Drame

Aux carrefours des grilles
rouillées
encerclé d’ondes de chocs
le caillou volcanique sombre
répercute sa chute
dévoile son envolée
la réalité ou simplement le constat de ses existences passées

il m’arrive toutes les nuits d’avoir peur d’un espace si petit qu’il ne se mesure même pas 
en nanosecondes
d’avoir froid de le laisser galoper seul le rocher
l’accident que le hasard s’efforce de reproduire

la brèche dans laquelle s’enfonce  le rêve en modulant le souvenir 

l’empêche d’être oublié recouvert de neige


pourquoi 

alors que je n’ai pas le pouvoir de modifier la trame

Voies

Cette étoffe lente
de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt

L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits

les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide

une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades
les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles

une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure
renoue des amitiés fortifie les sensations

au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage
chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de
la louve alfa

Freux

Il vient de lisser ses plumes
celui qui désigne l’hiver d’un cri
le jour au bord du gouffre se racle la gorge

il pourrait tenir dans ses serres
ce qu’il reste de minéral aux rivages assaillis
par les vagues 

son oeil noir abîme de l’âme 

regard intergalactique
semble savoir
que la toupie danse sur son unique pied

Milliers

©cc

Les larmes glissent le long de la vitre 
attirées par une force gravitationnelle
elles ne peuvent que s’écouler
il en est toujours de nouvelles qui viennent s’agglutiner reformulant l’écriture
des trajectoires précisant cet espèce d’effondrement inévitable

 
les routes neuronales de la pluie
ne sont pas que dérives
 

Au-delà dans le jardin les trames pluviales se superposent comme des voiles
selon l’épaisseur
selon la limpidité

sous l’olivier l’étoffe est transparente
en mer elle est bleutée
en montagne elle est duveteuse

Partout la lumière blanche est filtrée

Le noyau de la goutte est une particule d’étoile
un point discret
une pupille qui ne cesse presque jamais de rayonner par le regard
l’effondrement laisse un passage
ouvert 

la pluie partage et scande
le jardin
et l’au-delà tel un mille-feuille 

Glacial

image trouvée ici

Dans la soucoupe 

L’eau de pluie tombée la nuit

regarde le ciel

L’ombre de l’arbre s’ébroue 

Le chat 

Passe par là par hasard 

Trempe la langue dans le breuvage 

Un goût de roche et de lichen 

De terre et de neige éternelle

Le glace

frôlements

©Bertrand Els @bertelsac

Il va un phalène dans l’âme
battements de visages  chacun des départs
sous les paupières
les cartes du ciel et des dédales
voyages inutiles au bout de la peur
la solitude cèle les visions du futur

partout on le regarde sans le voir
il va larves dans la tête vers sous la langue
éternellement en provenance des mêmes lueurs lunaires
la parole douce la voix grave l’humeur sur le point de disparaître

il va métamorphosant son malheur et celui de chaque être humain
à pas d’insecte et filaments de cendres fils d’étoiles naines
enfant du vide et du désespoir avec sur les lèvres un sourire
de statue grecque

Un rêve

PHOTOGRAPHIE DE JENNIFER HAYES ET DAVID DOUBILET

Le jardin de mon enfance, celui de la maison familiale était peuplé
dans mon rêve d’animaux
qu’on prétend n’avoir ni âme, ni coeur
et être féroces par froideur.

Serpents, crocodiles, varans et iguanes trouvaient là
quiétude et chaleur
à l’abris des préjugés


Hier, hélas
le crocodile a mangé l’iguane. Le serpent se
prépare à quitter le jardin en passant par les arbres.
Quelqu’un fait peser la menace d’empêcher quiconque de s’amuser sur la balançoire.


Il me faut d’urgence trouver le sorcier capable de faire ronronner le crocodile,
de lui caresser le menton tout en lui fermant gentiment les mâchoires. 

Comment dire ?

 

Source: ici


Quelque chose semble ne jamais guérir
une blessure éternelle
hante

J’ai essayé plusieurs fois de chasser ce spectre ou de le comprendre

sa réponse est toujours la même

:

c’est pour te prémunir

L’angoisse féroce comme si j’habitais la grotte de mes ancêtres

ce qu’elle cache je n’ose le regarder en face
c’est l’exploitation par des humains de mes terreurs animales

c’est cet instant où tu sais que tu es brisée parce que tu es décidée à ne plus jamais fondre en larmes


l’éducation par les « ça t’apprendra »
« ça te fera une belle jambe » pour touiller dans la vase


serais-tu coupable d’avoir osé
avoir mal

parfois tu en viens à vraiment vouloir cette mort dont tu n’avais même pas l’idée qu’elle puisse exister
des heures où l’on t’abandonne dans un fossé
sur une civière un drap noué pour calmer la douleur

les murs n’arrêtent pas de te susurrer
que l’unique façon de résister est de se suicider
ou se scier en plusieurs morceaux épars


tu restes là avec les os qui se tordent l’âme qui se froisse un corps qui t’abandonne
et les nerfs te font croire qu’à la place des ailes
tu n’as désormais plus que des moignons brisés 

la petite porte sur l’articulation meurtrie par laquelle quand tu l’ouvrais s’évanouissait la douleur purulente reste fermée
la rotule voyage comme une comète
tu regardes la brûlure froide qu’elle laisse dans le regard de ceux que tu prenais pour des frères  

Felidae

©cc

Le chat ondule sur la voie que lui tracent les parfums du jardin

l’odeur subtile d’une plume
l’humide fraîcheur de l’herbe
et le passage tout en lenteur sur le rocher du soleil

une ombre noire et souple comme le silence

rien ne grince rien ne craque rien ne tremble
la peur ne coïncide plus avec l’appel désespéré que reprennent en coeur
les frondaisons verdoyantes des oliviers.

Le chat-nuit n’a pas vocation en cet instant de paix limpide à nuire
il va simplement réécrire comme chaque jour tous les contours de sa liberté
lui seul sait en quoi cela consiste.