Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.
Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.
Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.
Júpiter, Venus y auroras boreales. Luvia, Finlandia. 27 de febrero de 2012 Foto: Laaksonen Juha
Au pays des 7 lacs, les mots en colonies guerrières fourmillent. Les phrases mettent tout en œuvre pour abreuver ce tyran sanguinaire, mon cœur. Il mène les troupes méthodiquement, il se dit pourvu d’une dague et d’une puissance de frappe redoutable alors qu’il ne tient dans les mains que quelques maigres signaux transformés par le cerveau. Que peut-il encore contre ce monde de monstres et de morts, lui qui ne s’arrête jamais de brasser la vie ?
Sous la glace, sous la neige, dans les déserts éblouis par les nuées de l’hiver, comme les racines d’un arbre, les coulées d’encre tentent de se frayer un chemin vers le jour, vers le large. Je suis souvent si seul dans le noir à faire face à l’immense serpent du désespoir. Je me tords les bras, je me mords les lèvres et les mots avec la patience d’une meute de loups dévorent les pâleurs des pages. Pourtant, je garde dans le ventre éternellement l’envie de hurler : « Pourquoi le monde ne voit-il pas ce que je vois » ?
Exténué par les saccages, les courses folles, les envies constantes de sortir de la cage, j’aimerais être simplement une femme ou un homme dont le cœur supporte les trous noirs, dont le regard se satisfait de l’horizon, dont l’imagination reste brouter dans les prés du raisonnable. J’aimerais pouvoir lire l’émotion sur les visages, comprendre enfin pourquoi tellement d’humains se comportent comme des rats, se résignent à devenir des rongeurs. J’aimerais m’asseoir apaisé à une table, oublier mon cœur barbare et son impitoyable faim.