Baume

Elle a posé ses mains comme deux ailes sur mes hanches

l’une d’entre elles a poursuivi les ombres qui voilaient mon âme

-le soleil portait le ciel dans son ventre-

l’autre s’est mise en frôlant mes rives sauvages et les lichens secrets

à invoquer les vertus opalescentes et douces du jade

 

Apnée

Adam Fuss Untitled, 2010 daguerreotype assemblage 40.8 x 48 x 4.8 cm

Les papillons de mes pensées

ont des ailes de papier conçues pour de petits voyages

ils avancent dans le silence azuré

d’une lettre au cœur d’une autre

ils ne transportent que les poussières colorées de l’existence

sans espacement perdu

ils déplacent peu à peu l’infime matière du souvenir

avant que la vie ne s’en soit complètement évaporée

pourquoi faudrait-il que je prenne la parole

afin de réserver quelques parcelles du temps

à rien 

comme si j’avais à me soucier de camoufler le vide

entre des phrases 

comme si j’avais à épargner mon souffle pour un lendemain absent

Ancrer

Il nage dans l’azur comme le font les fleurs

en aveugle

en sourdine

il frôle l’insouciance

du bout de ses ailes comme le font les pages

il se soustrait dans le blanc comme le fait l’encre

en simulant

en sinuant

vers cette incohérence malade

qu’on nomme la phrase

le papillon noir de ta mémoire

Palampore

Mille petites mains se sont mises à broder

des fleurs, des feuilles et des tiges comme des cheveux

sur le ciel ocre d’un très fin coton

mille points scintillants se sont mis à palpiter

comme les notes de musique dans les champs du printemps

la soie appelait la lumière à se poser

sur les pétales  les pistils et les pollens

frêles se dispersaient dans la brise

pour fertiliser l’infini odorant de ton lit

on aurait pu tenir dans la main

toutes les couleurs et leurs parfums

Elles battaient des ailes comme les biches leurs cils.

Ce jardin regardait à peine plus loin que le geste souple et ample de ta main

Tout y semblait si fin qu’on se demandait comment il tenait

si bien tête à la laideur

de ceux qui se moquent des fleurs

et des enfants et des insectes qu’elles émerveillent.

Arborescence

Giorgos Gyparakis, Yin-Yan, (2011)

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.

Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.

Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.

Bruissements

Lola Dupré

J’ai les bras aussi longs qu’ils me servent de cœur

mais pour marcher c’est comme si mon corps avait été renié

né sans tibias   n’ayant que de frêles ailes

comme les papillons de nuit

j’hypnotise  les lueurs

et me laisse prendre par une infernale ronde

on n’entend plus que le bruit de mes ailes ou de mon cœur qui bat

happant en vain les moindres pans de lumière

brassant sans fin les ténèbres

mais non finalement ce n’est que le roulement de la vieille manivelle

d’un vieil engin rouillé qui grince dans mon dos

Etruscan Painting 2

Tibia

Les ailes

Herbert Draper- The Lament for Icarus

Je n’en veux pas à la réalité

bien au contraire

Pour ce que je peux en voir et en comprendre

je la trouve plutôt lucide   efficace              insubmersible

Elle s’avance partout

victorieuse guerrière de tous mes fantasques combats

Elle se débrouille fort bien

pour échapper à toutes mes théories et superstitions

 

se laisser vérifier autant de fois qu’on veut

Je n’en veux pas à la réalité

de m’avoir fait naître dans une prison

ne n’avoir su mettre sur ma route que des bâtons et le doute

Comme au buisson

ses épines

n’ont pas fait que me piquer ou me déchirer

Son intransigeante vérité m’a servit de petit escalier en colimaçon

Que je monte ou me retourne     un tourbillon m’étourdit

Je n’en veux pas à la réalité de marcher avec des bottes de soldat

de toujours pointer du doigt ce que je n’ai pas

la mémoire

des automatismes

la foi complète en mes propres idées (j’ai toujours l’impression de me tromper)

tort ou  raison

Je n’en veux pas à la réalité d’être ce que je ne suis pas

sans elle

je n’aurais pu m’inventer

les ailes et l’air.

Poulpe

L’encre noire a résorbé toutes les contraintes matérielles qui la maintenaient encore prisonnière de nos pensées. Le noir lourd et fantomatique des nuits de cauchemar s’est évanoui au profit de la nuit nue d’un lac muet.

Une nuit d’ébène s’avance sur la scène, son corps désarticulé se donne en spectacle. La nuit sans étoile, onctueuse et souple, veloutée est apparemment à notre écoute. Dans sa solitude, vaporeuse et volatile, elle consolide notre fuite, masque ou s’offre à tous nos égarements. On croit contenir enfin une essence, cette certitude rare mais nous ne touchons que des ombres sans vouloir vraiment le savoir. À quoi bon ?

C’est dans le noir que notre âme se dénude et se dénoue. Il ne nous reste plus qu’à composer avec ce néant, avec ces devenirs et ces transgressions. Que nous faut-il faire de ce poulpe qui danse dans notre ventre?  Va-t-il encore parler comme un mort et s’installer à notre place ? Se coucher dans notre lit et dormir grinçant entre nos pages ? Il ne nous reste plus qu’à ordonner ce que la clarté nous refuse inlassablement. La nuit entre et insinue peu à peu ce qui fera notre déroute. Elle s’étale, éternité mobile faite de froissements d’ailes et de mouvements de nuages. Elle nous rend le silence et se répand comme un venin : voilà la vanité qui revient.

Ce liquide sombre s’ancre jusqu’à se laisser couler dans nos veines. La nuit nous soude à quelques mots, à quelques balbutiements de phrases. Elle fait tache : on œuvre. Elle se gorge, elle s’échappe, elle s’écoule : on meurt. Elle s’imprègne mais ne crée pas le jour. Nous restons pour toujours, sans savoir, à l’ombre des phrases que nous sommes incapables d’écrire.