Pétale

Au plus profond de moi, laissée à elle-même, libre, une petite envie comme un pétale de cristal. Une petite chose docile qui pétille et a toujours faim. Elle mange les grammes de lumière que déplace chacun de vos gestes, les poussières que laissent vos pensées quand elles font des miettes. Votre main agile qui tapote un message rapide comme s’il s’agissait d’un jeu interdit. Votre œil las du lundi matin, celui résolu du vendredi après-midi, celui éteint qui n’attend plus rien. Tout et n’importe quoi la nourrit. Sa petite tête s’incline, sa langue de velours rose sort et rentre de sa bouche. Elle happe toute nourriture en disant oui de son petit corps.

Quand elle ne mange pas, elle dort et rêve de toi. De ton bras, de ton ventre, de ton sexe si tendre et de ton ciel étoilé. Quand elle ne dort pas, elle joue avec des colliers de perles, avec des fils comme des cheveux, avec le temps que tu perds à maudire cet inconnu qui ne t’a rien fait. Quand elle ne joue pas, elle rit. C’est la manière qu’elle a trouvé pour passer son temps. Son temps est infini. Entre une majuscule, quelques virgules et un point. Tout est toujours à refaire, à polir, à oublier.

Mon pétale ne se détache jamais de la fleur. C’est pour cette raison, je crois, que je ne parviens pas à me donner entièrement comme tant d’autres êtres le font si futilement. Ce que je donne n’est jamais le fruit du hasard, un surplus inutile, une manière d’avoir l’autre pour soi et soi seulement. Ce que je donne est mesuré mille fois, modifié des centaines de fois, contemplé une infinité de fois. Ce que je donne est à aimer, seulement en se posant LA Question. Cela ne se voit pas toujours. Cela ne se sait pas : un secret fragile entre cette petite chose docile et moi. Un secret qui nous est poussé dès que j’ai pu tenir entre les doigts un crayon pour écrire. Nous n’avons jamais dénombré les erreurs fatales, pesé le poids de nos larmes, nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi. Pourquoi elle et puis moi?C’est dans la nature, c’est flou, indécis. C’est sans raison.

Un jour, tout petit-enfant, en regardant le plafond de ma chambre, j’ai vu, pour la première fois, le pétale de lumière danser. J’ai vu comment il contournait joyeusement les ombres sombres et folles qui me faisaient peur. Soudain, je n’avais plus besoin de pleures et de ma mère. Le pétale jouait dans ce qui était pour moi, l’infini blanc du ciel. Il se posait sur mes doigts, il se posait sur mes lèvres. Sans le vouloir, une fois qu’il jouait de nouvelles fois, au dessus de ma tête, je l’ai avalé en babillant. Il aurait pu ressortir, se laisser mourir ou s’évanouir mais il a choisi de rester près de moi à partager tous mes silences. À faire en sorte que je reste toujours cet enfant. À me creuser une voie. Je n’ai pas honte de le dire : mon regard, mes manières sont restées celles de celui que j’étais à cet instant magique où j’ai avalé le pétale. Dans le monde des adultes, mes pas sont catalogués « d’étrangement inappropriés ». Je préfère leur dire pour simplifier car leur imagination est devenue une feuille morte ou terreau noir pour recouvrir les tombeaux, que je suis moitié cheval, moitié humain, cela les amuse et les conforte dans le plaisir qu’ils ont de ranger ce qui dérange. Hier, mon pétale et moi, nous nous sommes demandés une nouvelle fois, pourquoi tant de gens sur le carreau, pourquoi tant de mémoires défaites, tant de personnes qui ne trouvent pas une place, une vraie où l’on peut être tel que l’on naît ?

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