Fantomatique

Comme une mer inondée de larmes

je me répands onctueusement tout autour de ton âme

et juste en dessous de ton œil

je fais mon nid

On dirait que je songe et que je ne change pas

On dirait que je plonge et ne remonte pas

Pourtant le temps résonne par ondes

dans ma voix

et se ploie entre mes doigts

comme les bras des rivières

J’occuperais tes pensées si seulement tu voulais

Aucun de mes gestes n’est froid ou brutal ou laid

Aucun de mes souhaits ne te coupera la parole ou te laissera défait

Toutes mes couleurs rayonnent et polissent la lumière

Mon amour ne laisse pas de trace morte

ni de remords

Il lisse    il glisse  il contourne

Jamais il ne se lasse des ressacs

et des tendres guerres

Comme une essence de souche

comme une gamme spectrale

comme un mensonge de plus

je voilerai les statues du doute

Je volerai tes craintes pour que tu sois

plus prolifique

et liquide que la pluie

l’été

Laisse-moi te mélanger à ma langue et t’apprendre

par cœur

les ondes amoureuses du mien

lorsqu’enfin je serai captif contre ton sein.

L’image vient d’ici

J’écoutais CocoRosie

Dans le métro

Fayum-69

Dans le métro, assis en face de moi, un portrait du Fayoum. Cette œuvre d’art d’à peine vingt ans porte un manteau chocolat, un pantalon jeans bleu et n’a probablement jamais vu le portrait au quel il ressemble avec tant d’habileté. Ses cheveux ondulent dans la nuit, derrière l’oreille jusque dans la nuque. Sa peau est une plage de sable blond. Ses cils sont épais. Tout en soulignant le regard, ils dessinent une ombre en dessous de l’oeil et donnent du relief à la paupière. Son regard a l’onctuosité du lait d’amandes douces, la force d’une nuit d’été. Sa bouche contient le silence et retient tous les sourires. Ce n’est pas la tristesse, ni le désespoir qui s’appuient si nettement sur les traits de son visage, c’est une conscience lucide et froide. Une conscience qui n’est pas rêche ou amère comme celle des vieillards. Il regarde par la fenêtre du wagon alors qu’il n’y a plus rien à voir si ce n’est les reflets fuyants des autres passagers s’engouffrant dans le noir. Il regarde comme si la mort était passée par là, avait glissé sur son front et touché ses sourcils. Comme si elle avait figé pour l’éternité la beauté de la jeunesse sur son visage. Il est comme si désormais plus rien ne pourrait plus le toucher, le faner, le flétrir. Son cou se noie dans l’ombre du col de sa chemise. Lorsqu’on possède un tel visage, c’est comme si on n’avait plus de corps. Qu’on était plus qu’une âme, cette chose qui plane et se défait de tout.

Les portraits du Fayoum

Pétale

Au plus profond de moi, laissée à elle-même, libre, une petite envie comme un pétale de cristal. Une petite chose docile qui pétille et a toujours faim. Elle mange les grammes de lumière que déplace chacun de vos gestes, les poussières que laissent vos pensées quand elles font des miettes. Votre main agile qui tapote un message rapide comme s’il s’agissait d’un jeu interdit. Votre œil las du lundi matin, celui résolu du vendredi après-midi, celui éteint qui n’attend plus rien. Tout et n’importe quoi la nourrit. Sa petite tête s’incline, sa langue de velours rose sort et rentre de sa bouche. Elle happe toute nourriture en disant oui de son petit corps.

Quand elle ne mange pas, elle dort et rêve de toi. De ton bras, de ton ventre, de ton sexe si tendre et de ton ciel étoilé. Quand elle ne dort pas, elle joue avec des colliers de perles, avec des fils comme des cheveux, avec le temps que tu perds à maudire cet inconnu qui ne t’a rien fait. Quand elle ne joue pas, elle rit. C’est la manière qu’elle a trouvé pour passer son temps. Son temps est infini. Entre une majuscule, quelques virgules et un point. Tout est toujours à refaire, à polir, à oublier.

Mon pétale ne se détache jamais de la fleur. C’est pour cette raison, je crois, que je ne parviens pas à me donner entièrement comme tant d’autres êtres le font si futilement. Ce que je donne n’est jamais le fruit du hasard, un surplus inutile, une manière d’avoir l’autre pour soi et soi seulement. Ce que je donne est mesuré mille fois, modifié des centaines de fois, contemplé une infinité de fois. Ce que je donne est à aimer, seulement en se posant LA Question. Cela ne se voit pas toujours. Cela ne se sait pas : un secret fragile entre cette petite chose docile et moi. Un secret qui nous est poussé dès que j’ai pu tenir entre les doigts un crayon pour écrire. Nous n’avons jamais dénombré les erreurs fatales, pesé le poids de nos larmes, nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi. Pourquoi elle et puis moi?C’est dans la nature, c’est flou, indécis. C’est sans raison.

Un jour, tout petit-enfant, en regardant le plafond de ma chambre, j’ai vu, pour la première fois, le pétale de lumière danser. J’ai vu comment il contournait joyeusement les ombres sombres et folles qui me faisaient peur. Soudain, je n’avais plus besoin de pleures et de ma mère. Le pétale jouait dans ce qui était pour moi, l’infini blanc du ciel. Il se posait sur mes doigts, il se posait sur mes lèvres. Sans le vouloir, une fois qu’il jouait de nouvelles fois, au dessus de ma tête, je l’ai avalé en babillant. Il aurait pu ressortir, se laisser mourir ou s’évanouir mais il a choisi de rester près de moi à partager tous mes silences. À faire en sorte que je reste toujours cet enfant. À me creuser une voie. Je n’ai pas honte de le dire : mon regard, mes manières sont restées celles de celui que j’étais à cet instant magique où j’ai avalé le pétale. Dans le monde des adultes, mes pas sont catalogués « d’étrangement inappropriés ». Je préfère leur dire pour simplifier car leur imagination est devenue une feuille morte ou terreau noir pour recouvrir les tombeaux, que je suis moitié cheval, moitié humain, cela les amuse et les conforte dans le plaisir qu’ils ont de ranger ce qui dérange. Hier, mon pétale et moi, nous nous sommes demandés une nouvelle fois, pourquoi tant de gens sur le carreau, pourquoi tant de mémoires défaites, tant de personnes qui ne trouvent pas une place, une vraie où l’on peut être tel que l’on naît ?

Le dernier poème

un microgramme de Robert Walser

À l’hôpital, il n’y a pas d’horizon, de fenêtres ouvertes sur le jour, le temps tourne sur lui-même en prenant de longues pauses. Les gens deviennent les objets oscillants et fragiles d’un mobile, les pièces perdues de puzzles. Partout dans les couloirs, la mort traîne ses pantoufles, se cache dans les symptômes découverts de la maladie. Souvent, il ne reste plus de place pour un soupir, pour ce bref évanouissement de la douleur. Souvent, il ne reste plus que les cliquetis de quelques instruments. On se tait. On s’agrippe des heures aux néons des plafonds. On oublie finalement qu’on est un être humain.

Cela fait vingt-six ans qu’il est là, qu’il s’assied derrière tous ces repas sans âme. Vingt-trois ans qu’il n’a plus écrit un seul mot. Personne ne semble plus s’inquiéter de la disparition de la poésie de sa vie. Personne, sauf lui. Rien ne lui pèse plus que l’absence, le vide qu’il avait délibérément choisi en guise de protestation. Il peut marcher des heures, passer des jours sans parler à personne. Ses rondes silencieuses dans l’enceinte du parc de la clinique le prouvent. Il peut marcher comme un félin en cage mais se plonger dans l’espace, nager dans le temps, pour cela il faudrait qu’il soit libre. Il ne l’est plus : il est malade.

Malade de nous, malade de notre grossièreté brutale, malade de notre course sans but, malade de notre aveuglement. Il est malade à notre place puisque nous sommes démunis de conscience et que nous refusons de voir. Il a abandonné l’écriture et puis, ensuite, la poésie. Ce n’est pas elle qui l’a quitté, c’est lui qui est parti.Tous les jours, elle lui rend visite, la poésie, elle a les poches pleines de projets d’évasion. Tous les jours, il dit : « non, à quoi bon ? Puisque personne ne me lit ? À quoi bon? » Parfois, le désespoir s’empare de lui et le recouvre de regrets. Ils grouillent comme des insectes dans sa cervelle. Ils le guident jusqu’aux bords escarpés de la folie. Il parle tout seul. Il jette ses mains dans le ciel. Il secoue son corps. Il délire pensent les infirmiers.

Il ne délire pas, il est extra lucide. C’est notre monde qui a la névrose, qui est sclérosé et bancal.

Voilà qu’il s’est mis à neiger. La neige berce le ciel pour qu’il s’endorme. Il neige. Il a neigé. Il est là, derrière la fenêtre à la regarder tomber, à la laisser faire le silence, à dessiner la délivrance. Les branches noires des arbres ressemblent à des coups de pinceaux sur une toile blanche. À l’écriture illisible d’un petit manuscrit.

Il a neigé, c’est l’heure de sa ronde. Il sort. Sous sa cape, son pyjama, dans ses chaussures, ses pieds nus. Il n’a pas froid. Il marche. Il marche et se sent toujours de plus en plus léger. Il marche, il court, il danse. Il chevauche les collines froides, dévore le vent. Il marche jusqu’à ne plus pouvoir, jusqu’au bout du monde. Éreinté, il finit par se coucher là, n’importe où, au milieu de nulle part. Il ne retournera pas à l’hôpital. C’est ici qu’il veut être : tout en bas d’une page blanche, tâchée de son écriture si petite et si noire. Si légère, si dépourvue de tout. Il ne veut plus être qu’un point.

 

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Sa main

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Sa main caresse les cheveux

du temps

qui flottent si près de ma joue

sa voix conforte les chevaux

affolés

qui galopent si près de mon âme

Mes craintes inflammables au loin s’écartent

et s’éparpillent

sa caresse devine tous les plis de mon rire

sur mon visage

sa main sa main sa main

a si peur de me toucher.

Les dragées

Les vagues comme des collines de cristal. Je suis au sommet de l’une d’elle et je sais que quand elle se jettera à l’assaut du continent, elle se brisera. Le ciel ouaté de nuages n’empêchera pas les milles éclats. Le soleil pupille dilatée du jour, ne prononcera même pas un Oh ! Ne tentera jamais de sauver aucune d’entre elles : les vagues sont faites pour mourir quelles que soient leur conquête, malgré les dentelles et la mousse. Au delà de leur rage, elles meurent sous les applaudissements du vent quand il assiste à cette corrida silencieuse.

Comment ne pourrais-je pas entendre leur désespoir et la chanson de leurs cris ? Comment ne pourrais-je pas comprendre que quel que soit l’effort, la chute compte tellement plus fort. En moi comme ces courants inéluctables qui surgissent des profondeurs inconnues et aveugles. Je ne puis m’enfuir vers le large, construire une île, habiter le ciel. Je ne puis être qu’une ondulation, un mouvement, un geste tenu par un fil aussi fin qu’un cheveu ! Je puis être à peine ce pli sur le visage de la lune lorsqu’elle est pleine. Je me suis défait de tout même du présent hasardeux des lettres de mon prénom. La mer comme un précieux coffret de dragées, il faut être fou pour croire qu’on puisse s’en faire un collier.

Le pli

Le vent froisse les tissus de feuilles,

agite les branches des arbres comme s’il s’agissait de cheveux.

Qui donc entendrait encore le bruit de ta larme,

le pli qu’a pris soudain ton cœur parmi tout ce vacarme ?

Faut-il que le temps s’agite et grince de la sorte pour réveiller l’humain en toi ?

Faut-il qu’il frappe à ta porte pour qu’enfin tu sortes tes armes ?