Petite chose

Sa bouche est sur ma nuque, elle cherche l’endroit à mordiller. Ses mains sont sur mes épaules, elles glissent le long de mes bras nus pour se poser sur mes mains. Son torse est contre mon dos, son sexe tendu effleure mes fesses. Son souffle épouse tous mes contours, son désir les viole.

Ma bouche murmure : « fais de moi ta petite chose, celle qui ne te quittera pas, celle qui brillera dans ton ventre à chaque pas ». Mes mains se laissent guider par les siennes, elles se posent sur la table, en effacent toutes les lettres écrites pour rien, balayent les livres. Vite. On se calme.

Et puis, dans un soupir qui nous réunit, la pointe de son sexe rentre en moi. Je me sens défaillir, fondre, m’assouplir comme si soudain je n’étais plus qu’une crème qu’on glisse entre les macarons. Croquant en surface, doux au cœur.

Par provocation, je feins de vouloir lui échapper. Sa réponse n’hésite pas. Elle prend possession de moi. Je veux qu’il me morde, je veux qu’il ne plante pas que son sexe en moi. Je veux toutes les parties de son corps jusqu’à la morsure de ses griffes. Mes veines se gonflent comme les nervures gorgées de sève et qui débordent. Nos corps claquent comme les voiles qui encore hésitantes s’abandonnent aux vents fugueurs.

Il me déroule sur son tapis de soie, une à une toutes ses fantaisies, des trésors que je n’imaginais même pas. Une divine alternance de saveurs qui s’opposent, de contrastes qui s’apposent partout sur ma peau. Et lorsque le fer est chaud, que ma croupe est rouge comme une rose voluptueuse, qu’elle est marquée de ses initiales, il jouit.

Fermé

 

Les gens dans la rue sont comme des livres ouverts, on peut lire sur leur visage. Leurs traits guident les pas de mes histoires. Je fragmente, je superpose, j’entrechoque leurs trajectoires. Parfois, il m’arrive de les imaginer ailleurs que dans la rue. De leur concevoir une vie en dehors de ces fractions. Comme il me semble alors facile d’interroger et de lire leurs difficultés, leurs craintes et préoccupations, leurs espoirs. Comme il me semble facile de poursuivre de manière aléatoire le fil de leur vie et de leur composer une famille, des manies. De soulever le voile de leurs malaises, d’observer les détails de leurs gestes et de leur penser des remèdes. Les passants semblent être les ombres d’un théâtre de marionnettes dont les fils seraient dans mes mains.

Un jour, en me voyant dans le reflet d’une vitrine, je me suis aperçu un instant, comme étant un personnage parmi d’autres, un passant, un quidam de la vie. Une personne ordinaire. Je n’avais plus cet accès direct et simultané à moi-même, je me trouvais face à face avec mon image, celle que doivent avoir les autres de moi. Mais qui donc tenait mes fils dans sa main ? Quels remèdes conseillerait-il à celui qu’il voit, là, par hasard, comme un spectre, comme une ombre chinoise? Au travers et au-delà de ce que je parais quelle vie on m’inventerait?

Je ne sais pas ce que les autres pensent réellement de moi, ce qu’ils feraient de ma vie en n’en contemplant qu’une fraction, un éclat, un morceau dans la rue. Je ne sais pas ce que je ferais de moi, si j’étais à leur place. Je ne sais même pas si je me penserais une vie.

Les gens, dans la rue, me semblent être comme des fourmis, satisfaits de n’être qu’une infime partie d’un néant ou d’une plus vaste structure qui les maintient occupés. Occupés à vivre, à transporter leur petite personne d’un endroit à un autre. Occupés à porter leur existence comme une charge.

Parfois, je n’ai pas la distance nécessaire pour guider les trajectoires et les histoires, les analyser, les contempler en dehors d’elles-mêmes. Parfois mon visage me devient si familier que je n’en reconnais plus la spécificité. Je ne sais plus lui adresser de pensées. Mon visage m’apparaît comme un livre fermé, une histoire trop lue que je n’ai plus envie de continuer.

Parfois, j’ai juste envie d’être pris pour une ombre, de passer inaperçu tout en écoutant ma musique, cherchant dans les reflets des vitrines une couverture pour me masquer, une occupation pour tromper les yeux de ceux qui voudrait m’en donner une. Parfois j’ai besoin d’être incontrôlable, hors de toute histoire, de fermer ma boutique, de me cacher derrière le comptoir.

L’espace blanc

Je ne voyage pas

si ce n’est entre deux mots

ce petit espace blanc

dont beaucoup diront

qu’il ne suffit pas

sert de voile

à mon embarcation

à mon visage

à mon désarroi

 

je reste là

cette aile

est une aire de repos

un souffle

le socle pour la beauté

qui se découpe

en mots

 

la plénitude

au regard de vos surplus.

 

Le ruban de soie

Sans connaître avec certitude l’endroit exact où il se trouvait, il y avait toujours eu en moi, un ruban de soie rose. Du même rose que les roses. Il pouvait en prendre toutes les variations, même celle très subtiles d’un blanc nacré de jaune, d’orange ou de bleu selon les désirs de la lumière. La lumière, me direz-vous, n’existe pas dans les trous et les puits que l’on a au fond de soi. Détrompez-vous, la lumière qui luit là, est d’une toute autre source que celle qui arrange les apparences de nos jours ou de nos nuits. Cette lumière a besoin d’être nourrie, principalement de choses qui ont de l’esprit. Ces choses qui se laissent caresser pendant des heures dans vos pensées et ronronnent de douceur comme les petits chatons encore aveugles, cachés dans le bain de poils, contre le ventre chaud de leur mère.

Un ruban de soie, vivait en moi. Une vie secrète, faite de déploiement et de battement en retraite. Il était trop faible pour les paroles amères mais résistait sans problème aux sucs digestifs, aux manquées d’air, aux poussées de fièvre. Sa voix était souple, chatoyante, rieuse. Rien, ni personne ne le faisait taire. Il chantait pour dissiper mes bouffées de tristesse, rassurait mon désarroi, gardait le fil des évènements lorsque j’en perdais le sens, se rappelait avec joie ce que j’oubliais lamentablement.

Un jour, après une journée de travail, au bout d’une file toujours plus longue de chômeurs, de gens qui ont froid, de gens qui n’ont pas le droit de rêver, de faire des projets parce qu’ils n’en ont pas l’argent, alors que je m’agenouillais pour fermer à la nuit qui tombait lourdement sur mes heures supplémentaires, la petite serrure de la porte vitrée de mon bureau, pour la première fois de sa vie, le ruban m’a murmuré : » je n’en peux plus. »

Pourtant, les jours d’après, les semaines et les mois suivants, il continuait à éclairer de sa petite voix et de ses douceurs, les files de chômeurs, d’expulsés du bonheur et de la dignité. Grâce à lui, je trouvais la force de rassurer, l’audace de contourner les programmes qui disent toujours non.

Sans plus savoir quand précisément, quelques jours avant les conneries de Noël qui scintillent partout pour rappeler aux gens qu’ils vieillissent comme des cons, sur mon vélo, malgré le froid, je pédalais avec entrain, pressé de régler les dossiers pour les personnes dont parlaient ces dossiers, j’ai entendu un « oh », un souffle à peine soufflé plus fort que l’élan que prend le pétale lorsque la fleur meurt.

Quelques heures plus tard, j’ai compris que c’était mon ruban qui avait gémis. Je n’entendais plus ni sa voix, ni son précieux silence lorsqu’il battait en retraite comme pour me protéger. La nuit, je fus réveillé par mon sang qui avait cruellement refroidi mon lit. Je n’avais plus mal nulle part, je ne ressentais plus aucune faim, ni aucune tristesse. Mon amour, l’homme qui dormait à côté de moi, a pris mon bras qui pendait comme une corde le long de mon corps blême. « Viens, il faut que je t’emmène ».

Aux services des urgences, à la place des démons inhumains qui vous confondent avec votre mal, et se vengent de la cruauté de la souffrance en vous faisant vivre un enfer éternel, des ange-femmes. Des mains fraîches sur mon front, des sourires pour les mots que soudain on ne trouve plus.

J’ai compris en silence que le ruban de soie s’était rompu, que le sang perdu n’était que l’étrange convoi funéraire qui le suivait dans ce funeste et dernier voyage. Un peu à la manière des personnages dans les tableaux de Ensor. Ses tableaux où la mort se teinte de feu, de sang et d’or, où les squelettes sont plus joyeux que les vivants, où la mort devient dérisoire, absurde, grotesque ou féerique, comme si elle s’ouvrait vers une nouvelle vie.

Ulalume

The skies they were ashen and sober;
The leaves they were crisped and sere –
The leaves they were withering and sere;
It was night in the lonesome October
Of my most immemorial year:
It was hard by the dim lake of Auber,
In the misty mid region of Weir –
It was down by the dank tarn of Auber,
In the ghoul-haunted woodland of Weir.

 

Here once, through and alley Titanic,
Of cypress, I roamed with my Soul –
Of cypress, with Psyche, my Soul.
These were days when my heart was volcanic
As the scoriac rivers that roll –
As the lavas that restlessly roll
Their sulphurous currents down Yaanek
In the ultimate climes of the pole –
That groan as they roll down Mount Yaanek
In the realms of the boreal pole.

 

Our talk had been serious and sober,
But our thoughts they were palsied and sere –
Our memories were treacherous and sere, –
For we knew not the month was October,
And we marked not the night of the year
(Ah, night of all nights in the year!) –
We noted not the dim lake of Auber
(Though once we had journeyed down here) –
Remembered not the dank tarn of Auber,
Nor the ghoul-haunted woodland of Weir.

 

And now, as the night was senescent
And star-dials pointed to morn –
As the star-dials hinted of morn –
At the end of our path a liquescent
And nebulous lustre was born,
Out of which a miraculous crescent
Arose with a duplicate horn –
Astarte’s bediamonded crescent
Distinct with its duplicate horn.

 

And I said: « She is warmer than Dian;
She rolls through an ether of sighs –
She revels in a region of sighs:
She has seen that the tears are not dry on
These cheeks, where the worm never dies,
And has come past the stars of the Lion
To point us the path to the skies –
To the Lethean peace of the skies –
Come up, in despite of the Lion,
To shine on us with her bright eyes –
Come up through the lair of the Lion,
With love in her luminous eyes. »

 

But Psyche, uplifting her finger,
Said: « Sadly this star I mistrust –
Her pallor I strangely mistrust:
Ah, hasten! -ah, let us not linger!
Ah, fly! -let us fly! -for we must. »
In terror she spoke, letting sink her
Wings until they trailed in the dust –
In agony sobbed, letting sink her
Plumes till they trailed in the dust –
Till they sorrowfully trailed in the dust.

 

I replied: « This is nothing but dreaming:
Let us on by this tremulous light!
Let us bathe in this crystalline light!
Its Sybilic splendour is beaming
With Hope and in Beauty tonight! –
See! -it flickers up the sky through the night!
Ah, we safely may trust to its gleaming,
And be sure it will lead us aright –
We safely may trust to a gleaming,
That cannot but guide us aright,
Since it flickers up to Heaven through the night. »

 

Thus I pacified Psyche and kissed her,
And tempted her out of her gloom –
And conquered her scruples and gloom;
And we passed to the end of the vista,
But were stopped by the door of a tomb –
By the door of a legended tomb;
And I said: « What is written, sweet sister,
On the door of this legended tomb? »
She replied: « Ulalume -Ulalume –
‘Tis the vault of thy lost Ulalume! »

 

Then my heart it grew ashen and sober
As the leaves that were crisped and sere –
As the leaves that were withering and sere;
And I cried: « It was surely October
On this very night of last year
That I journeyed -I journeyed down here! –
That I brought a dread burden down here –
On this night of all nights in the year,
Ah, what demon hath tempted me here?
Well I know, now, this dim lake of Auber –
This misty mid region of Weir –
Well I know, now, this dank tarn of Auber,
This ghoul-haunted woodland of Weir. »

Edgar Allan Poe

 

Ulalume

 

Derrière son chevalet

La mer s’est laissée sculpter dans l’acier par la tempête. Elle se cabre. Ses lames broient, ses vagues cavalent.

Un essaim de nuages bourgeonne à l’horizon, s’empare du ciel en formant des tourbillons. Les plages sont résolues, elles se taisent. Ce ne sont pas quelques petits rochers jetés en offrande qui empêcheront l’affrontement.

Toutes les embarcations humaines sont emportées par le large, elles ressemblent à des plumes, à ces quelques feuilles mortes balayées par les vents gourmands de l’automne. La témérité de l’homme est soudain réduite à si peu de chose . Elle n’est plus ni dérisoire, ni absurde : elle ne pose déjà plus de question. C’est à peine, si elle existe.

Ce n’est pas l’homme que la mer affronte, si elle se dresse ainsi c’est pour révolutionner, transformer radicalement un état trop tranquille et trop paisible : celui de nos habitudes et de nos façons de concevoir le monde en le ponctuant de convenances intellectuelles et sociales.

Le ciel devient soudain plus intransigeant que la pierre, même si il permet à mon regard de s’enfuir par un coin de lumière. Même si je devine l’éclaircie prochaine derrière son masque de nuages affolés. Le ciel prend appui sur une réverbération, sur cette ligne où il rejoint la mer, si bien qu’on a l’impression qu’ensemble ils ne forment plus qu’un.

Une seule et même masse bourdonnante, s’empare de l’espace, fige le temps.

Les bleus, les ocres, les bruns et les blancs qui moussent à la crête des vagues et qui ne sont pas sans rappeler l’élan des oiseaux marins, sont appliqués au couteau. Les couleurs ne parlent plus que pour elles mêmes. En cherchant à révéler la puissance des éléments naturels, elles révèlent la puissance de leur propre matière. La vague envahit notre esprit, suspend un temps notre regard.

J’en viens à me demander si Courbet n’a pas trouvé en elle et en ce paysage qu’il voulait représenter dans sa pleine réalité, un prétexte pour nous révéler la révolution picturale qu’il souhaite. La vague est devenue le geste puissant et total, la main du peintre, chamboulant l’espace représenté par la toile.

On dirait que le seul geste ayant encore un sens, possédant la vigueur nécessaire pour affronter les tumultes de l’existence, soit le geste de l’artiste, son brassement des formes, des matières et des couleurs. Une vague envoûtée par une tempête pétrit la réalité avec sa représentation, transforme notre vision du monde et modifie notre espace mental. La peinture seule, comme une vague, peut bouleverser l’homme au point de lui offrir l’occasion de se surpasser.

Plus simplement, j’ai l’impression que Courbet veut me faire comprendre que l’Art est devenu l’unique moyen pour l’homme d’échapper à l’ engloutissement de son existence par les rouleaux du temps et ses lames de fond.

La position la plus sûre pour contenir les tempêtes est de toute évidence, celle que Courbet s’est choisie et qu’il nous offre brillamment : celle qui se trouve derrière son chevalet et lui permet de suspendre le temps.

Déroute

AlguesConcarneau4

Notre forêt, c’est la mer,

lorsque nous sommes plusieurs ainsi à danser sous l’eau

on dirait un troupeau de misères jetées aux flammes.

 

Notre tourmente, ce sont les vagues aimantes

Nos larmes, les lames

Notre folie est la nuit dissipée dans les flots.

Son parfum argenté qui s’enfuit au loin.

 

Parfois, mes sœurs et moi rêvons que nous partons en essaim

bourdonner dans les cieux incertains qui moussent aux pieds des rochers.

 

Nous rêvons que nos chansons envoûtent, enlacent, aiguisent les certitudes.

et qu’ainsi, un jour, nous émouvrons le sein rond et doré de l’éternité.

Mais non, pour les petits vaisseaux, il n’y a jamais de route.

L’orchidée

Alors que le jour laisse couler depuis sa joue

jusqu’à ses genoux sa chevelure comme une lave diaprée,

alors que dans la nue les chevaux blancs s’affolent et dansent,

elle, comme un tout petit chaton fraîchement réveillé,

effleure de sa frêle et presque transparente petite langue

la lumière qui joue frénétiquement sur chaque pore de sa peau.

Le soleil à son  contact, s’évertue à transformer son or en suc scintillant.