Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Aux carrefours des grilles rouillées encerclé d’ondes de chocs le caillou volcanique sombre répercute sa chute dévoile son envolée la réalité ou simplement le constat de ses existences passées
il m’arrive toutes les nuits d’avoir peur d’un espace si petit qu’il ne se mesure même pas en nanosecondes d’avoir froid de le laisser galoper seul le rocher l’accident que le hasard s’efforce de reproduire
la brèche dans laquelle s’enfonce le rêve en modulant le souvenir
l’empêche d’être oublié recouvert de neige
pourquoi
alors que je n’ai pas le pouvoir de modifier la trame
Cette étoffe lente de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt
L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits
les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide
une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles
une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure renoue des amitiés fortifie les sensations
au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de la louve alfa
Les larmes glissent le long de la vitre attirées par une force gravitationnelle elles ne peuvent que s’écouler il en est toujours de nouvelles qui viennent s’agglutiner reformulant l’écriture des trajectoires précisant cet espèce d’effondrement inévitable
les routes neuronales de la pluie ne sont pas que dérives
Au-delà dans le jardin les trames pluviales se superposent comme des voiles selon l’épaisseur selon la limpidité
sous l’olivier l’étoffe est transparente en mer elle est bleutée en montagne elle est duveteuse
Partout la lumière blanche est filtrée
Le noyau de la goutte est une particule d’étoile un point discret une pupille qui ne cesse presque jamais de rayonner par le regard l’effondrement laisse un passage ouvert
la pluie partage et scande le jardin et l’au-delà tel un mille-feuille
Il va un phalène dans l’âme battements de visages chacun des départs sous les paupières les cartes du ciel et des dédales voyages inutiles au bout de la peur la solitude cèle les visions du futur
partout on le regarde sans le voir il va larves dans la tête vers sous la langue éternellement en provenance des mêmes lueurs lunaires la parole douce la voix grave l’humeur sur le point de disparaître
il va métamorphosant son malheur et celui de chaque être humain à pas d’insecte et filaments de cendres fils d’étoiles naines enfant du vide et du désespoir avec sur les lèvres un sourire de statue grecque
Le jardin de mon enfance, celui de la maison familiale était peuplé dans mon rêve d’animaux qu’on prétend n’avoir ni âme, ni coeur et être féroces par froideur.
Serpents, crocodiles, varans et iguanes trouvaient là quiétude et chaleur à l’abris des préjugés
Hier, hélas le crocodile a mangé l’iguane. Le serpent se prépare à quitter le jardin en passant par les arbres. Quelqu’un fait peser la menace d’empêcher quiconque de s’amuser sur la balançoire.
Il me faut d’urgence trouver le sorcier capable de faire ronronner le crocodile, de lui caresser le menton tout en lui fermant gentiment les mâchoires.
La mer élabore une sorte de course contre elle-même courants gris courants bleus et entre eux des îlots d’eau souple presque noire la rose ouvre l’espace du jardin à la blancheur des nuées le long de la hampe un fourmillement d’épines pourpres qui donc aurait besoin d’hellébore en cette fin de jour
Quelque chose semble ne jamais guérir une blessure éternelle hante
J’ai essayé plusieurs fois de chasser ce spectre ou de le comprendre
sa réponse est toujours la même
:
c’est pour te prémunir
L’angoisse féroce comme si j’habitais la grotte de mes ancêtres
ce qu’elle cache je n’ose le regarder en face c’est l’exploitation par des humains de mes terreurs animales
c’est cet instant où tu sais que tu es brisée parce que tu es décidée à ne plus jamais fondre en larmes
l’éducation par les « ça t’apprendra » « ça te fera une belle jambe » pour touiller dans la vase
serais-tu coupable d’avoir osé avoir mal
parfois tu en viens à vraiment vouloir cette mort dont tu n’avais même pas l’idée qu’elle puisse exister des heures où l’on t’abandonne dans un fossé sur une civière un drap noué pour calmer la douleur
les murs n’arrêtent pas de te susurrer que l’unique façon de résister est de se suicider ou se scier en plusieurs morceaux épars
tu restes là avec les os qui se tordent l’âme qui se froisse un corps qui t’abandonne et les nerfs te font croire qu’à la place des ailes tu n’as désormais plus que des moignons brisés
la petite porte sur l’articulation meurtrie par laquelle quand tu l’ouvrais s’évanouissait la douleur purulente reste fermée la rotule voyage comme une comète tu regardes la brûlure froide qu’elle laisse dans le regard de ceux que tu prenais pour des frères
Le chat ondule sur la voie que lui tracent les parfums du jardin
l’odeur subtile d’une plume l’humide fraîcheur de l’herbe et le passage tout en lenteur sur le rocher du soleil
une ombre noire et souple comme le silence
rien ne grince rien ne craque rien ne tremble la peur ne coïncide plus avec l’appel désespéré que reprennent en coeur les frondaisons verdoyantes des oliviers.
Le chat-nuit n’a pas vocation en cet instant de paix limpide à nuire il va simplement réécrire comme chaque jour tous les contours de sa liberté lui seul sait en quoi cela consiste.