Regard sur soi

0268e4c8e17e9a58018857a9e2b0f4a9Elle est bien quelque part ta main caressant le sable comme la mer le vent. Toi laissant entre tes doigts fuir des collines de sable dorés. Toi mesurant du regard l’espace qui apprivoise les secondes dont tant ne savent qu’elles contiennent des présents. Il est bien quelque part éternellement en moi ce temps où je t’appelais papa et où les gens que je ne comprenais pas devenaient les personnages d’une histoire rocambolesque réinventée par toi. Les poissons se cachant dans le sable jusqu’à ne plus laisser dépasser qu’un petit sabre venimeux dont j’avais si peur, enchantés par toi, cédaient le passage à mes pas pour que je nage. Ma peur s’évaporait en même temps que les vagues menues sur la plage. Nos rires semblables à l’écume, notre patience polie au soleil comme de tout petits galets cherchant à marcher sur l’eau au coucher de l’astre au lever de l’autre.

Une vieille sculpture dont le bois avait été rongé par le sel et la mer qui parfois s’accaparait la plage était notre confidente. La gardienne de nos  découvertes survenues lors de nos promenades. Formules secrètes, chuchotements censés faire basculer le monde des méchants. Les ignobles, ceux qui brûlent les moustaches des chats ont pris de l’avance maintenant que tu n’es plus là.

Je ne reconnais plus aucun paysage, je ne veux pas savoir si le béton a finalement rogné la plage, les pinèdes jusqu’à ne leur laisser que de quoi les maintenir en esclavage. Je préfère confier ton cheval et le mien à cette possible et éphémère liberté que m’offre l’imagination. Cette histoire indomptée commencée par toi ne connaît pas encore de fin. Je sais que je ne rêve pas : tu es bien là et ma main a trouvé à se lover dans la tienne même si l’avion qui m’emporte n’accorde d’importance au ciel que s’il peut en reconfigurer les nuages rayant ainsi au passage des pays qu’il n’est plus possible d’atteindre aujourd’hui.

Bocage

La partie la plus importante de ma vie, je la consacre à la rêverie, errance par delà le voyage aussi infime qu’il soit. Nourriture brute, je n’en cherche que la source, que l’endroit d’où ce qui n’est pas encore devenu agglutinement de phrases part en gerbes enivrantes.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Le rêve me revient avec constance comme s’il était la respiration même de l’univers, son océan, sa mer. L’animal sauvage, le fauve ne trouve en moi qu’une cage. Prisonnier, il devient sourd, ne se nourrit que de révoltes. Seul le silence l’apprivoise un instant et puis tout le reste le détériore.

Libéré, il laisse derrière lui une ombre qui s’inscrit telle une coulée d’encre noire sur un papier humide, un débordement de sève végétale sur un tronc à jamais entaillé, une blessure permanente, une luxuriance.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

L’écriture, forêt, de feuilles en feuilles le ronge. La lumière l’érode, le ciel et l’illusion d’en écrire le plan, de terminer les voyages se transforment en acide. Mon questionnement agit comme un agile charognard.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Ah ! La seconde où je croise, cette comète hallucinée !L’insouciante vague d’éclats disparates qui n’ont encore trouvé le sens barbare que je leur donne comme un coup de poing dans le ventre ! Cela définitivement n’appartient pas à la conscience, ne se plie pas à ma volonté. La partie la plus importante de ma vie navigue sans voile, sans carte, sans espoir.

Perspective

March 2014 bvde
March 2014 bvde

Aux sentiments s’apposent comme pour mieux les extirper de leurs silences, des couleurs. Aux bruits de la ville, mon histoire sans parole à peine soupçonnée se heurte. À la sensation de chaleur se joint celle de l’appartenance à un vide sans réponse, le flou, le trouble s’associent à la netteté et à la transparence pour me désarçonner. À la marche, la pause. À l’éternité, l’instant furtif. À la matière de l’objet s’oppose l’immatérialité d’un souhait, l’infime aspérité remplace la surface dans son entièreté.

March 2014 bvde
March 2014 bvde

À la ligne d’horizon se superpose la ligne d’écriture. Le trait de la pensée : une ombre. Entre les frontières du cadre se décide un paysage mental que la réalité vient parfois troubler par une nuance froide avant d’en dresser la carte ou d’en faire un tableau où les couleurs se mangent entre elles. Un cloître est imposé à la brume, une muraille barricade l’existence. Le rêve touche du bout de ses doigts l’infini pendant que la réalité le ronge.

March 2014 bvde
March 2014 bvde

Un pan de mur, une allée, un trottoir ne représentent qu’une parcelle de l’histoire secrète et informulable qui siège en moi. Une onde, une ride en simule les frontières improbables. Ce qui se dresse et forme un obstacle s’oppose à ce qui s’échappe et fuit de tout côtés, ce qui est observé se découvre. Au sommeil se superposent tous les sommets de montagnes jamais abordés et dont on ne connaît que depuis la vallée l’ombre projetée.

À l’aube se juxtapose l’hésitation temporaire du crépuscule, la certitude de l’hiver. Aux matières s’ajoutent les saveurs, aux saveurs les souvenirs. Ainsi s’établit un échafaudage qui à l’instar du cerf-volant s’empare du vent pour établir des constructions aléatoires. Ce qui est apparu soudainement existe depuis une petite éternité et colonise l’espace minuscule d’une vie comme s’il s’agissait d’une nausée nébuleuse.

À toutes vos menaces, vos mensonges, vos allégations s’opposent mes allégories fantasques et mes désobéissances. À l’ordre, le cri, à la morsure, l’eau pure.

Autour

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Cet oiseau dont plus personne ne connaît le nom ouvre les ailes

et cette sphère gonflée de bleu semble le porter et modeler

son vol

matière impalpable de l’être

parcelle intime arrachée au manteau de laine

qui recouvre tout rêve toute illusion afin de leur tenir chaud.

 

Cet oiseau dont les ailes se saisissent à leur tour de la membrane

de l’impénétrable sensation de ne pouvoir s’emparer de cette phrase

qui traduirait l’essentiel de la pensée

se refuse à renoncer comme si rien jamais n’était venu lui

murmurer que la mort le surveillait de près.

 

Cet oiseau dont le nid recouvre les sommets rugueux et écorchés

de plumes et de brindilles nourrit ses petits

des plus beaux morceaux du ciel

du chant des étoiles

de la musique que fait l’univers en ne cessant de naître

comme s’il leur fallait reconnaître que eux aussi seront

confrontés à cette vérité peut-être un peu cruelle

qu’il est impossible d’écrire

de la poésie.

 

Mousse

DIARY © Bertrand Vanden Elsacker
DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

Tu cueilles le temps et éparpilles ses éclats comme s’il était le fruit du soleil.

Les ombres marchent le long des chemins qui mènent à ton rêve, à ses rives et à toutes les parties intactes de toi.

 

Tu enfiles la solitude comme d’autres rognent le quotidien jusqu’à l’os qu’ils cachent comme les chiens dans leurs petits bouts de terrain

afin de mieux le maudire et grincer qu’il ne vaut rien.

 

Pour répondre à ce questionnement

qui te chatouille tel le ruisseau les cailloux sur sa route,

le doute erre en toi,

 

doux comme la face interne d’un coquillage.

 

Tu poursuis le désespoir en lui conférant la couleur suave

que tu rencontres chaque nuit.

Fourrure féline presque noire,

elle luit de ses reflets bleutés

sous les caresses de ton regard.

 

 

De plus en plus noires

Loose leverage // by Austrian photographer Reiner Riedler

le cœur de l’Homme est sans parole

quand il marche il chausse des bottes

 quand il ment ses morsures comportent

 plus de venin mortel que celles

du serpent tigre

dans les ventricules les chambres froides se succèdent

comme des vagues amères

les soupirs et les relents de ruminants

que le joug hante dès la naissance

mais

au sein du tien les trilles du rossignol

coulent vers leur source comme les larmes

sans faire de fracas elles se contentent

de dénombrer la clarté

ton dédale n’a pas vendu son âme

en ton cœur une chaîne de montagnes

retient le ciel et ses cortèges de fantômes

pour réchauffer la lune et les idiots qui la regardent

alors que les nuits se font de plus en plus noires

Nuances

 Small Hand Blown Glass Seascape Bowl
Small Hand Blown Glass Seascape Bowl

Comme le rayon d’une ruche dont mes souvenirs sont les abeilles, j’attends. Autour de moi, l’effervescence d’un port, ses bateaux dont les vagues applaudissent les coques, ses voiles et ses moteurs qui déchirent perpétuellement le ciel ne perturbent pas l’azur de mon silence. Je voyage au coeur des choses les plus intimes, les plus susceptibles d’échapper à l’amalgame engendré par les oracles de la beauté écervelée dont se gavent les foules avides.

Dans mon alcôve dorée, la lumière danse secrètement, elle rêve de la patience orchestrée par les ondes sous-marines. Elle se demande pourquoi elle se transforme en poudre avant de devenir fluide invisible tissant parfois les robes de la déesse turquoise de courants chauds et de courants froids. Elle ne regrette pas cette alliance qui lui permet de caresser les créatures étranges dont on se demande si elles sont végétales, si les étoiles qu’elles représentent ont bien les bras et les jambes et les ventouses pour se suspendre dans le temps comme s’il était une immense toile.

Les ailes des insectes vrombissent, elles finissent toujours par retrouver leurs chemins. Les pistils se dressent, les corolles tremblent dans une infinité tendre qui ignore que l’hiver lui aussi est pourvu d’aurores transparentes. J’attends car j’ai peur de l’ours et de sa langue, de l’homme et de ses mensonges, des tyrans qui se servent de ma cire pour conquérir le néant afin de le punir d’avoir les yeux, les griffes et la liberté du tigre.

Voilà que l’on m’approche, une pupille maternelle rutile, une conque gorgée de désirs cristallise une multitude de parcelles du passé. J’en fais mon miel pour continuer d’exister.

Métaphore

 Etsuko Nishi
Etsuko Nishi

Sur les sables qui mélangent leurs couleurs à la nuit, navigue une fleur comme un navire fantôme. Elle ne s’est trouvée aucun pays et aucune sœur ne porte son nom. Elle est comme l’oubli. Ses pétales lui servent de voiles, d’épée, de bouclier et puis d’aiguille à broder. Elle va sans gouvernail, elle se pose sans jeter l’ancre, sans apporter la récompense d’une réponse à tes questions.

Elle dépose parfois un ruban bleu foncé sur l’infini pour que tu puisses en distinguer l’aube et t’en forger une fébrile sensation, une image sourde. Limpide, elle ne cogite aucun mystère, n’abrite aucune peine, ne libère aucun mensonge.

Les parfums que la fleur abrite réveillent les voies ancestrales du souvenir et ouvrent celles du savoir, ils suscitent les plus abrupts désirs. La convoitise. On serait si fier de la montrer comme une étoile, comme un trophée.

Amas de poussières, nœud de lueurs, chant authentique et presque inaudible, noyée dans les confins de l’être humain, la fleur revient d’une terrible odyssée. La fleur, ses voyages et sa folie cristallisent à la crête des vagues d’incessants vertiges, des peurs tranchantes, des petits bouts de vies à vif. La nuit et ses mouvements obscures la réduiront en poudre, notre sommeil nous semblera comme toujours être sans détours, sans rêves. Pourtant un jour, la fleur, le navire toutes voiles dressées vers la nuée sortira d’un mirage.

Si tu oses regarder son sein, si tu écoutes ce chœur charlatan, tu sentiras en toi un présent qui explose alors que ton sang se glace.

Vainement

Lyndie Dourth

 

J’aurais aimé que tu me réserves un espace

comme une goutte de lait

pas plus grand qu’une de tes larmes de joie.

Un endroit minuscule où tu me respecterais

comme l’un de tes rêves.

Un moment du passé qui te resterait éternellement présent

comme un tendre baiser.

Mais hélas, je sais depuis peu après l’avoir longtemps cherché

qu’il n’existe en toi rien de semblable.

Divinité

Black Oriental Shorthair Cat

Le silence noir marche souplement jusqu’aux frontières de son territoire. Filament d’une constellation qui n’existerait pas, tache engloutissant la lumière, virgule entre deux bouts de phrases sans origines. C’est pourtant lui qui me domine.

Le silence est le félin qui ne s’apprivoise pas. Ce dieu ne pose aucun jugement sur les humains qu’il considère comme des choses et parfois comme la proie à éteindre quand il a faim. Il me gouverne jusqu’à ce que je rencontre ma propre fin dans ses larmes, sous ses griffes.

À quoi bon me battre pour un petit bout de rien, aligner quelques grains de sable jusqu’à ce qu’il se forme une phrase, Une vérité que je suis seule à considérer ?

Le silence plante ses soleils dans mes strophes comme s’il découvrait une autre surface désertique sans éprouver la moindre de mes craintes. Il ne se pose tout simplement pas les mêmes questions. Il est une réponse irrévocable. Le silence prend n’importe quelle direction, mes considérations sont relatives et s’envolent avec lui.