ὀκτώ

Cai Guo-Qiang

Je suis là 

absent obsédé dépossédé et pourtant

l’octopode donne à ses mouvements la souplesse

de l’écriture lettre par lettre d’un songe mouvant

déchiffré grâce aux vertus supposées

d’un des prismes de la réalité — il suffit d’une caresse —

Le taureau détrône quelques étoiles nocturnes

et le serpent glisse quelques mensonges sinueux  survivants sulfureux de cette autre vie 

à multiples facettes 

l’octopode habite les failles le bovin la terre et le serpent dort sous les pierres

le cheval les libère— au galop les galères—

ce qui ne se dit pas    ne s’avoue jamais c’est qu’au coeur des mots

gît une gemme muette mélancolique à souhait

délogée elle meurt 

peu à peu comme les braises d’un feu de forêt

comme un reflet comme un écho perdu en chemin

comme le visage qu’on attribue chaque nuit à la lune

les huit pas dans le vide on s’en aperçoit

n’ont pas de valeur et comptent pour du beurre 

 je suis las     de ne pas savoir   enlacer la transparence 

De glace

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Au loin 

les nuages

comme des couvertures

de glace 

quel est ce vent 

qui dépose autour des fleurs 

que je regarde

une buée étrange qui ne se dilue pas 

taches jaune acide et pétales regroupés

des rosiers iceberg flottent et dansent

les feuilles telles les langues des lances

cachent quelques hampes portant 

comme le coeur un secret

 un bouton tout frais

Champs de plumes

Debout sur le dos de la colline

quelques indiens et leurs chevaux

des champs de plumes et de cris

dévalent les pentes et avalent au passage

des morceaux de ciel des bribes de soleil

ailes ouvertes filtrant la lumière le milan

les moléculaires moucherons les fils des épeires

En mer d’écueil en écueil les vagues évitent la mort

et moi tous les mots qui font peur

Rien

Soudain 

une voix rampe et grince 

le mot serpent le mot plein de cendres 

comme défait de lui-même

rien

en passant je le bouscule

d’un coup d’épaule 

mais rien rauque

ne bouge pas

au loin le ciel accumule nuées et nuages bleus

et autour du récif comme autour d’un aileron

se précipitent l’eau l’écume 

nait dans mon esprit l’espoir de croiser un cétacé

magique mais ne vogue en cet endroit de mon âme

que le vent ventre vide et le squelette de glace d’un fantôme

navire sans voile qui dérive à la place du mot qui cogite

en mon choeur comme si c’était une cathédrale

rien

grince la porte qu’un souffle ouvre et referme

rien rapporte la source qui croupit sans rêve au fond d’un puit

rien

murmure dehors le soleil qui apprend encore et encore à murir

chaque matin sur la pointe de l’aiguille sur la face polie des petites feuilles vertes

de l’olivier 

Oiseau de nuit

image via © Nick Brandt 2013 Courtesy of Hasted Kraeutler Gallery, NY

Toujours j’espère te reconnaitre

quand je m’approche de ta nuit

mais toi tu préfères pour l’instant que je pense

que tu n’existes pas et que tu ne niches pas

là 

où les sommets te plongent dans le silence et les ombres

Si j’entends le bruit d’une aile

ce ne sera pas la tienne mais celle de la sittelle qui niche tout en haut de l’échelle

si je vois quelques bûches trembler je sais que derrière elles se cache le tout petit animal qui semble aussi faire partie de ton menu quand tu te réveilles et voles et survoles

Toujours j’attends la peur au ventre

l’instant où je te surprendrai dans ton sommeil 

et que tes deux soleils s’ouvriront pour sonder s’il est temps

que je dorme un peu plus longtemps

Songe

Prof. Gordon T. Taylor, Stony Brook University [Public domain], via Wikimedia Commons

Souvent, je fais ce songe où je plonge parmi les ondes froides et claires. 

Je dérive, semble-t-il,
à la manière des méduses que transportent les courants. 

Je nage, je joue à percevoir ce qui scintille et se transforme en nacre, je mange des reflets, des échos,  des chants de baleines;  j’entends ce qu’elle font des fontaines et de l’oxygène.

à profusion la fraîcheur et la transparence des vagues, à force je ne suis plus qu’un remous. 

De longues heures, je ne suis  que la vague du large. Je ne croise rien,  pas même  un aileron pour fendre la surface,  une mâchoire pour se saisir de la chair  bleu foncé  des profondeurs. 

Larve de poisson des glaces.

Le soleil incline son regard. Soudain ses mains essayent de se saisir des flots. Mais la mer part. Elle s’éloigne et quand elle revient près des rivages,  elle a faim.

Elle engloutit l’écume et les bulles, elle avale tous les pollens, poussières parlant la langue du feu et du soleil.
Elle mange plancton et krill et crie.
Elle me regarde et questionne de son oeil noir et bleu, tranquille et las qu’elle noie dans un silence neigeux  de larmes. 

Alors je crois qu’il m’est encore possible de regagner les rives et de vivre parmi ceux dont on dit qu’ils sont humains. 

La Petite

La Petite

C’est un petit paysage parcouru d’une zone fauve et d’une marque noire 

sa joue

le pli du sourire

les points de départ des vibrisses

l’endroit où les babines se retroussent 

les canines du carnassiers

le pétale rose de la langue rêche 

la fine flèche qui va du sommet du crâne à la dernière des vertèbres de la queue

un nuage né autour d’une tache de lait sur le menton

la brousse la savane la forêt

regardent trembler et disparaitre leurs ombres

un pelage

une griffe rétractile

le bruit caractéristique réconfortant 

un petit moteur vrombissant 


Quelques mots

Bertrand Elshttps://elsacker.tumblr.com/post/165255080876

 Ce ne sont pas quelques mots 

Acides secs urticants

Qui la feront disparaître

Elle s’apaisera la passagère en moi

Elle se fera silence jusqu’à nouer ses bras

Tordre ses sens pour qu’on ne l’aperçoive pas divaguer 

Et puis gavée tellement brûlante 

Elle naviguera médusée
à nouveau parmi les cendres les braises mourantes

Semblant être libre 

Alors que vibrent des verbes qui la malmènent

C’est sans doute trois fois rien 

Elle comme une anguille 

Comme un batracien 

Impossible à dire quel monde lui convient

Vie

Les pièces du puzzle sont les pattes d’un gecko immobile
elles s’agrippent à la vie comme à la paroi d’une feuille lisse

des deltas de rivières
des méandres de mers
des mangroves hallucinées

tellement  de bribes

la nuit le rêve essaye de renouer les lambeaux
comme si le temps ne tenait qu’à un fil

décomposée de multiples fois
à l’infini
partie 
d’un dédale démesuré


Je suis un mur évanoui

me reconstruire revient à recréer mon éboulement

je m’effondre quotidiennement

peu importe puisque

une fourmi toujours porte un grain de moi-même

au nid mille fois né 

Source images: ici

Pas

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Sur le pas de la porte, il hésite 

un feuillage ruisselle 

c’est le vent ou simplement 

une source qui s’efforce de traduire

les voix de l’écoulement

seulement ce que signifient

l’eau et la lumière quand elles s’échappent

et s’essoufflent

sur le pas de la porte, il capte

bruits et parfums 

et devine sans avoir à y réfléchir

la signification de la carte où

chemins, allées et prés s’écartent

des bordures amères 

il préfère l’onctueux nuage

sa dissipation immédiate

quand il atteint l’endroit de la colline

le monde à l’envers les portes n’ont plus de pas

quelques pieds quelques racines et lierres

quelques tentacules lentes fils de soie

et des minéraux qui se nourrissent de l’air chaud