Encadrement

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J’avais tant chercher le point
à partir du quel je pourrais établir
mes racines
ce qui ressemble vaguement
aux souffles vivants des souvenirs
haleine de mon âme
que mon attention se laissa contenir
dans un cadre
un cadre comme ceux qu’on fabrique aux miroirs
qui avec le temps
arrondissent les angles
au centre la fente d’une pupille de félin
mon regard n’avait rien de féroce
nourri de soleil il avait soif
soif de cils
un trait à la fois pour l’ombre et la poussière
un trait au départ d’une lettre à la fin d’une larme
à force de plonger au sein de ce qui fait le regard
j’atteindrai peut-être la plage irisée
laiteuse comme la peau
du visage
de la lune
la nuit sera le multiple de ce point sombre
qui n’existe pas
énergie noire de mon regard
comment n’a-t-il point perdu espoir?!


Image ©Bertrand Els

Microclimat

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Bertrand Els

 

Au dessus de moi l’énorme masse nuageuse d’un mot
d’une phrase comme une montagne
si dense ……si noire si rugueuse qu’elle pourrait porter le nom

de l’absence
ignorance sombre et venimeuse oubli vertigineux
suspicion qui invente des vérités à gober
sans s’étonner
je suis sur le point de céder sachant même si je l’espère que rien

rien

ne peut me soulager de l’oppression
de la peine
de l’étouffement
de la noyade
qui s’enchâssent
rien
et pourtant alors que je ferme les yeux
je sens un puissant courant mener sa propre route
un halo nait dans un nœud
un reflet prend feu sans consumer sans rien rendre en cendre
Au dessus de moi énorme ma volonté

plus volatile que  plumes et  neiges
plus liquide que l’air plus fluide que la pluie

s’empourpre
au dessus de moi une colère encore prisonnière
sur le point de se laisser dompter

devient soudain le cri sourd d’un astre dans son

univers

Les choses à faire

 

The Greek Slave, Hiram Powers, detail.
The Greek Slave, Hiram Powers, detail.

Transcrire
le ruissellement des ombres sur les troncs comme si elles cherchaient à fuir l’emprise du vent
comprendre
qu’on distribue aux éléments des noms
apprendre
les fleurs
manipuler avec tendresse
les jeunes pousses
imprimer
le parfum végétal de l’air
regarder
l’écume de la vague face aux profondeurs d’un bleu nocturne
comparer
la griffe du chat à celle d’une étoile filante
ne pas se questionner à propos de
la présence de la lune en plein jour
apprécier la disposition
des astres au dessus du maquis sauvage
oublier volontairement
tout ce qu’on m’a appris
rester
au large seule comme si je ne voulais plus voguer à contre vent

Mustella nivalis

MSU V2P1b - Mustela nivalis subspecies painting

Le chat s’était posé non loin de moi     sous la tonnelle
afin de profiter d’un même brin     d’air frais
alors que j’allais me mettre à écrire
est apparue  calme   décidée
une belette
comme pour marquer
entre l’exubérance affolée du jardin    et la maison ouverte
un trait d’union
un trait vif    d’une certitude
aiguisée

soudain le chat
la belette alors
a dessiné
un dernier trait
enchanté
entre le jardin et le ciel
entre ce que j’allais écrire et la réalité    qui ne peut    me rappelle-t-elle     que s’échapper       comme elle
le point final         -mais serait-ce le dernier-    je le pose comme un chat endormi
aux abords d’un rêve     plus vrai que nature         les souvenirs le soulignent et l’encerclent
avec de plus en plus d’insistance
petits yeux de jais        fourrure de feu et de neige        est-il possible que
l’animal
ait jamais eu    l’intention de se défendre     au lieu de fuir         dans une faille entre deux rochers

Adventice

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William Henry Fox Talbot, Wild Fennel (1841-42)

S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée     en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire     pour développer les racines
une chambre claire     pour les tiges   les épines     les feuilles
les boutons       les rejets
J’attends     je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci   de perfection
qui ressemble         au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage     de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir

Ville

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Dehors
je ne sais plus si c’est la symphonie de bruits
qui construit peu à peu les lieux
ou si c’est l’espace qui se laisse modeler
afin qu’il révèle ce qu’il contient d’éclats
je m’endors
et sans le vouloir mon esprit s’essaye au jeu
du puzzle géant de l’existence
labyrinthe de miroirs, kaléidoscope de reflets
impalpable et froid lisse comme une plaque d’argent
qu’on a polie
les galeries les veines se reconnaissent aux traces qu’elles ont laissées
ainsi que le font les vers
à la surface du bois qu’ils ont réduit en poudre
Je m’en sors
dehors le jour
me réveille en me demandant ce qui aujourd’hui va
disparaître à jamais.


Source image: Bertrand Vanden Elsacker

Minéral

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Adam Fuss

Un galet
et pourtant ils sont des milliers à occuper les fonds du torrent
un galet poli par le soleil n’a presque pas d’ombre
lourd et chaud
palpite comme un cœur
un galet qu’un imprudent prendrait dans la main
avec l’espoir de le laisser tomber
dans l’eau pour avoir le bonheur d’entendre le bruit du poids de l’existence qui se sauve
mais sous la pierre l’Aspic
Sous l’eau les cerceaux du soleil encerclent
un galet
gris
gros
D’abord la main
le poignet
le bras
le tronc
les jambes
les pieds
et ce qu’il reste au cerveau d’esprit
se crispent et durcissent
insensiblement
la vie son poids dans ton cœur est
un galet poli par la douleur

 

Source image

Réserve

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Zhu Daoping(朱 道平 Chinese, b.1949)

C’est un mot dont on dirait
qu’il est fait du jet d’encre
tracé d’un seul morceau
par un pinceau
bu par le papier
il vous observe en train d’essayer
de deviner de quoi il parle

d’un pays lointain
où des montagnes dévalent
des torrents
dans leurs vagues comme des mains
se tournent et se retournent les galets

d’un pays où les fougères forment
les forêts en fredonnant
par la lumière qui coule de mousses en lichens
les arbres se font décortiquer l’âme et le tronc

d’un pays au delà du trait
que posent les regards
sur l’horizon

 

Zhu Daoping

Source image: B-Sides