Le ciel est dur et sec.

Dans la chevelure patiente des arbres qui se tendent,

le soleil

avec science étale sa dentelle frissonnante.

Le temps estompe l’écoulement des secondes dans l’ombre,

aux pieds impassibles de la jeune forêt

qui progresse.

Si l’hiver arrive,

on l’attend calmement dans un silence transparent.

 

Voie lactée

Parfois je crois que je suis en soie

je me déploie sous les voiles gonflées

de son gynécée

parfois je me sens moite et brassée

par les milliers de petites voix envolées et brumeuses

dans ce parfait réceptacle

florale

parfois je la suis assoiffée et croissante vers les nuées écumeuses

parfois il faut qu’on soit opalescentes

et naissantes

comme la sève virginale

sur cette saillance sacrée de son sexe

Parfois je me crois ceinte à l’étoile brillante qui lui sert de sépale

et puis d’âme.

Hermaphrodite

Tulipan wisnia6522

Caché sous la voussure mousseuse

en mon cœur en mon centre empourpré

affriolant

un petit sexe masculin

brûlant

se dore

statue de velours

sur son socle il se tend

tendrement

comme la pêche et son jus

avec pour noyau mon plaisir

rougeoyant.

 

L’homme dont le monde volait en éclats–Alexandre Luria

Cerebral amyloid angiopathy - very high mag

L’homme dont le monde volait en éclat, Alexandre Luria

Ce livre est le fruit de la rencontre de deux hommes hors du commun: Le neurologue Alexandre Luria et Lev Zassetski blessé au cerveau pendant la deuxième guerre mondiale par une balle qui le prive de mémoire, le plonge dans le noir et l’incertitude, le prive des facultés les plus courantes et le fait atrocement souffrir.
Pourtant, pendant près de 26 ans, Lev n’aura de cesse de récupérer sa mémoire perdue, lettre par lettre, mot par mot. Il parviendra, lui qu’on jugeait inutile, irrécupérable à dresser un constat lucide et précis de ses déficiences dues à sa blessure, de ses facultés perdues à jamais mais aussi de retrouver par cela même son humanité et sa dignité que la guerre lui avait retiré. Au prix d’efforts quotidiens, mu par une volonté exceptionnelle, il écrira quelques 3.000 pages. qui aideront les travaux du professeur Luria.
Alexandre Luria a su ne pas se limiter à lister les symptômes laissés par les lésions mais découvrir que derrière les souffrances de Lev Zassetski se trouvait un homme dont la conscience, l’intelligence, la volonté et l’imagination étaient restées intactes. L’esprit visionnaire d’Alexandre Luria, l’acharnement de son patient devenu le héros de ce livre offrent un regard optimiste qui réclame le courage de ne jamais enfermer les autres dans leurs déficiences.
Ce livre est absolument passionnant car il explore les rapports de la mémoire sur le langage et de celui-ci sur le développement de la pensée, il décortique les facultés cérébrales sans jamais être hermétique et pontifiant. Alexandre Luria montre, au contraire de beaucoup de ces confrères de l’époque, énormément d’empathie et une incroyable ouverture d’esprit qui ne lui fait plus aborder les autres à partir de leurs défauts mais à partir de leurs qualités exponentielles.

vil

La ville s’habille de bruits et brille

La ville s’arme de larmes,

coince dans les cris et vrille

nos camisoles, ces boucliers sans feinte.

La ville se rue et pue,

se recouvre de poils, devient cet animal.

La ville s’avilit et s’habitue peu à peu à devenir

l’insecte rongé par le feu de son propre grouillement.

Pour toi

Je combats le temps avec du velours. Pour toi. Je caresse de rouge et de bleu les flots noirs de tes paroles. J’emprisonne mon œil et mon âme dans une toute petite couronne de feu. Pour toi. Pour qu’elle luise au dessus de ta tête comme au dessus d’une Sainte qu’on aimerait longtemps. Sans crainte.

Je fuis les cris, j’embobine les fils de la lueur du ciel qui vient jusque là où j’attends. Je collectionne les reflets fuyants. Les explosions scintillantes. Pour toi. Je supporte le vide.

Je me rends liquide comme la soie et le sang. Pour toi. Pour qu’un jour, toi et rien que toi, trouve la voie qui t’éclaircira tous les ciels. Pour que la pluie te couvre d’un précieux vernis, pour que des mains trouvent les tiennes sans te ronger les os. Pour toi, le monde sera fait dans le silence de mon tombeau.

Collé à ma peau

Je me hais. Je ne sais pas quoi faire de ces bras, ils me pendent le long du corps comme les lacets défaits d’une vieille paire de chaussure. Je me trouve laid. C’est pour ça que j’évite les regards en me tordant les doigts. Je vois bien que je ne trouve ma place nulle part, que je suis maladroit. Mes gestes, mes mots sont comme ce corps qui me sert de capsule, sans aucune mesure. C’est difficile de savoir.

Bien souvent, mes pensées sont tellement minuscules, perdues parmi la foule de détails qui flottent autour des choses qu’ils évoquent si vaguement, que je ne trouve rien à répondre aux gens, rien à leur dire. Je me calfeutre dans le silence. J’évite les endroits où je ne peux les éviter.

Et puis, c’est fou comme les gens puent. Ils puent dans les bus, dans les gares, dans les rames de métro, ils puent dans les ascenseurs. Ils puent derrière leurs bureaux.

J’attends le bus et soudain, je ne vois plus que cet incendie de feuilles à la cime des arbres. Les bruits de la ville grouillent comme des fourmis sur mes bras, dans mon ventre. Je prends peur. Tout est comme si soudain, j’étais devenu une feuille. J’ai peur de me mettre à vaciller ou de me faire toucher par le dos d’un inconnu. J’ai peur de me faire violer la cervelle par un cri ou une horreur de phrase qui vous regarde en pleine face avec des yeux comme des phares. Alors, je pars. Je marche le long du chemin de fer. Je ne sens plus le froid, je me moque de la pluie. Je me moque d’être devenu friable. Je marche en me disant que c’est le moment. Je regarde derrière moi. Partout, la pluie crépite. Partout, la nuit progresse. Un peu plus loin, je me décide et me jette dans le vide happé par le bruit d’un train. Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit couverte de points, je vois le ciel perdu dans les nuages, je sens le sol, les feuilles, la pluie se coller à ma peau.

Fruit mélancolique

La lave qui coule le long de nos troncs et se noie dans les feuilles, n’est que la sève du ciel qui nous tombe sur la tête quelles que soient les saisons. Le vert qui nous ronge est ce qui nous reste lorsque notre sève s’en sort victorieuse. Le ruisseau qui roucoule sous les tapis de feuilles et qui te semble si doux aux doigts, si mou sous les pas, c’est ça : le fruit mélancolique de la pluie.

Regarde comme le ciel gris parfait la ligne sombre de nos fronts, poursuit le combat de nos bras dans le vent. Savoure notre écartèlement croissant, nos éclats. On dirait la mer qui chevauche le printemps, on dirait le papier de soie qu’on déchire follement pour découvrir le présent précieux. Regarde ce que est devenu, dans nos larmes, le fourmillement du petit peuple des gouttes. Regarde cette forêt minuscule qui ne créé que des incendies de velours toujours vert, toujours tournés vers le froid.

 

Le ciel ocre

Dans le ciel ocre, se mélangent les oiseaux et leurs plumes au vent. Tu es venu habillé de neige, prêtant à tes requêtes la même pureté. La même innocence qui apprend encore à interroger le monde pour le comprendre.

Dans le ciel, le soleil n’a laissé que son or. Il contourne habilement les arbres et leurs fleurs, il décide d’octroyer aux saisons le repos. Aux idées, l’espace nouveau et immaculé. Tu es venu le visage clair, souligné par un sourire à peine plus rose que l’air. L’homme que tu viens consulter est un sage. Autour de lui, l’iwan semble avoir été construit en respectant les justes principes qui guident son existence.

Dans le bleu de perse de la coupole, les volutes d’or organisent l’harmonie. Tout est à sa place, tout semble être donné à la paix. Rien n’est laissé au hasard. Le derviche incline la tête. Il est disposé à t’écouter.

Chacun dans votre écrin, lui dans une avancée de la mosquée, toi sur le bras divin d’une colline. Vous accorder vos paroles et vos idées comme s’il s’agissait de deux instruments de musique. Posés sur les branches des arbres, on y devine les premières notes dans le chant léger et libre de deux oiseaux qui se regardent.

On ne sait quel fut le livre que vous orniez avec tant de délicatesse. S’agissait-il d’une poésie ? Du livre, il ne reste plus que la page arrachée sur laquelle vous figurez l’amitié ou le désir de savoir, l’envie de découvrir ce que la vie réserve de beau et de pur dans le cœur de l’autre.

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