Les chemins

Elle roule entre les deux bandes de circulation, à cheval sur la ligne de démarcation. Je suis assis à la place du mort. Lorsqu’elle m’a surpris en partance dans le couloir de la maison, avec mon sac à l’épaule, elle s’est imposée :  « je t’accompagne ». Je n’ai pas cherché à dire non. Elle roule vite. Une chance que les routes soient désertes. Parfois, elle frôle dangereusement la rambarde de sécurité à l’extrême opposé de la route. Pas d’arbre ou presque pas.

Lorsque nous nous apprêtons à rentrer dans un village, je lui crie :  «  ralentis ! s’il te plait ».  Elle me sourit :  « tu as peur ? » Oui, j’ai peur.

Nous y sommes bientôt. Elle arrête la voiture au bord de la route. Le reste du chemin est à faire à pied. Elle n’est pas vraiment équipée pour marcher. Elle est belle, élégante et ivre.

Je photographie les chemins qui ne mènent nulle part. Ceux qui ondulent dans une végétation laissée à elle-même. La seule trace de présence humaine reste le chemin serpentant sans but au milieu de rien et de tout. Je photographie des centaines de chemins, presque tous identiques dans leur solitudes, dans leurs égarements. On voit bien qu’ils sont perdus dans un monde qui continue de vivre, de se répandre, de soigner ses plaies ou d’exploser de vie.

Les chemins que je photographie forment des cicatrices, des phrases qui ne sont pas terminées, des habitudes bonnes ou mauvaises dont personne ne cherche vraiment à se défaire. Sans le savoir, mes photographies sont l’expression exacte et en images de mon propre malaise. J’ai 16 ans et j’aimerais me défaire de la trajectoire que la destinée semble m’avoir dessiné.

Le soleil se cache derrière un voile épais de nuages blanc-gris. Sa lumière se diffuse sans découper les ombres, sans faire éclater les couleurs. Le paysage est déjà peint en gris, la végétation se donne du mal pour rien. Les verts n’existent presque pas. La vue est maussade.

Elle est très belle, même défaite. Elle me suit sans plus me parler, elle m’observe. Ma mère a 35 ans de moins que mon père. Elle plaît aux hommes pourtant, il est le seul à l’avoir invitée à rester près de lui, plus par bonté naturelle je crois, que par amour véritable. Mon père ne se fait pas d’illusion, elle ne l’aime pas. Elle aime sa classe, son charme, sa force de rayonnement mais elle est trop meurtrie pour aimer véritablement quelqu’un. Entre mon père et sa joie permanente et elle, ma mère, il y a son mal-être perpétuel : la honte d’être elle-même, la conviction qu’elle n’a droit à rien d’autre que du mépris. Ils n’avaient pas l’intention de se marier, l’accord tacite qu’ils avaient conclu sans mot, leur convenait à merveille mais lorsque je suis arrivé, les familles ont insisté et ils se sont mariés.

Je comprends alors qu’elle se tient derrière moi, que c’est à elle que je ressemble le plus. La même angoisse me menace en permanence, je prends souvent conscience du mur épais et infranchissable qui existe entre moi et les autres garçons de mon âge. Très peu partagent mes intérêts souvent acharnés et exclusifs pour les petites choses que je photographie, comme ses morceaux de chemins, les corolles des fleurs ou les pigeons. Aucun ne se passionne pour la poésie avec autant de frénésie. Pour leur plaire, il faudrait que je sois capable de faire des concessions, de trouver des compromis. Pour faire face, elle a besoin d’alcool. pour faire face, j’ai mes livres et mon appareil photo. Comment combler l’appel du vide qu’on a accroché au nombril à l’intérieur de soi ? Comment faire face à ce qu’on nous donne sans demander jamais notre avis : la vie ? Comment faut-il la vivre et qu’est-ce qu’on peut en faire ? Faut-il se contenter d’en grignoter les secondes, petit à petit pour se dire qu’ainsi on en profite et qu’on la vit vraiment ? Faut-il remuer toutes les vases, résoudre tous les doutes, secouer tous les tapis remplis de poussière ?

Le chemin se perd constamment dans son voyage indécis et ne laisse jamais voir vers où il nous mène, pourquoi, il a été tracé et puis ensuite, abandonné. Sa texture faite de graviers et de terre ne laisse aucune autre empreinte s’inscrire hormis celles de la pluie. Des flaques plus ou moins grandes nous bloquent le passage ou découpent dans le ciel des lambeaux de tissus qu’elles laissent ensuite traîner ça et là.

En fin de compte, je pense que ma mère n’a pas les idées assez nettes pour s’apercevoir de l’absurdité de ma quête et de mon désir à vouloir tout retranscrire, sinon serait-elle ainsi en train de me suivre ici, où plus personne ne vient tellement cela semble laid. Pas un instant, elle ne se plaint ou tente d’entamer une de ces conversations pleines de reproches ou de bonnes recommandations comme j’en ai parfois surpris dans les discours des autres mères à leurs enfants. Ma mère n’est jamais à la hauteur d’une conversation avec moi. À cause de l’alcool. L’alcool simplifie nos conflits et met fin souvent brutalement à mes oppositions. Une gifle odieuse ne me laisse jamais la force de trouver les mots pour tenter une réponse. L’alcool creuse un vide toujours plus avide et sordide. J’encaisse et je me tais.

Finalement, au bout de l’après-midi, le chemin se termine brutalement sur une décharge clandestine. Dans une veine creusée entre les deux petits versants de deux collines, un amoncellement gigantesque de détritus en tout genre dérange la vue, empeste la mémoire, est en train de pourrir. C’est tellement révoltant et écoeurant que je ne me sens plus capable de prendre des photos.

« Allons, tire ! »  Dit-elle « Vas-y ! la peine ne suffit pas ! Vas-y plante ton regard accusateur là ! Qu’est-ce que tu attends ?! Crois-tu que ce soit facile d’élever un enfant, un enfant comme toi ?! » Elle m’arrache l’appareil photo des mains et photographie mes mains qui soudain tremblent, mes larmes que je ne parviens plus à coincer dans ma gorge pour qu’elles ne coulent pas sur mes joues. « C’est ça la vie, Lieven chéri ! ça ne sert à rien, c’est de la merde quand plus personne ne vous aime. » Je suis terrassé, je me laisse couler jusqu’à m’agenouiller sur le sol. Je ne peux plus m’arrêter de pleurer, de renifler et de gémir comme une petite fille.

Revenue au calme, elle me rend l’appareil, envoie un coup de pied dans mon sac. « Je rentre » décrète-t-elle, transformée. Elle retire les chaussures qui lui donnaient cette allure aussi élégante et les balance dans le gouffre crasseux au bord du quel nous nous trouvons, elle et moi.

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