Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
La mer est absente, elle est de sortie. Est-elle lasse de répondre à mes questions et de m’en poser d’autres, comme on pose une fleur coupée du jardin sur le plateau du petit-déjeuner?
La remplace un lac docile couleur argent. Mais je sais bien qu’il restera muet car seulement lui plaît de lisser ses plumes et de roucouler lorsque du regard je caresse doucement son duvet. Il n’est pas envie de s’envoler.
Plus de vague, les rives commencent à se flétrir comme les feuillages des plantes qu’on oublie d’abreuver. Les rochers soudain me semblent avoir oublié leurs colères magmatiques qui datent depuis leur naissance lointaine. Tout ce qui se serait produit là entre deux mondes, l’un marin, l’autre terrestre a été mis en suspend. Les conversations, les gloussements aquatiques, les cris des oiseaux, le chant des courants, le grincement des grains de sable les uns sur les autres ont disparu…
Phthalo Blue X-Ray, Self-Portrait, oil on canvas, Alison Van Pelt
Comme le seul fruit
pendu au bout de la branche
désespérée
la parole qui n’a pu se libérer
de ma nescience magnétique
Dans le ciel ignorant le soleil se baigne
et s’éclabousse de lumière
à la manière d’un jeune enfant
soudain l’éclaircie provoque en moi
une tempête invisible
mon cœur est soufflé
par l’onde de choc d’un ras de marée
Bleues éblouies les montagnes enneigées
naissent d’une rencontre entre le silence
des abysses et celui des surfaces effleurées
par la vie
seul fruit suspendu au dessus du vide
à la place du bourgeon un tarissement
Le Manuscrit Bihbahan (Fars, 1398)–(musée d’art turc et islamique d’Istanbul, n°1950)
Ce n’est pas un galet que le soleil arrose
ni une rose transmutée en pierre qui parviendrait encore à balancer la tête
d’avant en arrière
c’est un oiseau qui se pose sur le rocher
le plus éloigné du jardin
son regard tourmenté et noir
ne va pas vers la mer
c’est le ciel qu’il regarde
miroiter dans une flaque
il aimerait s’abreuver et
comme la pointe effilée d’un calame
tremper son bec dans cet encrier
ce qu’il a à écrire il le crie à la cime
du cyprès
sa chanson rappelle la douceur
du lichen qui passe
du noir au gris du bleu au vert
attendri par la pluie
son chant appelle
les nuages
à poursuivre plus loin
leurs longues promenades