Spectres

The New Threat (Sea Pollution poster) via Stamatis Kardaris Aberdeen, United Kingdom

______________________________________________________________________

bleus les fils au dessus des collines

le jour empoisonné les nuages immobiles

bleus la mer l’horizon les couronnes

des troncs les plumes du merle et celles

des milles oiseaux engrangés par le vent

bleus les calices les corolles les pétales et les hampes florales

bleu le temps

bleues ses lèvres sa bouche sa langue sa parole

bleues la route les voies et la toute petite étoile

qui signale l’arrivée de la mer des nuées

bleus l’étendue l’espace qui séparent entres elles

les planètes froides les soleils qui se disent être sur le point

de s’éteindre 

bleus les lilas et les lys les ombres portées sur les toiles

bleus les coups mauvais reçus au ventre au visage

bleues ma peur ses soeurs ses cousines et parentes éloignées

bleus le sang caillé le mur qui se construit tout autour de ton coeur

bleues l’empreinte de tes pieds la pointe que tu viens de tremper

bleu l’air qui fait grelotter tes poumons gèle tes doigts étrangle ta voix

bleue la fin qui rampe et s’approche de la grotte où depuis des milliers

d’années tu préserves tes troupeaux tes récoltes de rêves 

bleues les veines du fleuve qui court de ton poignet au col 

bleues les périodes glacières et ses feux de roche ses douleurs qui entaillent les paumes

bleus l’incendie de tes larmes 

l’absence de mots dans ce qu’il te reste de gestes

bleu le silence bleu ton cri bleus les plis la naissance de l’usure les rides

bleus tes iris bleus tes rires ton chant 

bleus tes paupières et les cernes qui soulignent la présence du squelette 

qui habite à jamais ton corps 

Lymphe

Cai Guo-Qiang- Same Word, Same Seed, Same Root
2006
Collection of Min Tai Yuan Museum, Quanzhou, Fujian

Est-ce une source

dans le buisson

qui bruisse


ou une à une

les feuilles

qui partent

de l’été


n’est-ce 

que le plaisir

de la question 

que mon esprit

dévoile


naissent des réponses

partitions improvisées

naissent des silences

saccadés 

sous les feuillages

un sanglot qu’il ne faut pas

révéler 

Source image: ici

Seul

4816120d338d4128513c5a3ae1fb2d2d
©Bertrand Els, 2015

Sa solitude et

tout autour

les arbres et leurs fruits

qui chantent et piaillent

les nuages qui avancent

frôlant le ciel effleurant

les collines bleues

sa solitude 

comme gravée sur un rocher

parfois s’efface

monte tel le sifflement du milan

qui cherche à atténuer

la ride que creuse inlassablement

l’appel incompréhensible

de cette voix au fond

de son corps

au teint de cendre 

Fantômes

tumblr_n8t27tydlv1tcmf77o3_400tumblr_n8t27tydlv1tcmf77o5_400

source  gifs


hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Migration

afcfbf65f1509606b96fb7e07f1eda9c
dasar  bird tornado source image ©

Les pommes du pin pétillent

il n’en est pas une qui n’appelle pas

d’un cri un autre cri 

un froufroutement de plumes

prépare l’envol puis le postpose

une nouvelle fois

Les nuées se condensent 

s’essayent à dessiner les nuages

à comprendre les mouvements

vastes qui traversent les mers

il faudra trouver une île une ombre

un territoire assez étrange pour 

inventer au milieu du désespoir

un rivage 

Masque

Mayan Half Skull/Half Face Mask – Guatemala, Circa: 6th to 9th Century AD source image

hier ton visage n’était plus qu’un masque

la souffrance avait mangé ton regard 

écarté ta bouche

déformé tes râles

tu n’avais plus de dents et pour te défendre 

plus rien 

plus aucun de tes mots n’était affuté

sans eux 

désormais 

toutes les phrases grelottent

 

Icône

Capture d_écran 2018-11-04 à 17.14.30
@hardcorepunkbf

L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.

Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire. 

L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher. 

Prédétermination

tumblr_mlltrubnXz1s0got1o1_r1_1280
Predestination, Minjung Kim, 2012.   source image

 L’orage avance en titubant

Ξ

Me suivent sans savoir qui je suis

de jour comme de nuit

un ou deux fantômes

Ξ

l’un est de lueur bleue

et se loge dans le coin de l’oeil

Ξ

l’autre est une luciole

qui si je la regarde s’envole

Ξ

L’orage se fait manger

par la pluie 

cet ogre d’ocre

Ξ

l’aube

traverse le chemin

le chat noir

Ξ

Le lieu d’où viennent les âmes

est ce point incertain

perdu par une phrase

la frontière invisible de son silence où

l’illusion illuminée se délie et

la lueur s’envole

un fruit soudain s’est mis à mûrir

j’aperçois le point mort

Eschscholzia

P5071837.JPG

Par la faille du vieux pot brisé

vont et viennent 

les abeilles

ξ

Mille olives scintillent

dans la chevelure 

de l’olivier

ξ

Sur la mer au large

le cou d’un cygne

blanc endormi

ξ

Le vent bleu

découpé en syllabes

par l’oiseau

ξ

La sauge et sa fleur rose

ouverte boivent

la mélodie

ξ

Tinte le feuillage 

en dentelle 

de l’Eschscholzia

ξ

En reprenant quelques gorgées

de vent bleu entre ses ailes

Le papillon simplifie l’infini

Λ

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Aux chats

5751909_orig
Life’s a Stretch- Lynn Smith Stanley @Sliverpoem Studio

La nuit cette étrangère refuse de passer ma porte

ouverte

elle siffle et grince de tous les insectes qui l’habitent

ivres

ils  préfèrent être

entendus plutôt que vus et

dévorés

la nuit est fraîche la pluie est encore sur la colline et la lune est de ce côté-là.

la nuit danse ou marche  ou est-ce    sa soeur la mer

qui jette vers la lumière des papillons d’écume

soudain gracile

la petite féline fait son entrée

elle trottine vers la cuisine où des parfums alléchants de nourriture

l’attendent

elle mange

et puis part 

la nuit a quelque chose à lui dire

le secret hallucinant qu’elle réserve aux chats

seulement