squale.

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C’est un tigre

Disait on

Mais il semblerait que je sois

Un squale 

Les rayures sur le dos sur les flancs 

Ne sont que les reflets vagues de l’eau 

Le ventre est blanc

la mâchoire ne connaît que la morsure

pour répondre aux maux

aux invasions perpétuelles de mon territoire 

C’est un monstre disait-on

Parce que mon œil est noir et ne semble pas vous voir 

Pourtant je sens le moindre mouvement 

La peur et le frétillement de votre cœur une seule goutte de sang dans l’océan 

Je ne suis plus que chair flasque étoffe fantomatique échouée sur un rocher mélangée à l’écume l’estomac rempli de sable 

Personne n’a l’audace de pleurer ma disparition lente et assurée 

Savez-vous seulement où j’erre de quoi je me nourris où grandissent mes petits 

Jardin de jade

C’’est l’hiver au jardin. Dans les buissons, pétillent les derniers ou les premiers fruits, selon la position que l’on prend face aux choses comme quand on regarde la lune et que l’on s’interroge pour savoir si elle nous montre un premier ou dernier quartier.

C’est l’hiver et quelques gouttes invisibles touchent les feuilles des oxalis. La pluie picore mon coeur et pointe à chaque fois une feuille en périphérie de mon regard. Je ne perçois de la pluie que quelques éclats, elle sautille d’un végétal à un autre, de la danseuse, on n’entend que le bruit de la pointe du chausson sur la scène. Un bouquetin en équilibre sur une paroi rocheuse

C’est l’hiver en mots et en paroles, en actes, il n’est pas encore là. Aux abris, personne encore ne dort. Les lits sont faits mais les êtres sont absents, habitués à voyager encore sur les chemins, laissant l’empreinte d’un cri dans la ramée, d’un crissement d’entre les aiguilles sèches des pins sur la face plane et presque froide d’une pierre plate.

C’est l’hiver et je doute. Le versant lumineux de mon être se fige, se glace. S’annonce un déclin, se décime le temps, s’érode le ciel devenu colonne de jade, blanc en train de perdre ou de gagner en transparence. On s’interroge sur ces fracas de roches. Est-ce un orage ? Les nuages raclent et rayent et polissent .

L’espace liquide, le temps fluide, la matière qui s’égoutte alors qu’elle est presque devenue poussière se mélangent pour former un tableau. Sur la colline, si près du précipice, un moine médite, un pin, le portique d’un temple, le vêtement ample du vent, les soies du silence. 

L’autre monde

Derrière les yeux comme des perles d’ambre

déjà l’autre monde du rêve

la réalité secrète se laisse tisser de sommeils en sommeils

dans les soies du pelage persiste l’odeur de feuilles l’odeur de la forêt

la terre et ses racines

le soleil et ses bractées

le sommeil respire en soulevant l’univers comme s’il était devenu cette bulle d’air

portée par le vent

s’offrent les coussinets et les vibrisses les griffes rétractiles et les canines d’un blanc ivoire

du carnassier dont le moteur soudain se met à ronronner  


Embouchure

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La colombe quotidienne trempe la pointe du bec

afin que l’eau auréole autour de ce point

perde son équilibre de tranquillité endormie

la guêpe de son corps vibrant guette les douceurs

du petit-déjeuner 

Où se rejoignent ces circonvolutions voulues et presque

semblables

Qui aimerait croire qu’il suffit d’un mot 

d’une phrase pour que se produise l’unification universelle 

L’épine du pied

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Doubt it, Cynthia Grow Source: instagram.com

je me suis placée à l’extrême bout d’un papier déchiré

et j’ai regardé droit devant moi l’île en faire autant

chaque partie d’elle même voulait intensément la mer

non pas dans les petits morceaux de ses vagues

dans une perdition d’écumes caressantes et d’aubes naissantes

de là, je suis partie vers l’écriture menacée sans sentir sur mon désir la moindre menace d’un réel prédigéré

au rythme du mot naissant sous mes pas de crayon promeneur envahi de silence et du bruit que fait un grain de poussière caressant un autre grain de poussière à la recherche d’un autre lui-même,

à ce rythme-là et non pas à celui qui mesure malgré lui, j’ai parcouru l’île.

Morceau arraché à un tout de la blancheur par un geste qui défait insatisfait ce qu’il vient d’unir presque malgré lui.

il me reste à présent à le relire à moins que définitivement je décide de l’oublier entre les pages d’un livre.

Croissance

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Stunning ‘Altered Book’ by Sarah Morpeth

je ne crois pas

je croasse

je suis un oiseau de malheur

dit-on

mais heureusement je le crois pas

quand je me croise

dans un autre je vois

plumes de jais et encres violettes

qui de leurs plus belles voies

m’inscrivent dans un nid

de neiges et d’aiguilles

grappillées aux pins les plus foncés


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