Cheval balzan


Il a posé son mouchoir sur mon visage

ce linceul blanc et frais

dilue la douleur

et cache mon visage

ils m’ont forcée à me redresser et à marcher longtemps sans rien voir

seul Le Cinquième  est resté à mes côtés

son haleine chaude son oeil        doux marron 

l’écume sur sa robe portée par les vagues

quand je me suis effondrée 

l’âme soeur était là 

limpide allongeant l’encolure

il est soudain devenu difficile de ne pas sombrer

dans un sommeil

lourd visqueux  brûlant

comme si une partie de moi était restée là-bas

sur la route bitumée et noire

je m’écoule comme lave

il a posé son mouchoir 

une ou deux questions concernant mon nom et mon âge

mais les mots des réponses

sont devenus peu à peu inaccessibles

se sont perdus n’ont pu être entendus

il a allumé la radio afin que je ne succombe dans le silence

a démarré la voiture 

Le Cinquième a-t-il été conduit au pré ?

Du haut de la tête en passant par les narines,

le sang coule

En tête en étoile prolongée par fine liste,

liste mélangée

un goût de fer rouillé inonde la bouche

je me suis endormie sur le brancard dans le couloir

ivre et subissant l’assaut répété du tambour que j’avais alors à la place du coeur

un cheval au galop dans la tête 

Ses sabots dans la gorge 

et les étincelles de ses fers sous les paupières

Le Cinquième est revenu en rêve se heurter aux clôtures
de la chambre noire et muette
cheval balzan 

À peine noués

Maya Stone Effigy Hacha Late Classic, circa AD 550 – 950

Source image


Les feuillages les fruits

à peine noués

se froisse à la moindre foulée du vent

l’étoffe de plumes et de sifflements

de petites ombres se dispersent

et reviennent à l’appel langoureux et lent

de la tourterelle

mais toi ce que tu vois c’est le corps du serpent

qui enlace une branche 

jusqu’à l’étouffement

parfois tu croises le regard ombreux du jaguar

sa parfaite fugue

personne pour te croire 

si ce n’est celle qui vient boire

deux trois mots bien frais bien froids

et ponctue le monde de son regard 

comme un grain de poivre noir.

Éventail

Antartica source: Nasa

Sur la plage la vague ouvre un éventail
une autre en souligne la dentelle d’écume
une autre efface toute trace du travail

ce qui demeure en mon esprit c’est l’instant où le sable
se découvre un pelage quand on le caresse
une voix parce qu’il respire
à peine quelques secondes d’effervescence 

sans opérer le moindre écart le temps
tente une nouvelle fois d’inscrire le présent
en dehors de toute limite
sans attirer le regard 

le jambage d’une lettre
le creux d’un signe
le dos d’une ponctuation
la stigmate silencieuse que laisse l’évocation

Rien

©cc

Rien ne bouge

rien, c’est la feuille, le fruit, la branche, le tronc.
rien, c’est le gravillon, le sol, le sable, un coquillage.
rien, c’est la terre, la racine, le rhizome.
rien, c’est le chemin, la route qui mène à la montagne.
rien, c’est le village, les habitations, la gare.
rien, c’est la maison, ses chambres, ses meubles et moi.

Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els

Fantômes

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source  gifs


hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Vert

elsacker 2016

La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin

elle butine ce qui m’apparait n’être 

que de grandes fleurs 

invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols

Suivre et boire du regard ses trajectoires

reviendrait à redessiner un autre univers

flottant juste au-dessus juste au-dessous

du jardin 

redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille

redessiner avec juste le bruit méthodique 

des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert  

Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle.