Comme un chat
entre les fentes
du jour
entre le soleil
Il neige. Des plumes tombent sur les rivières. Un pollen danse dans les airs et toi, tu es près de moi. Le monde s’est comme arrêté de tourner pour s’offrir aux caresses blanches du vent et de la lumière. La confiance que nous avons l’un dans l’autre nous rend plus forts, nous ouvre l’avenir. Je sens que ton cœur bat dans le mien, je sens que ma peur se blottit contre la tienne et qu’ensemble nous tiendrons bon.
Un ciel blanc recouvre le monde d’un linceul de lumière. Le monde, cet amas universel de mots et de gestes autour de nous, ne me semblera plus hostile et ingrat. Il marchera comme toi, juste à côté de moi. Les arbres, les feuilles, les herbes et les chemins perdent peu à peu leur matière en donnant leurs couleurs à la lumière. Le jour avance et prend de l’ampleur. Au fur et à mesure que je me rapproche de toi, c’est comme si le monde disparaissait happé par ta douceur.
Tant d’efforts, tant de combats perdus pour ce qui m’apparaît désormais futile. Le monde n’est rien sans notre connivence, sans ton amour. Sans tes rires dans les miens, sans nos voies qui se mêlent.
Je finirais par croire que tout se nourrit de ton amour même le temps et les saisons.
Il neige des plumes et des secondes fragiles comme de petits soupirs, tout autour de nous. Il neige des plumes à l’horizon. La laideur suspend ses pas, l’indifférence meurt.
Les draps comme des liens rompus
deux corps
on dirait des lutteurs
mais non
ce sont ceux de deux hommes
qui s’accouplent
le sexe de l’un entre les amas de chair
cherche à rentrer dans le corps de l’autre
les visages se touchent, tentent un même regard
et me renvoient comme dans un miroir
ma propre laideur bestiale
les mêmes angoisses
qui délavent les âmes et défont les pensées.
Elle roule entre les deux bandes de circulation, à cheval sur la ligne de démarcation. Je suis assis à la place du mort. Lorsqu’elle m’a surpris en partance dans le couloir de la maison, avec mon sac à l’épaule, elle s’est imposée : « je t’accompagne ». Je n’ai pas cherché à dire non. Elle roule vite. Une chance que les routes soient désertes. Parfois, elle frôle dangereusement la rambarde de sécurité à l’extrême opposé de la route. Pas d’arbre ou presque pas.
Lorsque nous nous apprêtons à rentrer dans un village, je lui crie : « ralentis ! s’il te plait ». Elle me sourit : « tu as peur ? » Oui, j’ai peur.
Nous y sommes bientôt. Elle arrête la voiture au bord de la route. Le reste du chemin est à faire à pied. Elle n’est pas vraiment équipée pour marcher. Elle est belle, élégante et ivre.
Je photographie les chemins qui ne mènent nulle part. Ceux qui ondulent dans une végétation laissée à elle-même. La seule trace de présence humaine reste le chemin serpentant sans but au milieu de rien et de tout. Je photographie des centaines de chemins, presque tous identiques dans leur solitudes, dans leurs égarements. On voit bien qu’ils sont perdus dans un monde qui continue de vivre, de se répandre, de soigner ses plaies ou d’exploser de vie.
Les chemins que je photographie forment des cicatrices, des phrases qui ne sont pas terminées, des habitudes bonnes ou mauvaises dont personne ne cherche vraiment à se défaire. Sans le savoir, mes photographies sont l’expression exacte et en images de mon propre malaise. J’ai 16 ans et j’aimerais me défaire de la trajectoire que la destinée semble m’avoir dessiné.
Le soleil se cache derrière un voile épais de nuages blanc-gris. Sa lumière se diffuse sans découper les ombres, sans faire éclater les couleurs. Le paysage est déjà peint en gris, la végétation se donne du mal pour rien. Les verts n’existent presque pas. La vue est maussade.
Elle est très belle, même défaite. Elle me suit sans plus me parler, elle m’observe. Ma mère a 35 ans de moins que mon père. Elle plaît aux hommes pourtant, il est le seul à l’avoir invitée à rester près de lui, plus par bonté naturelle je crois, que par amour véritable. Mon père ne se fait pas d’illusion, elle ne l’aime pas. Elle aime sa classe, son charme, sa force de rayonnement mais elle est trop meurtrie pour aimer véritablement quelqu’un. Entre mon père et sa joie permanente et elle, ma mère, il y a son mal-être perpétuel : la honte d’être elle-même, la conviction qu’elle n’a droit à rien d’autre que du mépris. Ils n’avaient pas l’intention de se marier, l’accord tacite qu’ils avaient conclu sans mot, leur convenait à merveille mais lorsque je suis arrivé, les familles ont insisté et ils se sont mariés.
Je comprends alors qu’elle se tient derrière moi, que c’est à elle que je ressemble le plus. La même angoisse me menace en permanence, je prends souvent conscience du mur épais et infranchissable qui existe entre moi et les autres garçons de mon âge. Très peu partagent mes intérêts souvent acharnés et exclusifs pour les petites choses que je photographie, comme ses morceaux de chemins, les corolles des fleurs ou les pigeons. Aucun ne se passionne pour la poésie avec autant de frénésie. Pour leur plaire, il faudrait que je sois capable de faire des concessions, de trouver des compromis. Pour faire face, elle a besoin d’alcool. pour faire face, j’ai mes livres et mon appareil photo. Comment combler l’appel du vide qu’on a accroché au nombril à l’intérieur de soi ? Comment faire face à ce qu’on nous donne sans demander jamais notre avis : la vie ? Comment faut-il la vivre et qu’est-ce qu’on peut en faire ? Faut-il se contenter d’en grignoter les secondes, petit à petit pour se dire qu’ainsi on en profite et qu’on la vit vraiment ? Faut-il remuer toutes les vases, résoudre tous les doutes, secouer tous les tapis remplis de poussière ?
Le chemin se perd constamment dans son voyage indécis et ne laisse jamais voir vers où il nous mène, pourquoi, il a été tracé et puis ensuite, abandonné. Sa texture faite de graviers et de terre ne laisse aucune autre empreinte s’inscrire hormis celles de la pluie. Des flaques plus ou moins grandes nous bloquent le passage ou découpent dans le ciel des lambeaux de tissus qu’elles laissent ensuite traîner ça et là.
En fin de compte, je pense que ma mère n’a pas les idées assez nettes pour s’apercevoir de l’absurdité de ma quête et de mon désir à vouloir tout retranscrire, sinon serait-elle ainsi en train de me suivre ici, où plus personne ne vient tellement cela semble laid. Pas un instant, elle ne se plaint ou tente d’entamer une de ces conversations pleines de reproches ou de bonnes recommandations comme j’en ai parfois surpris dans les discours des autres mères à leurs enfants. Ma mère n’est jamais à la hauteur d’une conversation avec moi. À cause de l’alcool. L’alcool simplifie nos conflits et met fin souvent brutalement à mes oppositions. Une gifle odieuse ne me laisse jamais la force de trouver les mots pour tenter une réponse. L’alcool creuse un vide toujours plus avide et sordide. J’encaisse et je me tais.
Finalement, au bout de l’après-midi, le chemin se termine brutalement sur une décharge clandestine. Dans une veine creusée entre les deux petits versants de deux collines, un amoncellement gigantesque de détritus en tout genre dérange la vue, empeste la mémoire, est en train de pourrir. C’est tellement révoltant et écoeurant que je ne me sens plus capable de prendre des photos.
« Allons, tire ! » Dit-elle « Vas-y ! la peine ne suffit pas ! Vas-y plante ton regard accusateur là ! Qu’est-ce que tu attends ?! Crois-tu que ce soit facile d’élever un enfant, un enfant comme toi ?! » Elle m’arrache l’appareil photo des mains et photographie mes mains qui soudain tremblent, mes larmes que je ne parviens plus à coincer dans ma gorge pour qu’elles ne coulent pas sur mes joues. « C’est ça la vie, Lieven chéri ! ça ne sert à rien, c’est de la merde quand plus personne ne vous aime. » Je suis terrassé, je me laisse couler jusqu’à m’agenouiller sur le sol. Je ne peux plus m’arrêter de pleurer, de renifler et de gémir comme une petite fille.
Revenue au calme, elle me rend l’appareil, envoie un coup de pied dans mon sac. « Je rentre » décrète-t-elle, transformée. Elle retire les chaussures qui lui donnaient cette allure aussi élégante et les balance dans le gouffre crasseux au bord du quel nous nous trouvons, elle et moi.
Je ne serais jamais que la ligne que tu suivras sans jamais pouvoir te défaire de la trace que j’imprime, du tournant que je fais prendre aux évènements et à ta pensée. Je suis une ligne, la langue d’un fouet, la coupure dans tes poignets. Je me répands comme les rumeurs, j’empeste l’existence de toutes mes exigences. Je suis le poison, le serpent sans tête, l’anguille turbulente. Le membre amputé par lequel tu continues de souffrir au delà de la mort. Je collectionne le vide en collectant les mots qui le contournent. Je suis une brindille, une balafre, la cicatrice de la peine qui froisse ton cœur depuis l’enfance. Je suis le barreau qui t’empêche de ne jamais savoir avec sécurité. Je suis ta béquille. Je suis le « non » craché 100 fois à tes interrogations qui ne comprennent pas. Je suis ton ignorance striant la vérité. Je suis la corde raide tendue au dessus du vide. La rivière indomptable qui a installé son lit au milieu de ta vie.
Veux-tu m’apprivoiser, c’est impossible. L’air que je respire est empesté de souffre, il m’arrive d’exploser, de lapider la vérité. Il faudrait que tu me donnes un nom. Une autre place que celle que je vole impétueusement à tes secondes. Il faudrait pouvoir te regarder dans un miroir, inciser méticuleusement et ne jamais m’abandonner. Tu n’as pas le bras, tu n’as pas le poignet pour me diriger avec raison. Tu ne sais que me précipiter contre le mur qui s’est construit petit à petit au milieu de tes projets.
Hier, j’avais dans la tête cette épine, cette boule urticante et puis j’ai compris que ce n’était qu’un de tes souvenirs, qu’il me fallait l’avaler sans prendre la peine de le disséquer. Le squelette s’est coincé dans ma gorge. Il allait m’étouffer. Il brûlait, il poignardait, il refusait cette digestion forcée.
Tu devais avoir 6ans, devant toi, une assiette (purée, carottes, petits pois et le cadavre qui te répugnait de ce qui avait dû être un poisson lorsqu’il vivait) derrière toi, un adulte imposant sa loi. Si tu voulais aller jouer, tu devais tout manger. Tu as tout mangé. Tout avalé sans protester sous l’oeil maladroit de cet adulte imbu. Tu as avalé le poisson et chacune de ses arrêtes, la peau gluante, la tête, la queue, les nageoires. Lorsqu’enfin tu t’étais libéré de cette immonde tâche, tu t’es levé, tu as souri à cet adulte courroucé et tu as affirmé : « je vais jouer ».
Le monde a très vite compris qu’il pourrait te faire gober n’importe quoi mais plus terrible encore, tu ne t’en étais même pas aperçu, ton obéissance absolue et ta discipline absurde s’étaient retournée contre toi. Cet adulte ne te méprisait plus, il te haïssait. Tu l’avais rendu ridicule, tu avais renversé son château de cartes de règles et de commandements inutiles. Plus personne n’avait d’emprise sur toi.
Alors dis-moi, combien de poissons comptes-tu encore avaler. Combien de châteaux de cartes vas-tu faire exploser avec maladresse ?
Hier, je voulais braver cette insolente rivière, la suivre jusqu’à ce qu’on lui barre la route. La force à creuser des méandres entre des falaises ou à défaut entre des collines aux hanches souples et rondes. Mais il n’y eut jamais rien pour lui boucher l’horizon. À l’infini, des champs et des prairies grinçantes comme le bois de vieilles caravelles.
Le ciel maladif s’assombrissait à chaque pas, le vent se comportait comme un lâche. Il ne me restait parfois que ce lit qui semblait vide. La rivière était un linceul noir sur lequel parfois brillait un nuage de fleurs violettes volages. Elles semblaient avoir déclaré une guerre implacable aux boutons d’or et aux papillons jaunes et rouges des fleurs qui ornaient les prairies. Parfois, au milieu de l’herbe verte, le ciel dans une flaque. Parfois comme des épées plantées dans le corps de l’ennemi, des roseaux. Moi et mon vélo obéissant à un appel absurde ne trouvions nulle part, le geste, l’attention qui nous laisserait croire un seul instant qu’on nous attendrait quelque part. Parfois comme des insectes quelques petites larmes tombées du ciel venaient piquer ma peau. Agacer ma décision et installer le doute.
Entre ciel et terre, entre eau et feu des praires, je n’étais même plus un élément. Mon désir ne serait pas accompli, la rivière que je croyais à l’agonie se livrait enfin à ce qu’elle attendait avant de se jeter follement dans les bras de la mer, avant de se faire dévorer toute crue par le soleil et l’été quelque part, elle s’accouplait une dernière fois, langoureusement avec le paysage.
Je vais érafler toutes tes radiographies, les piétiner, les traîner dans la boue. Je veux que ce soit elles qui aient mal et non pas elles qui te dictent le mal. Montrent sans pudeur tes organes, brisent des os. Figent et pointent du doigt les fantômes.
Hier la lune est descendue si bas, elle était rousse et parlait tout bas. Elle a frôlé les arbres et leurs doigts secs. Elle était lourde et lasse. Je ne suis plus un enfant et pourtant j’ai su qu’elle s’était parée pour cette étrange fête. Les cortèges qui pérégrinent jusqu’aux cimetières en marchant au bord de l’eau. Les carnavals burlesques où la mort s’invite sans être déguisée. Nos trônes royaux cachés derrière la grange attendaient encore en vain que la Lys se venge. Dans son ventre, tu le sais bien, ne roucoule qu’une source blanche et quelques nénuphars.
Je vais masser ton dos, te faire oublier les plaies, gommer les pas de la mort. Rallumer cette bougie dans tes yeux. Tu me parleras de ces terres inondées pour repousser l’ennemi. Des sacrifices fait à la vie pour gagner une simple seconde de tranquillité. Tu me confieras ta main, ce petit galet confiant et chaud. Tu t’endormiras parmi les mimosas, bercé par le soleil. Ce terrifiant et noir rocher qui me faisait si peur deviendra enfin le dos de la baleine, le chant de la mer, ton pied-de-nez aux mauvais. Le temps se laissera emporter au large. Ta vieillesse ne sera plus que ce mirage. Allons nage. Regarde-moi, papa.