
De ce côté-ci de la vie
il pleut
il pleut toujours
plus doucement comme si
la vie avait envie d’apprendre à
marcher sur l’eau
se faire aussi légère qu’un ruisseau
de brumes
à l’aube

De ce côté-ci de la vie
il pleut
il pleut toujours
plus doucement comme si
la vie avait envie d’apprendre à
marcher sur l’eau
se faire aussi légère qu’un ruisseau
de brumes
à l’aube

Parmi les nuages
la nuit
l’hiver
le froid
la pluie
la lune
elle finit par descendre et se pose
sur les branches d’un pin aux aiguilles argentées
elle choisit sûrement celui
qui la suivra un jour
enfin ce sera moi
parmi les nuages
la nuit
l’hiver
dans le froid et la pluie
je vois ton visage celui
que tu n’avais pas alors
que tu étais encore en vie

Cet oiseau ressemble à une seule de ses plumes
la plus longue
celle qui toujours le met à la limite du déséquilibre
c’est ainsi qu’il est le seul
à pouvoir plonger dans le ciel et puis à en ressurgir
à pointer comme les notes d’une partition invisible
chaque grain sur le sol
à diriger d’un geste ample et bien défini
les sursauts de l’orchestre qui a été réuni
d’un grain à l’autre
à travers tout le jardin
non
ce n’est pas la toile de l’épeire
tendue entre deux rayons de lumière
ce ne sont pas les pas des feuilles mortes
ni de celles qu’on a immortalisées dans un herbier

ce n’est pas la peau délavée par les marées d’un vieux rocher abandonné
ce n’est pas l’empreinte dans la terre desséchée d’une maladie sournoise
qui a toujours existé autour de la pauvreté

ce n’est pas la coquille de la noix ni celle de l’amande
ce n’est pas de ces cailloux que l’on plante en soi à la place de l’âme et du cœur
ce ne sont pas vos peurs et les miennes bien réelles
pas plus que celles qu’on s’invente

ce n’est pas l’éléphant sans défenses, le rhinocéros blanc auquel comme s’il s’agissait d’une vielle racine on a arraché la corne pour en faire un trophée.

ce ne sont pas tous les corps échoués sur nos plages, calcinés dans nos forêts parce qu’ils croyaient pouvoir s’y réfugier.
ce n’est pas sa main, il ne la tend jamais
ce ne sont même pas ses rides il ne voudrait pas les reconnaître
ce n’est pas sa salive, sa bave quand il invective les foules pleines de rage
je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre d’erreur

non
ce serait plus exactement ce que tu vois au travers de longs cils noirs
quand ton regard n’est pas encore un regard
quand tu entrouvres les yeux et que se soulèvent à peine tes paupières
comme des pétales de lune

tu vois les minuscules choses que contient la lumière et qu’autrement on ne remarque même pas
tu vois flotter des filaments des vers presque transparents et les fantômes et les ombres
tu te vois comme une infime particule et pourtant tu nais d’une longue nuit de sommeil

Images: Bertrand Els 2017 via son blog

Rien de plus solide qu’un rivage
ses dentelles qui nagent et passent
de nuage à l’état de vague
inlassablement
et pourtant pour moi
qui l’escalade du regard
je sens que la roche bouillonne encore
et mord chaque instant
se fossilise son rapport à l’air
invisible
quand le soleil se pose
la rive rougeoie
la roche rugit comme la braise qui passera
sous peu à l’état de cendre et puis à celui
de la poussière qui n’existe presque pas
rien de plus convenu que ma question
son déferlement récurrent
acharnée et maladroite
et pourtant pour moi
qui la porte dans l’âme
je sais qu’elle dépense l’espoir
pour boire quelques fragments
d’une lucidité qui à chaque instant
s’évapore à la manière des étoiles

Au large, on voit les flots se superposer jusqu’à toucher les nuages.
Parfois, une ombre géante s’étire et puis disparait avec l’horizon.
On voit des vaisseaux fantômes qui sont semblables à ces montagnes rocheuses aux sommets enflammés par la neige.
Après avoir caressé les abysses, ton aileron revient à la surface effleurer l’écume, toucher le ciel.
Silencieux, inlassablement seul, tu voyages d’un océan vide à un autre à peu près identique. Rien ne le partage si ce n’est l’inclinaison sauvage des rayons d’un soleil acide. Tous ces pans bleus, verts, gris et noirs font partie de ton territoire.
Un trait énigmatique et imaginaire d’une étoile à une autre pourrait être ce que cherche ton regard. Tu avances, tu reviens sur d’anciennes pistes, tu retrouves de nouvelles traces olfactives. Tu as faim.
La distance entre l’aileron et la pointe de ta queue nous donne une idée approximative de l’envergure de ton appétit. Tu avalerais des rochers, des îles et des bancs entiers si tu n’étais qu’un vulgaire prédateur.
Tu mesures avec précision le moindre de tes gestes. Ta pureté est alliée à la force, à l’efficacité. Le temps, tu ne le gaspilles pas à la menace, à la haine. Tu le manges à pleines dents.

J’ai cru que
sur mon bras
il s’agissait d’une petite égratignure
faite par mon chat en jouant
mais en y regardant de plus près
au travers d’un rêve
j’ai constaté que
cette minuscule blessure n’était rien d’autre que mon écriture
Souvent illisible
incompréhensible dans l’immédiat
mais qui en se guérissant acquérait un sens
une signification
L’écriture est une blessure qui se cicatrise, ce qui l’a produite tente tout simplement de s’enfuir sans être lâche ou oublié

Silencieux lentement
le milan passe au dessus du jardin
j’ai retourné la terre je l’ai pétrie
avant que le soleil ne lui remette
des pans entiers de lumière
et que les vers cherchent
par tous les moyens à disparaître
avant d’être touchés par la sécheresse
avant d’être asphyxiés par les indiscrétions
et les menaces contenues comme une graine
dans un seul coup d’oeil
plus tard plus tard oublié de tous
un dard pointera le ciel
muni d’un éventail il rafraîchira
mon idée
enfin munie d’une épée ou d’un bouclier
vert

Dehors
le vent la pluie
la nuit
ont fait disparaitre
la colline la mer
le ciel
se froissent et soupirent
s’extirpent
des ombres qui les aspirent
le ciel a peur
de ses fantômes
de leurs cris
de la disparition
ici mon cœur
redoute
de se faire entendre
marche
comme un chat
sourd se suspend
à la branche qui fait de lui
un bourgeon
en silence

Depuis les montagnes
en dents de scie
s’éparpillent les chants
d’un bouquet d’oiseaux
des bambous coupés
l’âme de leurs plumes colorées
s’échappe
en versant les larmes
nécessaires à leur survie