Je décide que je suis semblable à ces particules en suspension dans la lumière qui mange l’eau des vagues
je flotte et je préserve un équilibre improbable/ J’avance ou je stagne/
D’instinct je sais qu’il me vaut mieux rester dans l’angle mort
cette partie de l’espace que les prédateurs ignorent parce qu’il est si petit
derrière eux et qu’il exige l’audace et l’habileté d’un rapprochement/
je partage avec les algues la caresse d’une vague/
je bois le bouillonnement de l’eau et respire sa lueur froide/
un ruisseau rassemble son troupeau et fuit effleure un rocher
qui ronfle et lui fait peur /
se dresse comme un pelage un paysage de mousses et d’infime corail /
j’oublie de mesurer le temps cet immense diamant indomptable/
finalement échouer
rejeté comme un mot inacceptable
sur les lèvres d’une vague
fait presqu’aussi mal que naître de rien
Immergée
Et puis

Il pleut. Chaque feuille désormais se fait l’écho d’une goutte. La goutte verte attendue depuis des mois.
Il pleut. La terre profondément sèche est devenue imperméable comme si elle avait perdu tout espoir.
Il pleut. Au loin, on dirait que les montagnes se sont mises en marche. Le ciel tremble. La lune qui se baignait en plein jour dans le ciel cobalt a disparu. Engloutie par la peur.
Il pleut. La nuit est là. Nue et muette. Les larmes lui ont effacé les yeux et la bouche. Elle stagne.
Il pleut et rien n’arrête plus les rumeurs des vagues. Les fleurs ont les bras chargés de vagues.
Il pleut. Je n’ai pas de piano à me mettre sous mes doigts, pas d’instrument, pas de voix. Il pleut et mon coeur habite une caverne comme un tombeau. A l’abri des mots, il bat. Il boit les images que lui envoie le cerveau.
il pleut. Il se noie.
il pleut et je ne pleure pas.
Aparté

Et si l’écriture faisait un détour et plusieurs par toi
territoire libre et sauvage
si la blessure qu’elle désigne d’une ligne partagée avec le silence n’était pas que la mienne
mais celle partagée par tellement d’autres
tenue sous l’écorce
si l’encre ne brisait pas seulement la surface d’un miroir et n’était pas que la seule impression désignée par une introspection malade
si l’écriture n’était rien qu’un songe qui sert à départager la réalité
si l’écriture n’était que cela
utile utilisée par tous
tendrais-je encore mes poignets serrés
tenterais-je encore d’échapper
Je ne le sais pas d’ailleurs qui veut savoir
Décision

Bien au-delà de toi tu dis que se décide
une constellation de phrases qu’il faut que tu traduises
juste à coté de moi dans un amas galactique de tiges
de feuilles d’un vert charnu l’abeille infime
se rend avec une précision amoureuse en tous les points
presque invisibles ou fleurit un grain de pollen doré au cœur d’une naine rouge
le bruit indomptable de ses ailes qui ont la transparence des voyages
transcrit minutieusement et pas à pas une odyssée qui pourrait être la mienne
celle de mes idées forcées de passer par les mots.
Source image: ici
Terre

Le vent et mes larmes aiment à se rencontrer
le vent les entraine à devenir les rivières de mes rêves
c’est du moins ce qu’il espère
qu’elles parlent qu’elles racontent et se libèrent
je crois que les larmes aiment se perdre éblouies
elles s’imaginent trouver des sœurs chez les gouttes
de pluie
le vent lui a toujours été libre et ne sait pas ce que veut dire
pleurer
il s’interroge
il se glace
il effraye les feuillages défait les liens franchit les frontières
le vent ne veut pas savoir
les larmes préfèrent se taire
Sommeil

© Nan Goldin
La nuit mange
chacune des heures
où je ne trouve pas le sommeil
Le bovin digère
allongé sur la mer
chaque vague
reproduit le bruit
de la mâchoire
du ruminant
le chant des heures
fleuri par tant de secondes
immortelles
caresse l’échine
ou le cœur
calice où le sang
reproduit les battements
affolants du souvenir
au cœur toujours
il y a toi
ta voix
comme un pollen
que butinent les étoiles
Sifflements
Au large la mer promène
de petits dauphins blancs
attachés à des rubans de porcelaine
presque transparents.
Le ciel alimente mes songes de nuages énigmatiques.
À quoi peut donc servir cet arc qui auréole au dessus de l’île ?
Pourquoi ces couleurs à peine plus vives que celles de l’air et du vide?
Les feuillages frissonnent,
les fleurs se sont envolées en compagnie des derniers oiseaux migrateurs.
Le ciel pour la mer pleure des vagues.
Les algues comme les éclats d’un vitrail occupent avec les sifflements du Milan royal
la même place écarlate dans l’espace.
Déferlement

Le vent vient de cet endroit du ciel qui enferme
les vagues
en ouvrant le portail
il a libéré les troupeaux d’écume sauvage
Vague après vague
le monde frémit
la houle a regagné la faculté
d’explorer ses frontières d’embrun iodé
chaque vibration aimerait recevoir le prénom
coloré de la chanson
qui l’a mise au monde
chaque onde n’en finit pas de remodeler
les secondes
le vent gave le coeur des fleurs
circule sur les nervures des feuilles comme sur les allées de graviers
et fait peur
lorsqu’il aborde le vague à l’âme
le chaos énoncé dans les graines à naître
Hologramme
![You’ve never seen water like this [65 photos] Matador Network](https://lievenn.com/wp-content/uploads/2015/07/93838944c26b614399a9d26e8c4e1beb.jpg?w=605)
Matador Network
d’étoffes bleues, blanches, noires et turquoise
soies et taffetas mousselines et dentelles friables
il ne te reste à toi que le grain épais d’un papier
encerclé de mots étranges
le rêve vaquant
qui décrit patiemment le ruban
de ta langue maternelle
qui saborde à coups de pied
cette notion vague et sournoise
de l’éternité

