Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Anabori-type netsuke of clamshell with three boatmen and pine Artist: Jitsumi approx. 1800-1900
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À la surface presque blanche de mon habitacle conçu comme un bouton de rose, on devine l’empreinte de vaines marées. Elles ont laissé les ondes de leurs fulgurantes clameurs s’inscrire dans ma respiration : l’amertume s’est transformée en nacre.
À l’intérieur de moi, elle disperse et transpose le monde glacial, noir et fier en lumières sauvages, en aurores boréales et en collines de soie indomptables.
À me voir précipiter ma si fragile embarcation, on en oublie la raison. M’est-il vraiment utile d’aller plus avant dans l’obscurité éternelle ? Ne devrais-je point me contenter d’être simplement cet animal vivant sa vie dans une petite cuillère vouée à nourrir l’univers de poussière?
Dans le coquillage entrouvert, on voit fidèlement sculptés tous mes visages, mon tronc et ses branches, mes aiguilles pétillent. Les deux versants de moi-même se partagent la matière infime de la vie.
On voit comment ces deux habiles commerçants se disputent un pan du silence et ses fruits calfeutrés dans un simple panier. Ce trésor dérisoire m’a demandé tellement d’efforts, j’ai bu trois fois mon poids de larmes.
Mes songes dans un troisième élan, comme à chaque nouveau départ, m’imposent le doute, me trouent la mémoire. « Que vas-tu faire ? Où veux-tu que j’aille ? Le monde est plein de failles, de coquilles vides et de livres refermés : il n’ y a pas d’espoir. »
J’ai pivoté autour de mon axe, sans complètement me refermer et j’ai souri face à cette autre vue de l’univers, bleue et emblématique, qui gardait accroché à son ultime soupir un tout petit poème de trois ou quatre centimètres.
Vespertijd, Constant Permeke Antwerpen 1886 – Oostende 1952 1927 olieverf op doek 128 x 149 cm
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Quand le jour tombe lourdement en même temps que la lumière et la pluie,
l’épuisement te dessine une ombre incontournable.
Les silences creusent des rainures et des rides dans les quelques paroles qui meublent ton regard transparent comme un fantôme, comme une vague.
Le geste solide et machinal de la femme broie à côté de toi, les graines de café dans le moulin pour les réduire en poudre noire.
Le monde tourne et pue, est sale mais c’est toi qui en bois toujours toute l’amertume froide.
Ta moindre phrase endimanchée doit servir à remercier ce Seigneur. Il a toujours de plus en plus faim, n’entend rien à ton existence, ne parlera jamais ta langue.
Te gober l’âme à tous les repas, pendant toutes les pauses, ne suffit pas. Il faut que tu te sentes coupable, prêt à servir le destin. Tu n’oses même pas te plaindre ou déposer sous la table ton plus petit soupir.
Toutes tes pensées remuent sans relâche la terre brune et têtue jusqu’à ce que tes mains deviennent l’énorme et vieille écorce d’un pauvre tronc malade.
Déposé sur mes épaules, à la place du cou, le tronc d’un bouleau tend ses branches vers mon cerveau comme si cela pouvait m’empêcher ces éternels aller-retours entre moi infiniment petit et l’infini où se baignent les astres. Ténu, il croit pouvoir porter la terre.
Une multitude de petites feuilles à deux faces papillonnent dans la matière grise, s’évertuent à tenir bon sans conformité. Elles tremblent dans la tourmente, un coup c’est vert, un coup c’est l’envers : elles me tournent le dos.
Au centre, comme dans le ventre d’une montagne, une lave se lève, se dresse, brûle sur son passage toutes les idées raisonnables. Comme une sève, elle voyage du cœur au ventre, du pied au poing, du sexe au moindre grain déposé sur ma peau. Au centre de mon corps, comme un spectre, comme un fantôme, comme une volonté joyeuse et acharnée, il y a toi qui incendie l’air de mes respirations quand il passe par mes poumons.
Tu ressembles à ces nuages de poissons argentés poussés par les volontés lascives de la mer, à moins que ce soit le contraire. À moins que ce soient les nuages qui propulsent le ciel, les méduses qui entraînent la mer et ma tête qui supporte mon corps.