Attelle

SoLdetail2

Alwyn O’Brien
Story of Looking (detail), 2010
Porcelain and glaze
Two Pieces 12 1/2″ x 14″ x 5″

J’ai construit pour le vide une prison

avec les idées que je me faisais de toi

on dirait qu’un buisson d’épines

agrippe la lumière

j’ai brodé une histoire et puis encore une autre

regarde comme elles se superposent

ma chevelure guerrière

s’enfuit comme un incendie

en te laissant des trous de mémoire

j’ai conçu mot à mot

d’ombres en ombres

une prison pour la réalité

il me faudrait être capable de regarder

si elle se fraie un chemin

au-delà de mes nœuds

à la fin de mes phrases

j’ai tressé un corset pour mon désarroi

une nacelle pour emporter mon désespoir

et puis

j’ai refermé la grille du jardin sauvage où se côtoient

étranges racines et galops de pétales enjoués

je me déplace désormais à la vitesse d’une larme

sans supposer faire le moindre mal

à ton âme

Manuscrit

Cui Fei, Manuscript of Nature

 

Les lettres sont sur mes pages

comme des petits points de suture

 

qu’est-ce que les plaies ainsi cachées

peuvent bien avoir à dire de moi

 

 

Je suis morcelée j’ai voulu observer et comprendre

tous les visages de l’homme

j’ai parcouru le regard vide l’âme lasse

toutes les rides rendues à la vie sauvage

par les jours de débâcle et par les heures où de la vie

il ne reste plus que la bave.

 

Archet

Multicellular Organic Neural Network Lives in Nitrogen-Oxygen Atmosphere 270 K - 300 K

À l’intérieur de moi, il y aurait un puits aux profondeurs abyssales

mon sexe fleur de soie

fleurirait aux lueurs que la lune déploie sur son tendre visage

Mais quelles seraient les paroles de mon âme ?

L’air trouble qui froisse mon cœur et ma peau,

Brûle mon ventre et renie mes silences ?

À l’intérieur de moi, il y a un ruisseau qui serpente

les reflets de sa peau

chantent et dansent en traçant des cerceaux

Mise en abîme

Nicholas Kennedy Sitton
Nicholas Kennedy Sitton

Au fur et à mesure que l’obscurité se retire, mon visage se creuse d’ombres à l’endroit des yeux, des joues,  de la bouche. Je n’ai plus de regard, plus de parole et lorsqu’enfin sort de mon sein ce qu’on pourrait prendre pour un chant, on comprend qu’il ne me reste presque plus rien au dehors de ce corps et de son faible écho.

Je sers de socle à un langage rigide et désarticulé. Mes bras que je prenais pour les ailes agiles de mon imagination sont les moignons maladroits et pourris d’une existence qui n’a pas pu prendre de la force. En pleine dégénérescence, mes mains au lieu de porter des fruits fabuleux, tremblent en exposant les rides et les ravins de mes solitudes. Toute ma stature osseuse est une construction fragile en train de perdre l’équilibre. Elle s’élancerait vers le vide si elle n’était retenue par le point nu et frémissant d’une pupille.

Au fur et à mesure que la lumière progresse, que le jour s’avance la queue entre les jambes, je laisse dans les miroirs l’empreinte presque effacée d’un spectre. Ai-je jamais vraiment été quelqu’un qu’on a aimé ? Autour des souvenirs, rampe un serpent silencieux de gestes et de pensées, une habitude vive de respirer sans plus rien à avoir à espérer.

Dissection

Tu as cru que je viendrais portée comme une note de musique par des auréoles colorées.

Tu croyais que tu pourrais me prendre dans les bras,

me récolter dans tes paumes, me contenir dans un songe.

Tu voulais m’apprivoiser, tu pensais que mes rires soulageraient tes blessures. Tes petites entailles par lesquelles le monde se faisait sentir et semblait parfois ressurgir de tes plus sombres profondeurs.

Tu ne guériras pas de ce que la vie a maintenant fait de toi.

Ma tendresse est trop molle et mon silence avance comme les marées noires : il arrivera trop tard. Ton cœur est déjà froid.

Ton propre souffle est en train de t’asphyxier.

Sous ton œil, le cerne dessine comme un croissant de lune bleuâtre et dans ton ventre,

le noyau vicié d’un soleil écarlate tremble en entendant au loin les premiers cris de la mort.

Hominidés

Toi et la forme polie

de mon corps

entre tes mains

¤

nos voyages se poursuivent

et se déploient comme les rivières

quand elles meurent dans la mer

¤

ton épine dorsale est devenue une flamme

et la mienne enfin une femme

¤

par vagues successives

par incisions du hasard

par l’épuration du temps

¤

toi et moi sans superflu

Trot

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Vyacheslav Novkov

°

Les mots te traversent comme les ruisseaux les forêts

Ils forment des colonies désordonnées de chuchotements

Ils miroitent comme si ils allaient disparaître tous les points du silence

Feuilles aiguilles bourgeons fleurs et fruits

racines et cimes s’abreuvent aux sources secrètes d’une seule lettre

poursuivent les serpents lumineux  décrivent de fulgurantes constellations de sons

Pour former un sens les mots en prennent plusieurs

pour construire une phrase ils se laissent couler par hasard

érodant les roches d’un chemin

polissant le temps

oubliant l’espace un instant

Pour forger un mot tes sens doivent accepter le trot régulier et monocorde d’une signification

une seule que tu serais obligé de choisir

pour être compris

Il n’est rien qui puisse définir le froissement des étoffes limpides

qui envahissent tes vaisseaux à chaque fois que tu poses un pas.