Le ruban de soie

Sans connaître avec certitude l’endroit exact où il se trouvait, il y avait toujours eu en moi, un ruban de soie rose. Du même rose que les roses. Il pouvait en prendre toutes les variations, même celle très subtiles d’un blanc nacré de jaune, d’orange ou de bleu selon les désirs de la lumière. La lumière, me direz-vous, n’existe pas dans les trous et les puits que l’on a au fond de soi. Détrompez-vous, la lumière qui luit là, est d’une toute autre source que celle qui arrange les apparences de nos jours ou de nos nuits. Cette lumière a besoin d’être nourrie, principalement de choses qui ont de l’esprit. Ces choses qui se laissent caresser pendant des heures dans vos pensées et ronronnent de douceur comme les petits chatons encore aveugles, cachés dans le bain de poils, contre le ventre chaud de leur mère.

Un ruban de soie, vivait en moi. Une vie secrète, faite de déploiement et de battement en retraite. Il était trop faible pour les paroles amères mais résistait sans problème aux sucs digestifs, aux manquées d’air, aux poussées de fièvre. Sa voix était souple, chatoyante, rieuse. Rien, ni personne ne le faisait taire. Il chantait pour dissiper mes bouffées de tristesse, rassurait mon désarroi, gardait le fil des évènements lorsque j’en perdais le sens, se rappelait avec joie ce que j’oubliais lamentablement.

Un jour, après une journée de travail, au bout d’une file toujours plus longue de chômeurs, de gens qui ont froid, de gens qui n’ont pas le droit de rêver, de faire des projets parce qu’ils n’en ont pas l’argent, alors que je m’agenouillais pour fermer à la nuit qui tombait lourdement sur mes heures supplémentaires, la petite serrure de la porte vitrée de mon bureau, pour la première fois de sa vie, le ruban m’a murmuré : » je n’en peux plus. »

Pourtant, les jours d’après, les semaines et les mois suivants, il continuait à éclairer de sa petite voix et de ses douceurs, les files de chômeurs, d’expulsés du bonheur et de la dignité. Grâce à lui, je trouvais la force de rassurer, l’audace de contourner les programmes qui disent toujours non.

Sans plus savoir quand précisément, quelques jours avant les conneries de Noël qui scintillent partout pour rappeler aux gens qu’ils vieillissent comme des cons, sur mon vélo, malgré le froid, je pédalais avec entrain, pressé de régler les dossiers pour les personnes dont parlaient ces dossiers, j’ai entendu un « oh », un souffle à peine soufflé plus fort que l’élan que prend le pétale lorsque la fleur meurt.

Quelques heures plus tard, j’ai compris que c’était mon ruban qui avait gémis. Je n’entendais plus ni sa voix, ni son précieux silence lorsqu’il battait en retraite comme pour me protéger. La nuit, je fus réveillé par mon sang qui avait cruellement refroidi mon lit. Je n’avais plus mal nulle part, je ne ressentais plus aucune faim, ni aucune tristesse. Mon amour, l’homme qui dormait à côté de moi, a pris mon bras qui pendait comme une corde le long de mon corps blême. « Viens, il faut que je t’emmène ».

Aux services des urgences, à la place des démons inhumains qui vous confondent avec votre mal, et se vengent de la cruauté de la souffrance en vous faisant vivre un enfer éternel, des ange-femmes. Des mains fraîches sur mon front, des sourires pour les mots que soudain on ne trouve plus.

J’ai compris en silence que le ruban de soie s’était rompu, que le sang perdu n’était que l’étrange convoi funéraire qui le suivait dans ce funeste et dernier voyage. Un peu à la manière des personnages dans les tableaux de Ensor. Ses tableaux où la mort se teinte de feu, de sang et d’or, où les squelettes sont plus joyeux que les vivants, où la mort devient dérisoire, absurde, grotesque ou féerique, comme si elle s’ouvrait vers une nouvelle vie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.