À un loup

Tu vas de ton trottinement partout où ton instinct te guide
tu n’as
peur de rien
pourtant
ton regard ne cesse de questionner le chemin parcouru
tu as à
trouver une entrée là où c’est clôturé là où les forêts brûlent là où les lacs se figent de froid là où tu seras seul
tu n’as aucune empreinte où mettre tes pas
tu vas frôlant les enfers
dénigré parce que ton oeil est clair
personne n’ose plus entreprendre de tels rêves
un voyage sans éclat sans destination définie si ce n’est celle dont on ne parle jamais

Fleurs de prunier

White Plum Flowers, from the series Comparing Flowers, volume 6 (Hanakurabe), from the series Comparing Flowers, volume
6花くらべ
Artist: Shibata Zeshin (Japanese, 1807 – 1891)

Ce dimanche au jardin,


Très haut dans le ciel, des goélands
annoncent la couleur
des vagues

le mot se mélange aux feuillages verts
comme une partie du vent

l’absent souffle sur les fleurs pour réveiller
les papillons
autour des astres jaunes bourdonnent
les cueilleuses de pollen 

le félin noir se fatigue à avancer sur trois pattes
s’efforce à rétablir autour du manque l’ancien équilibre

il neige parfois des pétales de fleurs de prunier

de petites langues roses restent auréoler pour ce qu’elles prennent pour l’éternité autour des pistils si discrets

ailleurs, très loin, ils comptent les morts à l’unité près.
Ils en sont si fiers
dans mon corps ce coeur
se demande si
compte encore le vivant 


Source image

Remords

via vandelsac

Ton petit visage d’enfant s’emplit de larmes
qu’est-ce que tu fais là au bout de l’allée appuyé à ta propre pierre tombale
tu as le visage de celui qui tombe pour la première fois
d’une montagne


j’attends inlassablement que la vie te relève

et parle des vrais maux


à plein poumons

mais les silhouettes en cortèges lourds
répercutent
les dociles invitations à saluer la mort


pour toujours toi tu veux pleurer haut et fort

que tu es là encore à hanter les remords 

d’être né  

bien moins fort que tous ces autres

Le peuple des plantes

©cc

Par la fenêtre je vois
la corneille mantelée tenter de résister
la mer murmurer de plus en plus de vagues
la première colline absorber toute la chaleur du soleil
les montagnes peu à peu se faire manger par des nuages

Les sommets enneigés diffusent leur haleine froide
Les versants frissonnent
La mer grelotte
Les voix chaudes du vent descendent d’une octave
Dans les forêts pourtant
Le peuple des plantes refuse de se soumettre

Nuageux

Reiner Seibold (D) 1933 – 2018 Psalm 90, 1990, 50 x 60 cm, BSK 1,52

Tous les jours les nuages
façonnent les montagnes
comme si elles avaient leurs racines dans les nues
alors qu’elles naissent des profondeurs et
des abysses du temps

Tous les jours les nuages
dressent un nouveau portrait sans faille
un profil bleuté où les valeurs sombres
sont inversées le bleu nuit passe pour du blanc
le noir est effacé au profit du gris perle

certains jours les nuages n’ont pas d’autre choix
que de faire disparaitre les montagnes
en mer
au large

Ce qui était inaccessible est soudain à portée de main
Ce qui était immuable a disparu 

Éventail

Antartica source: Nasa

Sur la plage la vague ouvre un éventail
une autre en souligne la dentelle d’écume
une autre efface toute trace du travail

ce qui demeure en mon esprit c’est l’instant où le sable
se découvre un pelage quand on le caresse
une voix parce qu’il respire
à peine quelques secondes d’effervescence 

sans opérer le moindre écart le temps
tente une nouvelle fois d’inscrire le présent
en dehors de toute limite
sans attirer le regard 

le jambage d’une lettre
le creux d’un signe
le dos d’une ponctuation
la stigmate silencieuse que laisse l’évocation

Phare

WR 104: A Pinwheel Star System 
Image Credit & Copyright: P. Tuthill (U. Sydney) & J. Monnier (U. Michigan), Keck Obs.ARCNSF

Encerclée par des étoiles naines
la nuit immense
la mer son corps crocodilien
la mer et la saveur aigre
la nuit immatérielle
le temps
est l’onde

de choc que provoquent naissance et mort
d’un bout à l’autre de l’existence

S’il n’y avait la lumière du port
la forêt et la mer ne seraient qu’une seule et même chose

Effroi

©Gerhard Richter Couloir
1964 150 cm x 135 cm Catalogue Raisonné: 52
Huile sur toile

 

C’est encore l’hiver pourtant
quand elle ouvre la fenêtre

c’est le printemps qui entre
grains de mimosa dans la chevelure
une parure de pétales de giroflée posée sur les épaules

il illumine de son regard chacun des livres anciens
de la bibliothèque

il en réveille quelques uns d’autres roussissent jusqu’à se faner
et périr d’illisibilité 

il s’assied dans le fauteuil du père défunt

chaque feuillet posé sur le bureau espère encore la signature du maître
mais

la porte claque lorsqu’elle referme avec brutalité la fenêtre

elle attend de voir comment le printemps prisonnier
va s’y prendre pour s’échapper

fuir
elle en rêve depuis tellement d’années
aller librement sans la moindre arrière pensée

aller là où le regard lourd du vieux ne va pas poser de nouveaux problèmes
être hors de porté du geste grossier qui la condamne à chaque fois

le plancher grince dans le couloir quelqu’un crie
de hisser la voile
la demeure familiale devient enfin une caravelle
ne manque plus que la houle
folle et l’ivresse

un fantôme tient déjà le gouvernail
est à la barre
usurpe le pouvoir

le printemps
son printemps à elle les voilà dans la cale

Elle ouvre la fenêtre
c’est l’hiver pourtant elle décide de jeter l’ancre
là dans le jardin près de l’acacia en train de fabriquer des milliers de soleils
pour d’autres univers.