Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Au fur et à mesure que l’obscurité se retire, mon visage se creuse d’ombres à l’endroit des yeux, des joues, de la bouche. Je n’ai plus de regard, plus de parole et lorsqu’enfin sort de mon sein ce qu’on pourrait prendre pour un chant, on comprend qu’il ne me reste presque plus rien au dehors de ce corps et de son faible écho.
Je sers de socle à un langage rigide et désarticulé. Mes bras que je prenais pour les ailes agiles de mon imagination sont les moignons maladroits et pourris d’une existence qui n’a pas pu prendre de la force. En pleine dégénérescence, mes mains au lieu de porter des fruits fabuleux, tremblent en exposant les rides et les ravins de mes solitudes. Toute ma stature osseuse est une construction fragile en train de perdre l’équilibre. Elle s’élancerait vers le vide si elle n’était retenue par le point nu et frémissant d’une pupille.
Au fur et à mesure que la lumière progresse, que le jour s’avance la queue entre les jambes, je laisse dans les miroirs l’empreinte presque effacée d’un spectre. Ai-je jamais vraiment été quelqu’un qu’on a aimé ? Autour des souvenirs, rampe un serpent silencieux de gestes et de pensées, une habitude vive de respirer sans plus rien à avoir à espérer.
Tu as cru que je viendrais portée comme une note de musique par des auréoles colorées.
Tu croyais que tu pourrais me prendre dans les bras,
me récolter dans tes paumes, me contenir dans un songe.
Tu voulais m’apprivoiser, tu pensais que mes rires soulageraient tes blessures. Tes petites entailles par lesquelles le monde se faisait sentir et semblait parfois ressurgir de tes plus sombres profondeurs.
Tu ne guériras pas de ce que la vie a maintenant fait de toi.
Ma tendresse est trop molle et mon silence avance comme les marées noires : il arrivera trop tard. Ton cœur est déjà froid.
Ton propre souffle est en train de t’asphyxier.
Sous ton œil, le cerne dessine comme un croissant de lune bleuâtre et dans ton ventre,
le noyau vicié d’un soleil écarlate tremble en entendant au loin les premiers cris de la mort.
J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer l’arbre dont les branches agitées semblaient vouloir me dire : laisse-nous entrer chez toi. L’arbre est entré accompagné d’un cortège de feuilles, d’odeurs et de bruits. L’automne s’est allongé sur mon lit et puis, se redressant, il a posé sa main sur mon épaule, il m’a dit : allons !
J’ai ouvert la fenêtre pour disperser ton ronronnement dans le temps : juste le ciel et le vent pour te retenir. J’ai ouvert la fenêtre et je me suis assise, accompagnant d’un sourire tes galops de tigre et tes mises en garde de crabe. Ta joie ne connaît pas d’autre chanson que le ronron d’un tout petit moteur. Ton pas souple distribue la douceur.
Entre dehors et ici, il n’y a pas de gouffre à franchir si ce n’est celui que j’ai laissé moi-même s’élargir, d’un seul soubresaut de petit chaton, il s’évanouit. Je n’ai plus de vertige, je ne me tords plus les veines, je n’ai plus mal à la tête.
J’ai refermé la fenêtre, tu ne voulais plus partir, je me suis remise à écrire et toi à contempler les mouvements du ciel d’un regard vif et doré.