Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
les aiguilles comptent
le nombre de pas que font
les regrets avant de muer
les aiguilles tombent
sous mes pieds elles brûlent
en se froissant comme du papier
les aiguilles sondent l’azur
finissent par le reconnaître
et savoir ce qu’il ressent
là où moi j’ai un caillou un cœur
un nœud une pluie de pleurs
là où toi il ne te reste plus rien
pupille nocturne iris d’automne
sombre et dans mon rêve
des galops
rassemblés dans la douceur
arrondis patiemment et qui
ne s’éteignent pas
Quand il était assis, invariablement, il posait sur son genou droit sa main gauche comme un pansement. Pour apaiser subtilement la douleur, sans que personne ne s’en aperçoive. Depuis ses huit ans, elle s’était logée là, dans la jambe, comme un noyau noueux, comme une braise rougeoyante. Parfois, elle gagnait tout le corps, jamais totalement son esprit. Sa main douce, aux ongles parfaitement soignés et roses. Sa main n’était probablement pas en mesure à elle seule de réduire la blessure au silence, d’en masquer les effets. Elle suffisait par contre pour me faire comprendre qu’il est des maux dont on ne peut parler sans en raviver inutilement la vigueur dévastatrice. Le silence ouvrait comme une petite porte, un sas du quel pouvait s’échapper le surplus de tensions douloureuses.
Se tenir debout de longues minutes, marcher, courir, grimper, sauter, nager, plonger se faisaient malgré la douleur logée dans la jambe. Tout se décidait sans la consulter. Il ne boitait pas. Ne se plaignait jamais à son sujet.
Un jour, j’ai vu la trace qu’avaient laissée près de neuf opérations. L’anesthésie à l’époque avait parfois de pénibles effets qu’on ne maîtrisait pas. Souvent on se réveillait au mauvais moment ou l’on s’endormait pour ne se réveiller qu’encore plus malade, presque mort. Le médecin, mon grand-père avait donc plus d’une fois tenté de vaincre l’infection logée dans l’os de la jambe de son enfant.
La cicatrice ressemblait à un fossé, à une tranchée où soldats s’étaient violemment battus et où malgré une victoire traînait toujours comme des fantômes la lutte, la mort et l’absurde conviction que la victoire vaut ce prix.
Bien sûr, jamais il n’évoquait avec moi sa jambe, jamais il ne me racontait d’histoires à son sujet. Comment, il était tombé malade. Pourquoi la maladie avait choisi sa jambe. Ni de quelles manières, elle avait profondément gêné sa croissance, avait fait échouer son adolescence sur les immondes plages sombres de la dépression. Il avait vu en rêve revenir chaque soldat mort, chaque cellule, chaque goutte de sueur, de pus pour lui demander des comptes. Quel était le prix à payer? Je ne l’ai jamais su. Par contre, il m’a raconté comment un membre de la Guespo avait agrandi sa plaie de plusieurs coups de crosse de fusil pour qu’il parle. Pour qu’il se trahisse. Peu importe ce que vous avez à dire, ni même si vous avez quelque chose à trahir. Ce qui importe pour votre tortionnaire n’est ni votre capacité à résister, ni la rapidité avec laquelle vous céderez aux pressions. Au-delà d’une certaine limite bien vite dépassée plus rien ne compte, plus rien n’a de valeur, ni de signification pour le tortionnaire. Plus il abuse de violence, plus elle l’isole, plus il s’enivre. Que valent des aveux ainsi obtenus? Rien, l’abus violent n’a pour objectif que le mensonge.
Souvent, il m’invitait à m’asseoir près de lui. Peu importe que l’herbe soit humide ou rêche de sécheresse. Peu importe que la roche soit lisse douce et fraîche ou rugueuse et brûlante. Nous nous asseyions l’un près de l’autre pour regarder comment autour de nous la vie se tissait une toile.
le soleil
le jardin
aiguilles et feuilles
la chaleur
la fraicheur
l’ombre indécise
l’eau comme évaporée d’une fontaine
pétales et pleurs
les fleurs
les fruits
les saveurs végétales
ondes et parfums
habitent le ciel comme une étoile
J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève
Kerman ‘vase’ carpet fragment, southeast Persia, early 17th century. 1.96 x 3.06m (6’5” x 10’1”).
Juste avant que la nuit fasse son entrée dans le jardin
une rose s’est évanouie
comme pour donner le signal
Un bref instant j’ai eu l’impression qu’un oiseau blanc
se laissait tomber de la branche pleine d’épines
Ensuite peu à peu se sont mélangés les parfums
des fleurs et de la terre se gorgeant de fraîcheur et d’humidité
Les oiseaux ont cessé leurs chants
les appels se sont tus et le long des murs
sont apparues les silhouettes gracieuses de jeunes geckos
Le chat est redevenu le félin égyptien
logé tout en haut de la pyramide alimentaire
Dans le ciel sautant d’une étoile à une autre
les pipistrelles affleuraient le néant et cueillaient
parfois quelques gorgées
d’eau sans laisser derrière elles
la moindre empreinte sur la surface
Le silence avait pris de l’ampleur
plus rien pour le froisser pas même
la démarche pleine d’énigmes
du sphinx dont on devinait le profil
parfaitement découpé dans une étoffe plus sombre
Le vol floconneux d’une chouette me rappela un instant
l’existence presque oubliée d’une brûlante blessure
L’angoisse de vivre et celle forcée de devoir reconnaître le passé.
Je lis à l’ombre, près du mur qui à la nuit tombée se constelle de geckos. Entre et puis disparaît dans une fente du bois de la table, une abeille. Son corps délicat, son vol auréolé lorsqu’il s’approche de l’endroit me fait oublier le dard. D’ailleurs, l’animal ne se préoccupe nullement de cette statue de sel scellée à un fauteuil, un livre à la main.
J’ignore si elles sont plusieurs à s’infiltrer dans cette mince ouverture. Il me semble qu’affairée ce soit toujours la même qui éternellement découvre, rêve, sommeille, part et puis revient.
L’entrée est à peine visible mais le monde au quel je n’ai pas accès ne peut que se construire dans l’espace où rêve et imagination battissent des galeries, des alvéoles infinies en si peu de temps que l’on croit cela impossible.
La chose est établie, une abeille a découvert ce qu’hélas ne cherche plus aucun humain, une faille, une ride, un début sans fin.
Au dessus de la mer
le ciel est un mirage
la ligne imaginaire
qui les joint l’un à l’autre
est absente
tirée par un cil de lune
une vague et son écume
annoncent les nuages
une gorgée de vent
une gorgée de ciel
une gorgée de source d’entre les pierres
l’orage est en mer
mais qui s’en soucie ici
un cheval comme une nef
rapporte du large
une robe presque noire
déjà grise fouettée de lumière encerclée
d’ombres formant des o
Ce qui bouillonne je le comprends
c’est ce que personne ne peut voir
de prime abord
cet univers sous-jacent qui prend tant d’espace
sous la surface où accourent les larmes
se mélangent en un éclair
impressions et sentiments
se défont de leur fourreau de soie quelques
psychés
la nuit se rempli de chants
inouïs
Sous un bouquet d’oliviers, je lis. Bien loin existe un jardin décrit jusqu’à sa moindre fleur par les chants des oiseaux, des abeilles et par la douceur d’une brise marine presque fraîche. Je lis et se laissent confondre par mon esprit les significations réelles des signes. En dehors des mots, plus rien n’a de consistance. Tout me paraît naturel, la singularité surgit des phrases que je contemple et qui abreuvent mes pensées comme si le livre était devenu le jardin et le jardin un livre. Quelqu’un en moi ne se nourrit plus que de brumes, enchâssant les réponses dans les questions qui les ont suscitées.
Peu à peu, ce qui se précise et finit par se concrétiser en moi, c’est un incendie d’ombres aux arêtes saillantes. Sur les pages au fur et à mesure qu’avance la lecture, je vois un masque africain porté par un singe qui joue, qui bondit et puis se retourne. Je vois un champ de tulipes, une seule fleur est ouverte comme si le soleil était venu remplir sa corolle de lumière liquide.
Soudain, le jardin s’éteint et se tait. Au sommet des collines, s’accrochent quelques nuages, prêts à être réduits en poudre. Ils rugissent et en réponse les collines grognent légèrement, l’écho dans le ciel ressemble à celui de l’avion qui déchire les hauteurs.
Juste au dessus de mon épaule, sur une branche d’olivier, une sittelle appuie son regard de petite perle par un chant dont la joie aiguë m’échappe. J’ai refermé le livre sans m’en apercevoir. Comme si j’avais deviné que quelqu’un cherchait à lire par dessus mon épaule. Découvrir ce qui dans les mots et leurs rapports entre eux, à l’espace, au temps et aux silences m’émouvait au point de faire disparaître ma présence. Mettre à jour les liens intimes noués par ma lecture. Cet oiseau minuscule et son absence de crainte, sa curiosité sans limite aurait dû m’effrayer mais se fraya alors en moi l’idée que ce que tant d’autres définissent comme l’illusion majeure qu’ils accordent à opposer à toute forme de modernité est justement ce qui est source pure et limpide à laquelle je tente de toutes mes forces d’appartenir. Ma lucidité n’est point cette prise de position cherchant à condamner ce qu’elle ne peut précisément nommer. Ma lucidité contourne et ne détourne pas. Faiblement, là où d’autres agissent avec force et mépris. Quelques feuilles sont tombées de l’arbre comme des plumes, quelques secondes plus tard, comme ayant été entraîné par leur chute, un de ces minuscules reptiles dont les courbes et les proportions souples et agiles décorent parfois les rochers s’est retrouvé moins effrayé que moi coincé entre les plis de mon vêtement.
Il y a longtemps, à la fin de l’hiver,
la lune est descendue sur terre.
Lorsqu’elle a posé le pied
sur la cime de quelques arbres
qui se trouvaient là par hasard,
les branches se sont tendues
comme les doigts griffus d’une toile
d’araignée.
Une forêt s’est mise en marche.
La procession suivait le même chemin
que le canal, le chemin qui mène au cimetière.
La lueur de la lune était solaire
orange pourpre et or
son reflet dans l’eau lente éclairait les visages
que portaient les arbres comme des masques.
Je ne compris que plus tard ce que
la lune avait mis si merveilleusement en scène
ta main plus jamais n’accueillerait la mienne
comme un petit feuillage.
Le tableau qui trônait dans le salon,
embrouillé de larmes,
fait de taches de couleur où je ne voyais
que les coups du pinceau qui ne se tenait
à aucune règle et ne mesurait plus le geste.
Le tableau si sombre recouvert de poussières,
le tableau que mon regard d’enfant à force de le parcourir
avait remplis de rides s’était laissé soudainement appréhender.
Ce n’est pas une forêt en fête qui marche
ce n’est pas un cortège de feuilles mortes
qui glisse sur l’eau noire,
c’est un cirque qui arrive dans un village,
c’est la vie qui nous invite à jouer
un rôle qui comme un habit trop petit
ne nous sied pas et ne contribue pas
à notre épanouissement.