La mer rode
elle est une chatoyante
alliance
de transparences
la mer veille
en silence
sur l’apparence
qui mangera ton
corps
pour la première fois
la mer sera
l’émeraude
tout autour de toi.
Lorsque j’ouvre les yeux, je vois les étoiles. Elles scintillent et se voilent. Sans doute à cause de mes larmes. Je me suis mis à pleurer. J’ai soulevé la visière de mon casque, mon bras pesait des tonnes. Je n’entendais plus dans le loin, que le moteur de ma bécane, son ronronnement de tigre et puis, ma moto s’est échappée, je n’ai plus rien entendu d’autre que la nuit hélant péniblement l’aube.
Après une longue pause, je suis parvenu à arracher mon gant avec les dents, à remuer les doigts, à déboutonner ma veste, à effleurer mon cœur. Il bat. Il bat encore, comme une petite plainte. Il ne faut pas que je m’endorme, ici. Dans ce fossé. Il faut que je téléphone, il faut que je puisse ramper jusqu’à cet autre petit bout du monde, si loin, au dessus de la bute. Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Que la peur me glace, que la brume s’empare de mon corps et qu’il se mette à pleuvoir dans ma tête ?
Voilà trois jours que les oiseaux de sa volière ne chantent plus. Je ne supporterai pas de ramasser les petits corps encore chauds, un de ses prochains matins, alors j’ai ouvert la porte de la cage et je les ai regardé tourner dans le ciel, happer leur liberté retrouvée et puis partir, très loin, très haut.
Georges a mis sa main sur mon épaule. – « Qu’est-ce que tu vas faire ? Les lapins, je m’en charge, un voisin viendra. » « Et le cheval ? » Ais-je répondu « On ne va pas le vendre, il faut le garder. »
Georges s’est dirigé vers l’écurie, a ouvert la porte et a libéré le cheval. L’animal est si doux qu’il est venu vers moi, a vu que je pleurais et est resté le front contre mon dos jusqu’à ce que je le mène au pré. Dans la prairie, il s’est mis à galoper, à hennir, à feindre de s’enfuir dans le ciel en se cabrant. Je l’ai regardé et j’ai compris pourquoi Marc l’aimait autant.
La terre est gorgée d’eau, elle est spongieuse et semble se résorber peu à peu sous le poids de mon corps. Je me liquéfie en même temps que la nuit, à l’aube, je ne serai plus qu’un des nœuds du brouillard. J’entends des pas. Ils froissent l’herbe en la respirant. On dirait le bruit de la bouche d’un cheval happant l’herbe du bout des lèvres. Il s’approche, me regarde, me souffle de l’air chaud sur le visage. Je ferme les yeux en me disant que je divague. Il me semble que soudain je n’ai plus de corps et que je n’attends plus rien. Le goutte à goutte a pris fin.
Le lit n’avait pas été défait, j’ai préparé le café et puis inquiète, j’ai pris la voiture pour faire le chemin qu’il aurait dû emprunter pour rentrer. Dans la seule ligne droite, la voiture de police, l’ambulance et le corps. Un agent me fait signe de circuler mais je me range sur le côté. Je lui explique avec un calme froid et le plus distant possible mes inquiétudes à propos de l’absence de mon fils. Lorsqu’il prend connaissance de mon nom, sobrement il prononce après un lourd silence et le refroidissement brutal des traits de son visage: « sincères condoléances. »
Le ciel est dur et sec.
Dans la chevelure patiente des arbres qui se tendent,
le soleil
avec science étale sa dentelle frissonnante.
Le temps estompe l’écoulement des secondes dans l’ombre,
aux pieds impassibles de la jeune forêt
qui progresse.
Si l’hiver arrive,
on l’attend calmement dans un silence transparent.
Parfois je crois que je suis en soie
je me déploie sous les voiles gonflées
de son gynécée
parfois je me sens moite et brassée
par les milliers de petites voix envolées et brumeuses
dans ce parfait réceptacle
florale
parfois je la suis assoiffée et croissante vers les nuées écumeuses
parfois il faut qu’on soit opalescentes
et naissantes
comme la sève virginale
sur cette saillance sacrée de son sexe
Parfois je me crois ceinte à l’étoile brillante qui lui sert de sépale
et puis d’âme.
L’homme dont le monde volait en éclat, Alexandre Luria
Ce livre est le fruit de la rencontre de deux hommes hors du commun: Le neurologue Alexandre Luria et Lev Zassetski blessé au cerveau pendant la deuxième guerre mondiale par une balle qui le prive de mémoire, le plonge dans le noir et l’incertitude, le prive des facultés les plus courantes et le fait atrocement souffrir.
Pourtant, pendant près de 26 ans, Lev n’aura de cesse de récupérer sa mémoire perdue, lettre par lettre, mot par mot. Il parviendra, lui qu’on jugeait inutile, irrécupérable à dresser un constat lucide et précis de ses déficiences dues à sa blessure, de ses facultés perdues à jamais mais aussi de retrouver par cela même son humanité et sa dignité que la guerre lui avait retiré. Au prix d’efforts quotidiens, mu par une volonté exceptionnelle, il écrira quelques 3.000 pages. qui aideront les travaux du professeur Luria.
Alexandre Luria a su ne pas se limiter à lister les symptômes laissés par les lésions mais découvrir que derrière les souffrances de Lev Zassetski se trouvait un homme dont la conscience, l’intelligence, la volonté et l’imagination étaient restées intactes. L’esprit visionnaire d’Alexandre Luria, l’acharnement de son patient devenu le héros de ce livre offrent un regard optimiste qui réclame le courage de ne jamais enfermer les autres dans leurs déficiences.
Ce livre est absolument passionnant car il explore les rapports de la mémoire sur le langage et de celui-ci sur le développement de la pensée, il décortique les facultés cérébrales sans jamais être hermétique et pontifiant. Alexandre Luria montre, au contraire de beaucoup de ces confrères de l’époque, énormément d’empathie et une incroyable ouverture d’esprit qui ne lui fait plus aborder les autres à partir de leurs défauts mais à partir de leurs qualités exponentielles.
La ville s’habille de bruits et brille
La ville s’arme de larmes,
coince dans les cris et vrille
nos camisoles, ces boucliers sans feinte.
La ville se rue et pue,
se recouvre de poils, devient cet animal.
La ville s’avilit et s’habitue peu à peu à devenir
l’insecte rongé par le feu de son propre grouillement.
Je combats le temps avec du velours. Pour toi. Je caresse de rouge et de bleu les flots noirs de tes paroles. J’emprisonne mon œil et mon âme dans une toute petite couronne de feu. Pour toi. Pour qu’elle luise au dessus de ta tête comme au dessus d’une Sainte qu’on aimerait longtemps. Sans crainte.
Je fuis les cris, j’embobine les fils de la lueur du ciel qui vient jusque là où j’attends. Je collectionne les reflets fuyants. Les explosions scintillantes. Pour toi. Je supporte le vide.
Je me rends liquide comme la soie et le sang. Pour toi. Pour qu’un jour, toi et rien que toi, trouve la voie qui t’éclaircira tous les ciels. Pour que la pluie te couvre d’un précieux vernis, pour que des mains trouvent les tiennes sans te ronger les os. Pour toi, le monde sera fait dans le silence de mon tombeau.
Je me hais. Je ne sais pas quoi faire de ces bras, ils me pendent le long du corps comme les lacets défaits d’une vieille paire de chaussure. Je me trouve laid. C’est pour ça que j’évite les regards en me tordant les doigts. Je vois bien que je ne trouve ma place nulle part, que je suis maladroit. Mes gestes, mes mots sont comme ce corps qui me sert de capsule, sans aucune mesure. C’est difficile de savoir.
Bien souvent, mes pensées sont tellement minuscules, perdues parmi la foule de détails qui flottent autour des choses qu’ils évoquent si vaguement, que je ne trouve rien à répondre aux gens, rien à leur dire. Je me calfeutre dans le silence. J’évite les endroits où je ne peux les éviter.
Et puis, c’est fou comme les gens puent. Ils puent dans les bus, dans les gares, dans les rames de métro, ils puent dans les ascenseurs. Ils puent derrière leurs bureaux.
J’attends le bus et soudain, je ne vois plus que cet incendie de feuilles à la cime des arbres. Les bruits de la ville grouillent comme des fourmis sur mes bras, dans mon ventre. Je prends peur. Tout est comme si soudain, j’étais devenu une feuille. J’ai peur de me mettre à vaciller ou de me faire toucher par le dos d’un inconnu. J’ai peur de me faire violer la cervelle par un cri ou une horreur de phrase qui vous regarde en pleine face avec des yeux comme des phares. Alors, je pars. Je marche le long du chemin de fer. Je ne sens plus le froid, je me moque de la pluie. Je me moque d’être devenu friable. Je marche en me disant que c’est le moment. Je regarde derrière moi. Partout, la pluie crépite. Partout, la nuit progresse. Un peu plus loin, je me décide et me jette dans le vide happé par le bruit d’un train. Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit couverte de points, je vois le ciel perdu dans les nuages, je sens le sol, les feuilles, la pluie se coller à ma peau.
La lave qui coule le long de nos troncs et se noie dans les feuilles, n’est que la sève du ciel qui nous tombe sur la tête quelles que soient les saisons. Le vert qui nous ronge est ce qui nous reste lorsque notre sève s’en sort victorieuse. Le ruisseau qui roucoule sous les tapis de feuilles et qui te semble si doux aux doigts, si mou sous les pas, c’est ça : le fruit mélancolique de la pluie.
Regarde comme le ciel gris parfait la ligne sombre de nos fronts, poursuit le combat de nos bras dans le vent. Savoure notre écartèlement croissant, nos éclats. On dirait la mer qui chevauche le printemps, on dirait le papier de soie qu’on déchire follement pour découvrir le présent précieux. Regarde ce que est devenu, dans nos larmes, le fourmillement du petit peuple des gouttes. Regarde cette forêt minuscule qui ne créé que des incendies de velours toujours vert, toujours tournés vers le froid.