Un pan du mur bascule alourdi par l’ombre sombre d’un vulgaire mensonge, il menace de tomber dans l’oubli, la petite plume au péril de sa vie s’appuie sur l’autre extrémité du mur pour rétablir les proportions entre ombres et lumière, vie et mort. La petite plume comme un toupet, comme un bouquet survole, évoque subtilement ce qui est en suspens dans chaque chose.
Entre elle et les autres, un mot s’impose: majesté. C’est qu’en elle se lovent ces quelques brins de beauté qui en font une divinité.

Les mots nidifient au sein des phrases
lianes grimpantes du texte
je peux espérer qu’un jour
l’un deux donne naissance
à une cascade de fleurs blanches
aux parfums pourpres
.
Les feuillages gourmands mangent
la chair du vent sa cuisse et puis son ventre
les racines cherchant la lumière
s’abreuvent d’air
pour inventer sa sève.
.
Le vent se liquéfie et n’est rien
que la chanson limpide du loup
dans la gorge de l’animal la lune blanche
l’azur devenu vert
les nues devenues pierres
des étoffes dévoilent
des bouquets de larmes
les fleurs en boutons recouvriront
les rivières dans leurs lits
de fougères
.
L’eau pleure entre les mains d’une source
à moins que ce bruit-là soit
celui de la feuille blanche
portant si mal comme une balafre sur le visage
les quelques mots imprononçables
d’une écriture qui crie
.
Doutes peurs rongent
la pensée qui se love en mon coeur
jusqu’à lui imprimer des tremblements
et l’avalanche de taches d’encre
auréoles encerclées par la chevelure noire et brillante
des larmes
.
Ma main cartographe innocente
trace les empreintes ligneuses du continent de mes bouleversements
quotidiens
juste un trait glacé pour signifier la danse les turbulences sismiques
d’un volcan au cratère incohérent.
un trait fait de mon rêve un long ruban de soie
muet de son début à l’instant de sa fin.