Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Il vient du large il coule depuis le sommet d’une colline
il passe par dessus mon épaule le vent il met du temps avant de toucher le rivage
il vient avec tellement de vagues et d’algues
il est presque toujours dans la chevelure des arbres les pins les oliviers sa voix ressemble à celle des draps qui sèchent sur les prairies à celle des nuages au soleil
un jour j’ai osé le regarder en face
j’ai vu qu’il chantait la gorge déployée le bec fier l’oeil noir pointant le ciel le vent sur son aile un trait d’écume dans son chant une lueur à peine rose
tout le jour il a repris la même phrase qu’il alternait avec des plages de silence
la même phrase jusqu’à ce qu’elle soit polie et luisante
jusqu’à ce qu’elle atteigne la perfection du nid de la mésange
Tellement de tigres de crocs de griffes si peu de langues roses de dents de lait de marbrures délicates qui vous préservent des regards
un langage de nacre s’est répandu comme du lait de la babine à la gorge a passé par les pattes et les petits coussinets est revenu dans le miaulement et les longues moustaches
tellement de tigres de crocs de griffes de cris plus rauques les uns que les autres Juste cette unique place rousse dans le pelage plus douce que les mousses à l’ombre des arbres et à l’orée des vagues
pour faire entendre une voix qui vibre
telle celle du vent tellement ce qu’il contient est vague et lointain
L’espace où il se déplace se distingue des autres silences en ce qu’il est souple immuable et docilement sombre chaque pas correspond à une empreinte de quatre ou cinq coussinets délicats sur un sol imparfait éclats de vers sur la feuille
il suit inlassable les mêmes couloirs odorants les mêmes passages où le temps est indifférent au passé au futur au présent il importe qu’il soit presque semblable à l’éternité sonnante
son pelage de braises et de cendres son regard de gemmes sa voix qui se lézarde
sa lassitude intacte et pure se gardent de grincer à l’instar de tellement d’humains