Talisman

C’est une pierre qui dort. On ne voit pas qu’en son sein scintille un univers à venir: pins aux aiguilles titillant joliment le ciel de votre esprit, rochers agrippant le regard de votre volonté, l’oiseau de vos souvenirs se posant sur une branche, ailes tendrement repliées comme s’il n’avait plus à s’envoler. C’est une pierre qui semble devoir vous révéler la puissance de vos rêves par rapport à l’irrévocable réalité de l’ordinaire.

On ne voit guère les remous somptueux de ses océans, on soupçonne à peine la souplesse de son opalescence et l’onctuosité limpide de ses reflets. On ignore tout de la souveraineté charnelle de son corps. C’est une pierre qui ne se révèle qu’à celui qui la choisit lentement. Elle est un végétal à l’état de bourgeon, son soleil est l’éternité.

C’est une pierre qui dure. Vos mains lui donneront des ailes lorsqu’elles se mettront au travail. Sortie du lit de la rivière, polie, elle nettoiera votre âme. Elle sait que les blancheurs laiteuses de ses phrases, petit à petit transformeront le regard que vous avez sur la vie.

Un jour


León Ferrari (Argentine, born 1920)
1962. Ink on paper, 26 x 18 7/8” (66 x 47.9 cm). Purchase.
© 2012 León Ferrari

Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.

Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.

Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.

 ♥Léon ferrari

Baume

Elle a posé ses mains comme deux ailes sur mes hanches

l’une d’entre elles a poursuivi les ombres qui voilaient mon âme

-le soleil portait le ciel dans son ventre-

l’autre s’est mise en frôlant mes rives sauvages et les lichens secrets

à invoquer les vertus opalescentes et douces du jade

 

Apnée

Adam Fuss Untitled, 2010 daguerreotype assemblage 40.8 x 48 x 4.8 cm

Les papillons de mes pensées

ont des ailes de papier conçues pour de petits voyages

ils avancent dans le silence azuré

d’une lettre au cœur d’une autre

ils ne transportent que les poussières colorées de l’existence

sans espacement perdu

ils déplacent peu à peu l’infime matière du souvenir

avant que la vie ne s’en soit complètement évaporée

pourquoi faudrait-il que je prenne la parole

afin de réserver quelques parcelles du temps

à rien 

comme si j’avais à me soucier de camoufler le vide

entre des phrases 

comme si j’avais à épargner mon souffle pour un lendemain absent

Ancrer

Il nage dans l’azur comme le font les fleurs

en aveugle

en sourdine

il frôle l’insouciance

du bout de ses ailes comme le font les pages

il se soustrait dans le blanc comme le fait l’encre

en simulant

en sinuant

vers cette incohérence malade

qu’on nomme la phrase

le papillon noir de ta mémoire