Fermé

 

Les gens dans la rue sont comme des livres ouverts, on peut lire sur leur visage. Leurs traits guident les pas de mes histoires. Je fragmente, je superpose, j’entrechoque leurs trajectoires. Parfois, il m’arrive de les imaginer ailleurs que dans la rue. De leur concevoir une vie en dehors de ces fractions. Comme il me semble alors facile d’interroger et de lire leurs difficultés, leurs craintes et préoccupations, leurs espoirs. Comme il me semble facile de poursuivre de manière aléatoire le fil de leur vie et de leur composer une famille, des manies. De soulever le voile de leurs malaises, d’observer les détails de leurs gestes et de leur penser des remèdes. Les passants semblent être les ombres d’un théâtre de marionnettes dont les fils seraient dans mes mains.

Un jour, en me voyant dans le reflet d’une vitrine, je me suis aperçu un instant, comme étant un personnage parmi d’autres, un passant, un quidam de la vie. Une personne ordinaire. Je n’avais plus cet accès direct et simultané à moi-même, je me trouvais face à face avec mon image, celle que doivent avoir les autres de moi. Mais qui donc tenait mes fils dans sa main ? Quels remèdes conseillerait-il à celui qu’il voit, là, par hasard, comme un spectre, comme une ombre chinoise? Au travers et au-delà de ce que je parais quelle vie on m’inventerait?

Je ne sais pas ce que les autres pensent réellement de moi, ce qu’ils feraient de ma vie en n’en contemplant qu’une fraction, un éclat, un morceau dans la rue. Je ne sais pas ce que je ferais de moi, si j’étais à leur place. Je ne sais même pas si je me penserais une vie.

Les gens, dans la rue, me semblent être comme des fourmis, satisfaits de n’être qu’une infime partie d’un néant ou d’une plus vaste structure qui les maintient occupés. Occupés à vivre, à transporter leur petite personne d’un endroit à un autre. Occupés à porter leur existence comme une charge.

Parfois, je n’ai pas la distance nécessaire pour guider les trajectoires et les histoires, les analyser, les contempler en dehors d’elles-mêmes. Parfois mon visage me devient si familier que je n’en reconnais plus la spécificité. Je ne sais plus lui adresser de pensées. Mon visage m’apparaît comme un livre fermé, une histoire trop lue que je n’ai plus envie de continuer.

Parfois, j’ai juste envie d’être pris pour une ombre, de passer inaperçu tout en écoutant ma musique, cherchant dans les reflets des vitrines une couverture pour me masquer, une occupation pour tromper les yeux de ceux qui voudrait m’en donner une. Parfois j’ai besoin d’être incontrôlable, hors de toute histoire, de fermer ma boutique, de me cacher derrière le comptoir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s