Porque te vas

Dans le ciel du jardin, chante un oiseau. Son appel me rend triste. Plus rien n’existe autour de moi. L’humidité du jardin souligne ma solitude. Elle pèse soudain beaucoup plus lourd que tout le reste. Réchauffer le repas laissé dans le frigo avec un mot de maman. Manger ce repas, froid. Rincer l’assiette. Remettre ce qui reste au frais. Ouvrir mon cartable, m’asseoir à la table avec à la place de l’assiette un cahier et pour couverts un crayon, un stylo-plume. Je déguste. Le temps, les secondes regardent par dessus mon épaule. Parfois une voix imaginaire me pose des questions, attire mon attention sur un point précis, lit et relit très doucement tout ce que j’ai écrit. En soi, elle m’encourage la voix. 

Quand il est temps de jouer, je n’ai plus de force. J’ai mal. Tous les espaces vides minuscules entre chacune de mes articulations sont remplis de cette douleur qui auréole, grimpe le long de l’os et le ronge. J’aimerais ouvrir une fenêtre au niveau du genou là où c’est gonflé. Quelqu’un frappe au volet mais la fenêtre du genou reste fermée. Personne ne vient ouvrir. La douleur comme un chiot enfermé jappe.

J’ai vu plus d’une fois la laideur s’emparer de l’âme des adultes. Mais peut-on leur en vouloir, leur en faire le reproche alors qu’ils l’accueillent à bras ouverts sans vouloir se rendre compte qu’ils ont vendu leur conscience? Le locataire est un monstre sournois, odieux, capable des pires mensonges mais surtout avide de pouvoir. Même celui tout petit d’humilier l’autre, de préférence un enfant, un enfant malade, que la peur de souffrir encore plus cloue au lit. Souvent du fond de ma noirceur, je me suis juré de ne jamais devenir comme eux. Sertis de certitudes voraces et intransigeantes, persuadés de pouvoir s’imposer parmi les autres comme grands moralistes, comme gardiens d’une connaissance absolue qui ne laisse échapper aucun détail sordide. Je ne deviendrai jamais un adulte. J’aime trop les jeux qui questionnent les mystères de la naissance et de la mort, du spectacle et de la cérémonie où les rôles sont interchangeables à l’infini. Je n’ai pas l’intention d’abandonner mes chansons, mes rires cueillis aux sources et aux fontaines. Je n’ai pas envie de classer, numéroter, référencer, enfermer des comportements et les personnes qui les comportent. Je ne veux pas scier, briser, mépriser.

Le jour de la ponction articulaire, j’ai pu pour la première fois comprendre comment on devient victime d’un préjugé mais surtout combien on souffre quand on vous réduit à n’être que lui. Le médecin et sous ses ordres les infirmières s’étaient préparés, c-à-d qu’ils occupaient tous les postes de combat qu’on leur avait assignés sans autre principe pour le justifier que celui d’obéir aux circonstances. Les circonstances qu’ils avaient circonscrites: « cet enfant est infernal et il hurlera à nous casser les oreilles.  Pour éviter tout combat, tout comportement qui ne nous conviendrait pas: ligotons-le en le tétanisant et en lui prédisant des horreurs s’il nous pose des questions, s’il nous guide vers la voie de la compassion, de l’empathie. » 

Quand il a planté son énorme aiguille comme les crochets d’un serpent à sonnette là où mentalement j’avais maintes fois espéré découper une fenêtre au lieu de ressentir la peur, la douleur intense et brûlante qui vous aspire en même temps que le vide sous forme de lave gluante, j’ai éprouvé ce qui ressemble à un soulagement, une libération. Douloureuse mais assez pour abandonner cris, plaintes et supplications. Juste une larme. ronde qui traverse la joue comme une coccinelle et se réfugie sans que personne ne la remarque au bord des lèvres. Au bord des mots qu’on ne peut dire. A la suivante ponction et probablement face à toutes les ponctions articulaires du monde, le même médecin, la même troupe sous ses ordres appliquaient sans variation aucune le même protocole. Rien n’était plus en mesure d’effleurer leur conscience ou le centre de contrôle des idées et des mesures à prendre en considérations. Rien même l’acte le plus héroïque  d’un enfant chétif et malade ne remettrait en doute les amoncellements sordides de leur conviction.

A côté de cet univers, il y a le mien, comme un jardin. Rempli du jeu aléatoire et merveilleux de la vie. Je ne demande rien. Je veille à ce qu’on ne le contamine pas sous prétexte de lui faire du bien.  

D’avance

Bertrand Els via Tumblr

Tu entends les pas d’un ange mais il ne s’agit

que de la pluie

dehors
au large


tu songes aux spectres qui s’accumulent toujours plus nombreux dans l’obscurité
susurrant que tu es sans substance  que tu n’as aucune volonté 

tu entends comme le temps se délie peu à peu se dilue 

bientôt l’absence de silence sera saluée


dans le jardin

tu entends sporadiques 

des larmes

sur la vitre déferlent de petites notes métalliques

il faudra que tu te décides à les ausculter
pour comprendre

l’ogre l’insecte immense qui grignote le monde
la vie comme un fruit condamné
d’avance 

Le grand buvard

Sous son coeur Soudain s’échouent
les méduses
Le corps flasque que je retourne ne cache que du sable
dur froid humide.


Sous son coeur dans ce sous-bois sous un manteau de feuilles pourrissantes se dispersent les sources souterraines
La forêt fredonne


Sous son coeur un réseau de mots imprononçables
des noeuds de phrases se lient aux néants
Sous sa paume un mille-feuilles et tellement de pétales


Sous son coeur le grand buvard de son bureau
tous ses tiroirs et toutes les missives emmurées
Sa peur de la réponse la mise à mort des questions la logique la raison
Les sous-entendus qu’il faut faire semblant de comprendre 

Sous son coeur les couleuvres qu’il a fallu avaler.

Ce qui existe déjà

source image: ici

 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Territoires

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Secret Skeleton Image from work by Guisheng Zhong and colleagues Harvard University, USA Originally published under a Creative Commons Licence (BY 4.0) Research published in eLife, December 2014

il pleut
des étoiles
car chaque goutte
étincelle
et parle
et ce n’est pas l’ensemble du ciel
qui pleure
ce n’est juste
qu’un tout petit endroit
là où les perles
se trouvent à l’étroit
dans le noir démesurément
froid
il pleut
mon rêve
éparpille
les mots
intersections du souvenir
s’agrippe
malgré moi
l’araignée qui règne
sur mes territoires
afin qu’il ne reste
au cœur comme le nombril
d’une tornade
plus que
l’oubli viscéral

En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

La blessure

Musée Rodin, Paris, France

C’est une blessure qui s’enfonce dans la chair jusqu’à atteindre l’os pour en dévorer la moelle. Elle creuse dans sa jambe un fossé entre lui, l’enfant et l’enfance des autres. Ils finiraient tous sauf lui par devenir d’impitoyables adultes.

La blessure le maintient éveillé plein de sueur presque toutes les nuits, la blessure l’empêche de grandir, cloué qu’il est à son lit, elle émet toutes les hypothèses sauf celle que la vie va continuer pendant ces éternités qui permettent habituellement de forger des plans, d’animer des rêves, de faire fructifier des projets.

D’ailleurs, il a admis de vivre en compagnie de la maladie, de ses complications, de sa tyrannie. Pourtant il s’est toujours dit en son for intérieur qu’il ne se laisserait pas pourrir. Il jouira avec bonheur de toutes les secondes.

Il ignore qui a pu le dénoncer mais il sait pourquoi il est là, dans le bureau de la Gestapo. Le marché noir n’est qu’un des aspects de sa révolte. La plus grande partie restera toujours cachée, passée sous silence même aux moments de réclamer les récompenses. Il se taira à cause de ce fossé entre lui et le monde.

Mon père m’a toujours dit que cette entaille, cette tranchée affreuse dans la jambe avait été le fait d’un coup de crosse de fusil, d’un coup et puis de plein d’autres qui ont suivi dans le bureau de la Gestapo mais il ne m’a jamais expliqué pourquoi tous les jours, tout au long de sa vie, il a toujours refusé de boiter.

Je le vois assis face à ses tortionnaires, le dos droit, le regard transparent, je le vois les mains prenant appuis sur la jambe malade pour faire face à l’horrible regard de l’homme qui hait.

Je sais aujourd’hui, que ce n’était pas à mon père de boiter et de céder sous la pression d’un pourrissement des structures osseuses. Ce n’est pas lui qui marchait de travers.

Personne

Burned Paper by Donna Ruff
Burned Paper by Donna Ruff

Il est à nouveau en train de frémir cet être multicellulaire

planté à la place de ma peur

qu’est-ce qu’il aimerait avoir la puissance d’une brise

la lumière d’une aube

la fluidité simplifiée d’une rosée

mais il le sait il n’invente que des nœuds, chétifs bourgeons

et il me fige comme si c’était moi qui avais des racines.

Séquelle

A 400-times magnified view of glial cells in the brain. Image by Thomas Deerinck, UCSD.

Le ciel se répand en milliers de cris, de bruissements et de plis. Une valse enflammée éternellement se brise contre les vitres, les surfaces métalliques et lisses de la ville. Une ville de fantômes fourmille dans mes veines. Effluves de verbes et vacillement d’appellations anonymes, je participe à l’élaboration de gerbes de sons, de picotements de couleurs et de grésillements de mots. Je serpente dans les artères d’un désert inouï. La pluie va jusqu’à me rentrer dans le corps. En passant par ma peau, elle noie mes peurs, elle abolit mes frontières. Je ne suis plus qu’une brindille, un tissu qui se détisse, une gigantesque hésitation, un bouquet informe de fibres. Après s’être laissées tomber du ciel, en faisant de grands et lourds gestes, les paroles deviennent limpides, le souvenir trouve sa source dans une partie souple de moi-même. Je ne serais plus qu’une fuite, qu’une chute. Une pluie torrentielle de sensations cascade et érode mes mots.