Asservissement

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Carlos San Millan; Watercolor, 2012, Painting

Un jour il m’a dit

tu es une tache

un de ces spectres sortis de Buchenwald

es-tu encore capable de te tenir debout

j’ai haussé les épaules et j’ai fait comme si

je n’avais pas entendu qu’un ruisseau de méchancetés me coulait le long du dos

mais seule face au miroir je me suis dit

il a raison

il ne fut plus un jour où je n’eus honte

d’être là dans cette tombe

mon corps sanglé par les torts

les bras noués dans le dos

mes jambes n’avaient plus l’envie de fuir

à la place du visage une flétrissure

une ombre me disait combien j’étais lâche.

→ Fred et Marie

Estimée

Yoshimoto Yumiko
Yoshimoto Yumiko

Le temps s’est arrêté sur tes lèvres. Il a décidé de ne pas aller au delà de ta voix.

À elle seule, elle comprend le soleil et la mer Méditerranée quand elle est turquoise,

quand elle est d’un bleu presque noir.

Ailleurs, rien ne semble plus avoir d’existence

c’est comme si les souvenirs devenaient saouls,

les jours mous, les nuits floues.

Comme le monde est désormais désuet et ridé d’inutilités.

Tu modules l’air libre pour que l’avenir soit : félin infiniment féminin

déposant partout ses traces de silence.

La cage

Bertrand VDE
Bertrand vde

Quelle importance si la réalité sur laquelle s’appuient mes pieds n’est que mouvance, matière impalpable de rêves, foutaises, maladresses ?

Je sais que ce que j’aperçois n’est vu que de moi, que ce que je comprends ment dès que je plante une phrase, dès que je contourne le silence en fabriquant des syllabes.

je sais que tous, vous vous contentez de cette cage : un poème qui porte votre nom jusqu’en bas d’une page. Vous le marquez comme le bétail, vous pensez qu’il fait partie de votre héritage.

Vos troupeaux infiniment lourds ne bougent que la poussière des prairies verdoyantes qu’ils ont eux-mêmes rongées d’impuissance.

Quelle importance accorder à la récompense qui est de posséder toute la science qui vous donnerait le droit de penser pour tous?

La baleine

Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia
Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia

Échouée son ventre gonfle son haleine empeste

cet ennuyeux dimanche

où l’on ne joue pas

où l’on attend que les heures meurent d’elles-mêmes

ne s’arrête pas d’enfler et d’enfler

les nageoires caudales ressemblent à des bras

qui viennent de tout laisser tomber

d’abandonner la liberté qui doit bien nager quelque part

un corps ronflant un corps géant gît

sur le canapé du salon

la main de maman frôle le sol comme celle d’une morte

pourvu que la baleine ne se mette pas à geindre mon prénom

avant que je n’aie fini de dessiner l’océan bleu sans horizon

qui la remettrait peut-être à flot

Dérobade

White Horse - Stefan Giftthaler
White Horse – Stefan Giftthaler

Je n’ai plus qu’une seule envie écouter le ciel tomber sur la ville

j’entends le bruit des aiguilles à tricoter de grand-mère

le cri d’un tout petit bébé

je sens le pas dansant de mon cheval à l’autre bout de la longe

ses crins embaument le petit matin

la douceur se lit dans son œil brun bordé de cils

j’entends que l’on déchire une missive que l’on attendait pas

les secondes se glissent entre les gouttes de pluie

comme un corps muet entre les draps d’un lit qui ne l’aime pas

 

 

Assoupissement

Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24"Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24" Peter Alexander
Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24″
Peter Alexander

Petit geste doux et rond de la nuit

tu me rappelles celui

qui enfant me baisait le front

et regardait du bord de mon lit

le sommeil peu à peu se poser

sur mes paupières sur mes lèvres

et allumer mon visage d’une lueur

identique à celle de la lune

Quelque part

photo: Bertrand Vanden Elsacker
photo: Bertrand Vanden Elsacker

Un chemin recouvert de feuilles mortes cherche à se dissimuler parmi les racines et les accalmies de la pluie. Ainsi, j’avance dans la ville, seul, à couvert et sans certitude aucune sur ma route. Les nuances de mon agitation interne n’apparaissent que dans l’enchevêtrement de branches nues. Chacune porte sur la peau la couleur verte du vent quand il se mélange à la pluie, la couleur brune et sombre de la vie.

Mes trajectoires imaginaires sont cartographiées par des branches qui comme des rues traversent le ciel gris. Elles me montrent mes innombrables contradictions, mes retours en arrière mais elles ne m’interdisent aucun nouveau questionnement, elles explosent les cages, elles enjambent les pièges d’une réalité imparfaite que je devrais endosser comme un vêtement qui n’est pas à ma taille. Je traverse la vie comme un félin et non pas comme cette ombre fluette, ce spectre qui ne représente que la plus infime partie de moi.

Il est vrai que certaines de mes craintes me freinent, que mes désistements déçoivent et que mon apparence ne trouvant aucun des mots surgis des convenances dérange. Il est vrai que parfois je me sens aussi vide que le monde, aussi nu que vos silences.

Mes idées sont tellement tenues et têtues qu’on ne parvient plus à croire que j’avance. On pense que je suis une écorce sans force. Ma solitude est un bouquet de traits tremblants, de lignes friables, de secondes et d’heures qui s’entrechoquent avec minutie. Ma solitude est patiente et se laisse caresser par les regards attentifs et tendres. Elle ne me fait pas peur, elle ne me rend pas toujours malade. Elle m’offre des lignes de fuite et s’ouvre sur ces sentiers sans formes par lesquels s’échappent les spores d’une autre réalité.

visitez Fêlure, le tumblr de Bertrand

Personne

Burned Paper by Donna Ruff
Burned Paper by Donna Ruff

Il est à nouveau en train de frémir cet être multicellulaire

planté à la place de ma peur

qu’est-ce qu’il aimerait avoir la puissance d’une brise

la lumière d’une aube

la fluidité simplifiée d’une rosée

mais il le sait il n’invente que des nœuds, chétifs bourgeons

et il me fige comme si c’était moi qui avais des racines.