Trot

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Vyacheslav Novkov

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Les mots te traversent comme les ruisseaux les forêts

Ils forment des colonies désordonnées de chuchotements

Ils miroitent comme si ils allaient disparaître tous les points du silence

Feuilles aiguilles bourgeons fleurs et fruits

racines et cimes s’abreuvent aux sources secrètes d’une seule lettre

poursuivent les serpents lumineux  décrivent de fulgurantes constellations de sons

Pour former un sens les mots en prennent plusieurs

pour construire une phrase ils se laissent couler par hasard

érodant les roches d’un chemin

polissant le temps

oubliant l’espace un instant

Pour forger un mot tes sens doivent accepter le trot régulier et monocorde d’une signification

une seule que tu serais obligé de choisir

pour être compris

Il n’est rien qui puisse définir le froissement des étoffes limpides

qui envahissent tes vaisseaux à chaque fois que tu poses un pas.

Sursaut gamma

γ

Au rythme halluciné

et méthodique de ton cœur

ta disparition progresse

γ

lentement les voies tracées

dans les labyrinthes de tes pensées

se taisent

γ

parfois tu te soulèves

avec la force d’une marée

parfois tu recules

maintenu prisonnier

par ce fil plus tenu qu’un cheveu

de nouveau-né

γ

si tu respires c’est que tu vis

encore

γ

peu à peu

ton visage se fond

tes contours se défont

tu aspires parfois à devenir

plus noir que cette béance

au fond de l’être

se secouant avec répugnance

γ

tu vas disparaître

disproportionné

rompu

sans te résoudre

 GRB970228

Domestique

J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer l’arbre dont les branches agitées semblaient vouloir me dire : laisse-nous entrer chez toi. L’arbre est entré accompagné d’un cortège de feuilles, d’odeurs et de bruits. L’automne s’est allongé sur mon lit et puis, se redressant, il a posé sa main sur mon épaule, il m’a dit : allons !

J’ai ouvert la fenêtre pour disperser ton ronronnement dans le temps : juste le ciel et le vent pour te retenir. J’ai ouvert la fenêtre et je me suis assise,  accompagnant d’un sourire tes galops de tigre et tes mises en garde de crabe. Ta joie ne connaît pas d’autre chanson que le ronron d’un tout petit moteur. Ton pas souple distribue la douceur.

Entre dehors et ici, il n’y a pas de gouffre à franchir si ce n’est celui que j’ai laissé moi-même s’élargir, d’un seul soubresaut de petit chaton, il s’évanouit. Je n’ai plus de vertige, je ne me tords plus les veines, je n’ai plus mal à la tête.

J’ai refermé la fenêtre, tu ne voulais plus partir, je me suis remise à écrire et toi à contempler les mouvements du ciel d’un regard vif et doré.

Ivoire

Anabori-type netsuke of clamshell with three boatmen and pine Artist: Jitsumi approx. 1800-1900

°

À la surface presque blanche de mon habitacle conçu comme un bouton de rose, on devine l’empreinte de vaines marées. Elles ont laissé les ondes de leurs fulgurantes clameurs s’inscrire dans ma respiration : l’amertume s’est transformée en nacre.

À l’intérieur de moi, elle disperse et transpose le monde glacial, noir et fier en lumières sauvages, en aurores boréales et en collines de soie indomptables.

À me voir précipiter ma si fragile embarcation, on en oublie la raison. M’est-il vraiment utile d’aller plus avant dans l’obscurité éternelle ? Ne devrais-je point me contenter d’être simplement cet animal vivant sa vie dans une petite cuillère vouée à nourrir l’univers de poussière?

Dans le coquillage entrouvert, on voit fidèlement sculptés tous mes visages, mon tronc et ses branches, mes aiguilles pétillent. Les deux versants de moi-même se partagent la matière infime de la vie.

On voit comment ces deux habiles commerçants se disputent un pan du silence et ses fruits calfeutrés dans un simple panier. Ce trésor dérisoire m’a demandé tellement d’efforts, j’ai bu trois fois mon poids de larmes.

Mes songes dans un troisième élan, comme à chaque nouveau départ, m’imposent le doute, me trouent la mémoire. « Que vas-tu faire ? Où veux-tu que j’aille ? Le monde est plein de failles, de coquilles vides et de livres refermés : il n’ y a pas d’espoir. »

J’ai pivoté autour de mon axe, sans complètement me refermer et j’ai souri face à cette autre vue de l’univers, bleue et emblématique, qui gardait accroché à son ultime soupir un tout petit poème de trois ou quatre centimètres.

Horizon

Untitled, Artwork by Alex The One

Mon corps docilement déployé comme un pétale se laisse envelopper par les frontières précises de tes deux bras dessinées d’un seul coup de crayon solide tes épaules forment l’unique horizon de la nuit sur ta peau je lie mes milliers de soupirs à tous tes grains de beauté de la fente laissée par ta dague de jade perle le plaisir verse des larmes

 

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Image taken by Landsat 7 on Apr. 19, 2003 Image: USGS/NASA

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Dans la baie la mer ressemblait au chant sombre d’une baleine

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Son haleine partageait le temps et l’espace en faisant des ondes

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La mer mélangeait son corps et sa mélancolie aux flots graves

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On aurait dit les consonnes lasses d’une harpe dévorée par le sable

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La mer semblait ne plus vouloir guérir ni se défaire de la nuit

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À l’instar des étoiles elle tintait dans le ciel noir

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Pour le fendre de ses immenses nageoires blanches