La voix des anges

Mon sang perle à chaque pas,

dans toutes les notes.

Ma défaite se déroule comme la soie

souple, discrète, recouverte

de cet étrange éclat qui ne fera de moi

une femme.

Ma peine en s’éternisant dans ma voix

devient plus lucide que le cristal,

plus fragile que l’un de vos soupirs.

Je garde quelque chose de l’enfant

qui ne vieillira pas.

Ici

Ecchymose

C’est un homme en cage, c’est l’un de ces singes qui coincent les portes d’entrées des bars. C’est un morceau de corps accoudé derrière un comptoir. Il tue le temps en lisant les pages sports des gazettes, en ne se fiant qu’aux images. C’est un homme qui a rangé sa cervelle dans une impasse.

Ou serait-ce le moignon qui lui resterait à la place du corps, couché sur le podium d’une scène comme sur l’étal d’un boucher? Qui regarderait encore ce spectacle à la limite de l’indécence ? N’avons-nous pas perdu cette sordide habitude d’exposer nos monstres dans les fêtes foraines? Avons-nous encore cette espèce de curiosité malsaine pour l’informe et le tortueux ?

Le nez de cet homme est celui d’un boxeur. Son visage est ravagé, son identité semble avoir été gommée. Sa bouche fut à un moment donné, pulpeuse. Elle ne l’est plus. Elle ne l’est plus depuis qu’il a fait ce serment de papier, ce contrat bidon avec la morale et la société. Avant, il offrait l’entiéreté de son corps à la sodomie. À l’amour jugé honteusement gras.

S’il lui reste des mains, elle ne palperont plus : elles sont nouées. S’il lui reste des bras, ils ne servent pas. La moitié de son corps est cachée dans l’ombre, l’autre moitié se cache derrière la convenance d’un costume sombre, d’une chemise étrangement blanche, d’un noeud de cravate.

On dirait qu’il a fait un nœud avec lui-même comme pour mettre fin à une hémorragie, à la débâcle. On dirait qu’il ne lui reste plus que cette plaie ombilicale, ce trognon à la place du corps. Sa vie semble avoir été fort mal cautérisée.

C’est le portrait d’un prisonnier. Prisonnier de la nuit. Prisonnier d’un costume, d’un nœud. Il est ce qui n’échappera pas à notre regard.

Comme des volcans

J’ai bu toutes les paroles qu’il avait sur le cœur.

Après, je n’avais plus ni soif ni faim,

j’étais comme marchant dans le noir, sans plus aucun besoin,

abruti par l’absence, aveuglé par cette inutile beauté: j’étais écoeuré.

Les peines de l’homme sont des volcans,

on les croit éteints quand ils sont simplement endormis.

Narval

Une ombre nage en mon âme,

elle ondoie,

elle semble vague.

On dirait qu’elle tremble

par manque d’espace,

pourtant elle se sent bien

à manger les pieuvres,

à être prise pour un cadavre.

Une ombre nage en moi.

Elle auréole, part et revient.

Elle ne veut rien.

Juste admirer les beautés souples et

limpides.

Sentir les remous du soleil dans l’eau.

Se prêter à vous toucher comme un voile s’il le faut.

Une ombre nage et se marie

avec les graines de poussière et les fils de lumières

qui chantent dans les profondeurs marines et glaciales.

Entendez son cliquetis !

On dirait une cigale.

Écoutez ses sanglots, on dirait un bal de bulles mais c’est elle

qui fait l’animal.

L’hostie

Hostia i komunikanty

Il a mis sa main sur mon épaule alors que j’allais aller jouer dehors.

Il m’a dit viens.

Il a caressé ma tête, ma chevelure d’ange. Il disait.

Il m’a longtemps soupçonné en appuyant son regard partout et surtout au cœur de mes yeux et de mes larmes.

Mon fils, a-t-il dit, de quelle couleur est le paradis. J’ai pensé bleu mais je ne lui ai pas dit.  Je me suis tu lorsqu’il a mis le doigt de sa main droite sur ma bouche après en avoir dessiné lamentablement le contour.

Son geste imposait le silence alors que la peur criait tremblotante et transie tout au fond de mon âme devenue si hideusement pâle. Laisse-moi.

Comment faut-il manger l’hostie, cette chair de l’Homme, sans la mordre. Agenouillé et humilié, il faut lui tirer la langue.

Le corps mort du Christ vient depuis faire pipi dans mon lit presque toutes les nuits, saigner dans mes draps.

Les péchés de l’homme lui sont pardonnés au prix de quelques clous bien plantés dans la cervelle des foules bêlantes comme de galeux troupeaux des amen et ses alléluia.

Sur le banc du confessionnal, ma petite flemme est morte, enfermée dans le silence d’un immonde tabernacle plus noir et plus monstrueux que l’enfer.

Comme un voile

Il a tendu sa paume et je l’ai caressée du bout de mes lèvres. Il a mis sa main sur mon épaule et puis l’a fait glisser jusqu’à mon ventre, juste là où d’habitude il fait passer la sangle. Il a caressé ma croupe et puis ma jambe. Frôlé les joncs emmêlés de mes crins. Il a fait claquer sa langue contre son palais et je me suis pris à le suivre dans l’étroit couloir sombre et frais, entre les écuries.

Dehors, le soleil était déjà bien coupant et jouait avec les feuilles des arbres pour me faire peur et pincer dans mon coeur. Il galopait déjà en vainqueur intransigeant dans toutes mes prairies. Faisait tinter dans ses mains et sur toutes les fleurs son argent comme un voleur.

Lorsque je l’ai poussé gentiment de mon front sur son dos, il ne s’est pas retourné. Il ne m’a pas regardé. Il ne voulait plus jouer à être l’unique et vrai soleil que je suivrais aveuglément. J’ai fait claquer tous mes sabots d’un rythme irrégulier, sur les galets de la cour, pour masquer ou montrer mon désarroi et puis ma peur. Il ne haussa même plus ses si fins et beaux sourcils. Faisait comme si les reflets de ma robe de velours ne l’intéressaient plus.

Je ne comprends pas pourquoi les humains sont comme ça, parfois l’oeil plus brun et plus brillant que le mien. J’ai allongé l’encolure jusqu’à presque toucher ses chevilles. « Allons, fais pas le con, viens ! » m’a t-il soufflé bien faiblement. Seul, silencieux, calme et très doux, il m’a tendu la main, j’ai attendu sa caresse en vain. Entre nous, comme un voile froid et gris.

La Lys s’était parfumée du baume étrange et presque frisquet de la nuit. Elle avançait comme une jeune épousée, nue, le voile déchiré, à travers champs et prairies, comme si sa vie avait soudain perdu son court et était sans chemin. L’herbe s’attendrissait à la regarder ainsi au point d’en pleurer des perles de rosée.

Soudain, pris par le brin de ma folie, je me cabrai et le galop m’emballa au point d’élargir mes naseaux, de faire trembler le vent au rythme de mes sabots. Le temps cherchait à fuir.

Le ruban noir cinglant et glacial des flots calma ma tempête d’un non brutal et plein de larmes. Mon soleil silencieusement avait disparu. Dans le ciel, le voile de marbre des statues était tendu.

Petite ligne

Chère petite ligne,

 

Tu ne peux savoir combien je te chéris et apprécie que ta danse tout autour de moi soit aussi nette et aimante. Jour après jour.

Je ne ferais plus un pas sans toi. Sans entendre le cliquetis métallique de tes bracelets à mes poignets. Sans comprendre les secrets de ton souffle, sans espérer posséder la clef qui ouvre ton charmant coffret.

Désormais, je ne désire plus que m’habiller de tes baisers. Te laisser décider où il me faut aller, si c’est pour me coincer entre toi et le blanc d’une page. Entre toi et la douceur mystérieuse de ta couverture de velours ou de moire.

Désormais, je n’ai plus qu’un souhait, être saoul des mots que je boirai de tes lèvres. Jamais plus ton empreinte noire ne me fera croire qu’elle ronge comme le néant ou la peur. Elle reluit, je le sais, de splendeurs comme ces nuits de milles lunes éblouies d’amour pour la vie. Ton silence me parle comme les caresses. Le froissement d’une feuille à l’ombre de ton cil.Ta lumière ne s’endort que dans les écrins tendus entre deux mains. Viens !

Petite ligne, cours, chante et amuse n’importe quel musicien ! Petite ligne,  pars, pars toujours plus loin et fais que plus rien ne nous arrête.

Faire face

J’ai rêvé que j’étais enfin devenu un arbre.

Mes larges mains s’enfonçaient dans la terre comme des racines

je prenais pied sur n’importe quel terrain

les sables mouvants ne se faisaient plus craindre

les embruns me servaient de parfum

à imiter pour mes fleurs

la pluie même folle même rare ne tarissait jamais mes espoirs

une larme perlait à chacune de mes épines comme autant de grains de beauté

ma sève était une lave sacrée pour les petits peuples qui ne sont jamais fatigués

mon allure était étrange tant j’avais de branches

mes feuilles brandissaient des lances d’argent

se froissaient les nuits de grand vent

et se taisaient

face aux forêts de flammes

des soleils affamés

 

Désormais

En lui tirant le portrait, on lui a gommé le visage.

Il lui reste comme identité ce costume comme il y en a des milliers, comme caractère la couleur défaite de la cravate qui lui noue le cou. Il lui reste pourtant un semblant de force, une écorce.

Il faudrait seulement qu’il puisse encore accrocher un regard.

Non, c’est trop tard.

Il s’est désormais fondu au décor.