Le petit chat regarde un bruit se poser sur l’eau, il en perçoit l’onde étrange et lumineuse. Il attend qu’elle se débatte, qu’elle fleurisse. Il guette la goutte qui deviendrait papillon et puis comme d’autres bruits plus puissants effleurent les soies de ses moustaches, il s’éloigne à pas lents, silencieux et dont les ondes par cercles concentriques se rejoignent et se quittent. Un tableau musical sans musique, une toile sans autres fibres que celles qu’utilise mon esprit pour se regarder se construit. Une histoire sans but, sans sujet, sans aucune habitude vient de naître et puis de disparaître à jamais.
ici
Un crin de cheval

Les ombres du pin se sont mises à trembler comme les flammes d’un incendie. Je me suis sentie vaciller, partir en titubant et frôler ce qui venait de s’allumer. J’ai songé à la prochaine étape qui enchaînerait à elle toutes les autres comme dans un dédale aux dimensions exactes. J’étais le cheval, une pièce d’un jeu d’échec où finalement on gagne un peu plus de temps et d’espace, de répit avant le prochain combat.
Le tronc impassible de l’arbre ne répondait pas mais l’air coulait de ses bras comme les larmes à l’origine des sueurs froides et des peurs en cascades.
Impassible le géant, pourtant il se jouait quelque chose à la pointe de chacune de ses aiguilles plantées dans la nue comme l’épée de Damocles.
Vert

La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin
elle butine ce qui m’apparait n’être
que de grandes fleurs
invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols
Suivre et boire du regard ses trajectoires
reviendrait à redessiner un autre univers
flottant juste au-dessus juste au-dessous
du jardin
redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille
redessiner avec juste le bruit méthodique
des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert
La pluie

La pluie est venue peu à peu
elle descendait des collines
après avoir longtemps séjourné
en silence en mer
elle en avait oublié ses pouvoirs
sa voix cristalline était devenue presque
aussi grave que l’orage
ses gouttes avaient la force toute petite
des griffes du chaton ou de l’oisillon
mais son regard était toujours celui
du grand vautour noir

la pluie la pluie la pluie petite chose
sincère droite régulièrement secouée et troublée
sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait
la parole à l’eau trop calme de l’étang
à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert
Pour la feuille tombée réduite à l’état
si proche de la poudre
il est trop tard
la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort
Furtivement

Quand elles viennent boire
l’eau du rocher
elles regardent si le ciel s’y mire encore
si c’est le cas l’une se penche et boit
l’autre trempe furtivement son bec
devenu pinceau de l’aube en plein après-midi
pour l’envol comme pour l’atterrissage les plumes
rose et grises aux nuances de perle émettent un chant
presque chaque fois le même
une voix d’étoffe
une voix de grâce
qui dirait en langage de soie: « ah que j’ai soif ! »
À la source

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes.
Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.
Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.
Insuffisance

Juste un peu d’encre et du papier. Pourtant la main qui tient le pinceau imbibé de liquide noir tremble, ma vue a décliné avec les années mais pas mon regard car les contours du trait restent nets, précis, d’une nature presque glaciale tant cette nature s’est vue revisitée.
C’est toujours le même paysage que je m’efforce de représenter dans sa perfection que j’aimerais immuable. Même si je le visualise mentalement dans ses moindres détails, dans sa ressemblance permanente avec ce qui concrètement le matérialise sur une surface blanche, le paysage n’est jamais vraiment lui-même.
Parfois, le trait symbolise la rigueur d’un rocher, la souplesse fugace d’une hampe florale, parfois il n’est plus que ce qu’il est et il n’est pas un paysage, il n’est pas sa représentation, son symbole, son inscription dans l’un de ses détails. Il perd en très peu de temps la valeur qu’il avait dans mon esprit, en sortant de moi, il se défait du message qu’il portait, il se fane, il meurt.
Ce qu’absorbe le papier dans chacune de ses fibres reste mystérieux à ma pensée. Un semblant de vie s’écoule, forme une boucle et se noue pour toujours à cette bribe qui comme une écharde s’efforce à s’intégrer à la chair dans laquelle elle s’est introduite mais qui finit immanquablement par se faire rejeter. Cette chose-là ne vit pas, elle s’agrippe sans savoir ce qui lui manque pour germer.
Éclat
À peine visible l’éclat brillant de sa pupille
point blanc d’une étoile dans la nuit
se reflète un univers de fougères presque transparent
quelque chose d’infiniment doux et de dur et de cruel
le point où son âme se ressource peut-être
une projection de son ombre intérieure vers le restant du monde
laissé tel qu’il se regarde sans signe sans signification
Déteint
Une vague montre son coeur des profondeurs, un coeur lisse et brillant, un coeur d’algues bleues. Les autres se contentent de montrer les dents du sourire, les dents de lait que fait pousser le vent quand il nait longuement.
Les vagues avancent et n’arrivent nulle part. Elles reprennent incessamment la partition de leurs naissances au large et de leurs déclinaisons dans la baie. Comme l’oiseau s’essaye à la même succession de notes, les seules en mesure de réveiller l’énorme machinerie du jour.
Mon réveil répondait aussi au besoin de revenir sur un monde qui a cessé d’exister mais qui revient au gré du rêve imbiber chaque instant présent. Un monde où les petits cailloux blancs cueillis dans les rondeurs des vagues qui prennent pieds sur la plage restent précieusement mouillés de lumière. Un monde où ma solitude n’a plus rien de solide mais va glissant jusqu’à ta main.
Ta paume comme un soleil mûr. Ta paume m’apportant un vent ponant pour rassembler les voiles et nourrir les brumes pour qu’elles s’en aillent.
Ce qui guide entre les vagues mes promenades magiques n’a de consistance que si je parviens à attraper les mots, à ne choisir que celui qui convient sans me défaire des autres qui deviennent alors la résonance de ce qui s’éteint. Valeurs cuivrée des choses, valeurs sensibles de ce qui ne s’atteint.
Ce qui m’aide à le choisir est un principe, le même sans règles ni formules que celles qui se devinent et se découvrent dans les dessins d’une rose. Il me faut bien occuper l’espace, meubler la seconde, developper un mouvement d’espoir.
Ce qui est dérisoire, c’est de ne plus croire, de ne plus grandir, de ne pas vouloir revenir et devenir. Si l’aveuglement existe, je l’appelle désespoir. S’il persiste, je le dessine en noir. Je le peints pour qu’un point le scelle. Dans mes pupilles les trous noirs de mon univers maladroit.
Refermons la fenêtre, cette parenthèse sur moi-même pour que je regarde ce qui se passe au delà. Vagues, vents, lumières et mouvements bleus. Soleils dans les oliviers, pinsons dans les pins et à l’orée du jardin, cette fleur, cette ombre chinoise de velours noir, le petit chat qui s’exerce à la tranquillité.
Eaux

Mon coeur flotte
il ne sait pas nager
il n’est qu’un nénuphar
La plupart du temps
il attend noué à la vase
caché de la lumière et des mouvements
l’épée de Damoclès
au dessus de sa tête
ce n’est que le ciel et cette toute puissante lumière
servant de nourriture et de sève à n’importe quel végétal
L’existence comme une menace
L’espace une espèce de couverture
froide ou brûlante presque toujours nuageuse
mon coeur apprécie le bleu
et sait que peu d’eaux
sont réellement transparentes