Poisson

Je ne serais jamais que la ligne que tu suivras sans jamais pouvoir te défaire de la trace que j’imprime, du tournant que je fais prendre aux évènements et à ta pensée. Je suis une ligne, la langue d’un fouet, la coupure dans tes poignets. Je me répands comme les rumeurs, j’empeste l’existence de toutes mes exigences. Je suis le poison, le serpent sans tête, l’anguille turbulente. Le membre amputé par lequel tu continues de souffrir au delà de la mort. Je collectionne le vide en collectant les mots qui le contournent. Je suis une brindille, une balafre, la cicatrice de la peine qui froisse ton cœur depuis l’enfance. Je suis le barreau qui t’empêche de ne jamais savoir avec sécurité. Je suis ta béquille. Je suis le  « non  » craché 100 fois à tes interrogations qui ne comprennent pas. Je suis ton ignorance striant la vérité. Je suis la corde raide tendue au dessus du vide. La rivière indomptable qui a installé son lit au milieu de ta vie.

Veux-tu m’apprivoiser, c’est impossible. L’air que je respire est empesté de souffre, il m’arrive d’exploser, de lapider la vérité. Il faudrait que tu me donnes un nom. Une autre place que celle que je vole impétueusement à tes secondes. Il faudrait pouvoir te regarder dans un miroir, inciser méticuleusement et ne jamais m’abandonner. Tu n’as pas le bras, tu n’as pas le poignet pour me diriger avec raison. Tu ne sais que me précipiter contre le mur qui s’est construit petit à petit au milieu de tes projets.

Hier, j’avais dans la tête cette épine, cette boule urticante et puis j’ai compris que ce n’était qu’un de tes souvenirs, qu’il me fallait l’avaler sans prendre la peine de le disséquer. Le squelette s’est coincé dans ma gorge. Il allait m’étouffer. Il brûlait, il poignardait, il refusait cette digestion forcée.

Tu devais avoir 6ans, devant toi, une assiette (purée, carottes,  petits pois et le cadavre qui te répugnait de ce qui avait dû être un poisson lorsqu’il vivait) derrière toi, un adulte imposant sa loi. Si tu voulais aller jouer, tu devais tout manger. Tu as tout mangé. Tout avalé sans protester sous l’oeil maladroit de cet adulte imbu. Tu as avalé le poisson et chacune de ses arrêtes, la peau gluante, la tête, la queue, les nageoires. Lorsqu’enfin tu t’étais libéré de cette immonde tâche, tu t’es levé, tu as souri à cet adulte courroucé et tu as affirmé : « je vais jouer ».

Le monde a très vite compris qu’il pourrait te faire gober n’importe quoi mais plus terrible encore, tu ne t’en étais même pas aperçu, ton obéissance absolue et ta discipline absurde s’étaient retournée contre toi. Cet adulte ne te méprisait plus, il te haïssait. Tu l’avais rendu ridicule, tu avais renversé son château de cartes de règles et de commandements inutiles. Plus personne n’avait d’emprise sur toi.

Alors dis-moi, combien de poissons comptes-tu encore avaler. Combien de châteaux de cartes vas-tu faire exploser avec maladresse ?

2 réflexions sur “Poisson

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