Mandala (मण्डल)

La nuit galope souplement dans le jardin, la lune agite les buissons en leur promettant de fabuleux bourgeons. En fermant les yeux, je ne découvre pas le sommeil. Les portes de mon âme ne s’entrouvrent pas pourtant j’acquiers une conscience de la consistance de ma personne.

Je suis une ligne jusqu’à ce qu’elle disparaisse comme un chemin tout en bas d’une page. Je suis une phrase jusqu’à son point sans avoir à la retranscrire ou à la traduire. Je deviens ce temps d’arrêt en suspendant ma respiration. Un instant, je ne suis plus rien. Au bord de la nouvelle phrase, un lichen doux tant il est vert où poser un pied, je suis lasse de planter des significations.

J’aperçois que je suis le point d’une broderie et que si je multiplie mes sourires, mes pas, mes tremblements des doigts, je deviendrai un tapis de soie musical. Un buisson enflammé de fleurs à la tombée du jour, un palais de senteurs pour les dédales de mes souvenirs.

J’aimerais bien en rester là.

Le faon

Dans la forêt peuplée de feuillus et de fougères

le faon son pelage la lumière

disperse ses plumes printanières

mon cœur une prairie vagabonde à la lisière

 

abandonnée aux soleils de toutes les saisons

disperse les verts et les vermillons

les jaunes dans une inaltérable explosion

 

dont le souffle prend sa source

à l’orée d’un précieux  bambou

travaillé à l’instar des purs-sangs

pour la course

Acclimatation

A Cloud · Katsumi Komagata

C’est un nuage qui grignote

mon rêve et le pelage

immaculé de la page

c’est une idée qui s’évapore

sans que j’aie pu lui donner

de mots

elle ressemblerait au blanc

de l’œil

d’un cheval

qui s’effraye

elle ressemble

au sucre

impalpable

elle fond sur la langue

mon rêve échappe

à sa traduction

c’est une chose étrange

de comprendre

qu’ en se laissant appréhender

le monde n’attend pas

vraiment

que je lui donne des précisions.

Céladon

An Imperial Inscribed Pale Celadon Jade Boulder – China culture AD 1636 – 1912

La pluie, de sa chevelure caresse ma fenêtre. Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends le cliquetis amusé et discret d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas. Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée d’insectes. Il pleut des personnes parmi les gouttes. La foule s’écoule sur les trottoirs comme les ruisseaux sur les plages de sable. J’entends leurs pas qui applaudissent ces petites fractions de seconde qui dévorent la route.

Je pense à tous tes grains de beauté comme autant d’îles flottantes à contempler. Je pense aux larmes joyeuses du soleil sur ta peau. Au silence soyeux qui se développe et s’étend bien au delà de nous-mêmes comme le plus somptueux des tapis persans. Je pense aux parfums du soleil quand il mange ton jardin de tes mains.

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.

 

Waar de hemel blauw is, en het gras groen

Ik kijk naar de hemel

Ik neem een lepel

Ik wijs naar,

Waar ik daar

Bedoel.

Het puntje wordt als maar groter.

Ik word als maar banger.

Ik maak van mijn eigen ook een puntje.

Een puntje in het gras.

Plotseling voel ik iets op mijn schouder landen.

Ik kijk naar mijn bult net naast mijn hoofd, mijn schouder

Ik zie een vogel, een zwarte vogel.

Heel groot, groter dan mijn lepel,

die ik klaar had om het puntje te vangen.

De hemel is blauw zonder puntje.

Het puntje kraait als een raaf.

Ik schrik.

En weer is het puntje daar.

Waar ik daar

Bedoel.

 ©Chloë Vanden Elsacker, 10 jaar

Là où le ciel est bleu et l’herbe verte,

Je regarde le ciel,

Je prends une cuillère.

Je montre

Là ou je veux

En venir.

Le petit point devient de plus en plus grand.

J’ai de plus en plus peur.

Je fais de moi un petit point aussi.

Un petit point dans l’herbe.

Soudain je sens quelque chose atterrir sur mon épaule.

Je regarde la bosse juste à côté de ma tête, mon épaule.

Je vois un oiseau, un oiseau noir,

Très grand, plus grand que la cuillère,

que j’avais préparée pour attraper le petit point.

Le petit point croasse comme un corbeau.

Je m’effraye.

Et à nouveau le petit point est là

où je veux

en venir.

Nitescence

A satellite picture of Antarctica. Credit: NASA
A satellite picture of Antarctica. Credit: NASA

 

Le ciel est à peine plus lourd qu’une perle et toi, mon petit coquillage, tu m’en révèles la douce éternité faite de mélanges joyeusement satinés.

Je ne peux vivre un instant sans goûter ton raffinement sauvage. Tu es une fleur qui ne compte pas ses pétales. La franche mousseuse de l’un me laisse apercevoir l’autre.

Qui réussirait à éviter la subtilité incroyable de ton langage? En toi, se reposent la nacre, les roses, les jades, l’ivoire, le corail et l’émeraude.

Ton socle roux me réchauffe, tu adores le silence que les flots contournent en formant des bulles et des dentelles d’écume ou de lumière.

Au delà de toi, si on ne s’éprend d’une façon de concevoir, on ne connaît rien d’autre qu’un vide granuleux, le gouffre crépitant de la mort et de l’ennui.

La joie de te comprendre se noue intiment à la science pure de vouloir rester libre à tout prix. Tu es ce que tu donnes. Force incroyablement tendre, discrétion vive, imagination chatoyante.

Tu es ce que l’on atteint lorsqu’on cherche le meilleur de soi: la plus belle forme de l’absolu.

À mon Amour