De marbre

Marble head of a woman Greek, about 550-520 BC From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey
Marble head of a woman
Greek, about 550-520 BC
From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey

L’île a tourné son visage

vers la mer

cet aigle dont l’envergure noire s’étend

jusqu’aux pieds de la nuit

sertie d’étoiles et de crissements singuliers

Son regard se porte au delà de l’endroit

où les vagues naissent d’un nuage

peu à peu l’eau de plus en plus bleue

s’offre aux puissants voyages de l’éternité

fracas, pulsations et fragmentations lumineuses étoffent l’île et ses hanches

d’affriolants volants d’écume blanche

Comme un coup de poing dans le ventre

Livre de Durrow

La vie se promène le long d’un fil qui d’enroulé sur lui-même se mêle et se démêle

contourne enrobe

étrangle libère étouffe souligne

parfois elle est la corde libre d’une lyre

parfois elle est le sourcil le pli qu’adopte le silence quand il se pose autour de la bouche

tentacule chevelure fibre solaire elle court dans tes veines meuble tes vers

que rien ne domestique

Combien de guerres souterraines

Combien de victoires secrètes

te livre-t-elle

elle s’étire elle s’éternise et puis même si tu sais qu’un jour qui semble être de plus en plus porche le fil se tournera vers le vide

tu aimes prendre le temps de contempler ses volutes, ses mystères, ses retours en arrière

La vie comme un coup de poing dans ton ventre à chaque prise de conscience semble tout en te regardant n’offrir qu’à toi seulement sa terrible transparence

Pli

Christel Llop – 2013

Parfois je prends conscience que ma vie se résume à une forme abstraite, à un mobile qui décrit le vide en tournant autour de son axe. Ma vie est un puzzle au quel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Je porte la solitude comme un vêtement. Alors je tente l’ultime exaltation, chose dérisoire : une lettre.

Pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies abandonnées. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence, ses excès. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots élus avec soin.

Une lettre pour apprivoiser l’inconnu, contourner une peur. Une lettre pour donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il vraiment possible d’écrire une lettre alors qu’on ne se sent plus la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie, serait-ce encore suffisant ?

Incantation

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Est-ce la voix du spectre qui se reflète à côté de la mienne ou est-ce

simplement la forêt

qui tremble lentement sous les larmes

qui se noient dans l’encre

qu’absorbe le papier

comme une membrane transparente

on promet longues vies aux mensonges

Est-ce la voile de ce souvenir

qui chante

qui décline toutes les nuances

bleues et vertes

calfeutrées dans les bourgeons du songe

Est-ce le temps qui me mange et ronge

l’espace qu’il m’avait alloué le jour

de ma naissance

Est-ce moi dénudée

de sens

en train de devenir un mirage

photos Bertrand Vanden Elsacker

Insurrection

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Rising, The edge of the forest, Brussels, June 2014, bvde

Ainsi que la langue d’un fouet, le vent entre les branches ressemble aux frémissements de l’écriture. Dans le dos de chaque vague de couleur, se cache le nuage d’une idée. Les feuillages drainent la terre vers le ciel, mes mots vers les phrases. La forêt s’annonce comme une naissance.

Alors que je me sens incroyablement pesante comme si le moindre de mes gestes s’empêtrait jusqu’à l’étouffement dans une ivresse presque invincible, je rencontre un chemin de sable. Que faire de tous ces instants où je me désavoue, où je joue un rôle qui n’est que partiellement le mien ? Auréoles boréales, imaginaires processions de lumières, grain par grain, je les collecte dans un bocal pour un jour les planter en pleine terre libérée, sans la moindre contrainte. Toutes mes décisions laissent derrières elles des armées d’idées mortes, peu importe, je pars.

Meutes de mots et songes sont les veines longtemps rêvées d’un poème, des racines ont l’audace d’établir un nid pour de possibles strophes visuelles.

Derrière tous les soulèvements, lames vertes, respirations étourdies, mon remous interne rougeoie. Je choisis cette voie singulière qui trempe mes pas dans l’ombre et puis dans les taches de lumières. Je sème des teintes profondes et vives, l’opacité de la solitude me rend si lucide.

L’envie de fuir ou celle de m’éterniser et de cicatriser me partagent en autant de points aux couleurs instables. Mon dessein est de renaître dans un tableau où la lumière parle, où les couleurs prennent l’avantage sur le paysage. J’imagine une trouée dans la toile, je la suis.

Fragment unique

• Relay Opalka

Ainsi je serais une succession d’acheminements aléatoires, une juxtaposition de caractères distinctifs multiples pris au hasard au fur et à mesure qu’il s’étend.

Je fais partie de mon héritage en même temps qu’ il se crée ou se détruit.

Partie du néant, pour me différencier de lui, quelques symboles éparpillés dans l’espace suffisent-ils réellement ? Entre lui et moi, la différence est infime, on pourrait penser qu’elle ne compte pas.

Dissémination

Arshile Gorky
Arshile Gorky

Hier, cette méduse transparente dont les tentacules ne passent jamais inaperçues tant elles sont brûlantes, s’est mise à fondre, à se dissoudre dans les eaux bleues et turquoises où se baigne mon âme comme dans un liquide amniotique. Cette partie de moi, incapable de se maintenir en place, de rester précisément là où on lui dit qu’elle sera libre et pourra se permettre de fleurir, cette partie n’avait pas encore terminé de se construire pour la nouvelle journée quand la méduse s’est présentée.

Hier la méduse et mon âme étaient unies comme deux amies et il ne m’était plus permis de décider avec lucidité d’aller effleurer le soleil lorsqu’il se mire dans le ciel. De nager en happant les nuages et en me nourrissant des bulles d’air que forment les mouvements de mon imagination lorsqu’elle se met à inventer la vie.

Hier le venin invisible s’était sournoisement substitué à l’air, au vent, à la lumière, à la matière qui constitue la base de l’individu que je suis. Ainsi comme une maladie, la méduse avait sur moi tous les droits.

Réminiscence

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Entre les circonvolutions des branches follement habillées d’une lumière étincelante, un lac aux eaux troublées. Dans ses abîmes sombres, des silhouettes, des fantômes dansent. J’aperçois papa, petit garçon en costume de marin, la main posée sur sa jambe malade. Je vois ma grand-mère jeune femme élégante au côté de sa cousine toute aussi charmante. Elles ne portent pas encore sur les lèvres le baiser glacé de la mort.

À la surface du lac, surgissent les cortèges d’un carnaval bien étrange, la lumière fait tache en servant de confetti, un squelette tente de gravir la pente, chemin raide comme le manche du fouet qui punit l’esclave qui ose lever la tête. Faucille du cultivateur, marteau piqueur et pelle du mineur, arme blanche et mitraillette du violeur, une ombre noire et visqueuse menace d’avaler tous les îlots de clarté argentée.

Dans les bras de la forêt, le lac miroite le mouvement lent et sobre de la vie, ses étapes, ses fuites, ses impasses, ses passagers dont il ne reste plus que l’idée qu’ils aient un jour existé. Le lac berceau du spectacle lucide orchestré par la mémoire. Le lac réceptacle caché de ces effroyables secrets qu’on ne parvient plus à dompter. Il semblerait qu’aux arbres à la place des fruits se pendent des larmes comme les grappes brillantes de la pluie.

Bocage

La partie la plus importante de ma vie, je la consacre à la rêverie, errance par delà le voyage aussi infime qu’il soit. Nourriture brute, je n’en cherche que la source, que l’endroit d’où ce qui n’est pas encore devenu agglutinement de phrases part en gerbes enivrantes.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Le rêve me revient avec constance comme s’il était la respiration même de l’univers, son océan, sa mer. L’animal sauvage, le fauve ne trouve en moi qu’une cage. Prisonnier, il devient sourd, ne se nourrit que de révoltes. Seul le silence l’apprivoise un instant et puis tout le reste le détériore.

Libéré, il laisse derrière lui une ombre qui s’inscrit telle une coulée d’encre noire sur un papier humide, un débordement de sève végétale sur un tronc à jamais entaillé, une blessure permanente, une luxuriance.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

L’écriture, forêt, de feuilles en feuilles le ronge. La lumière l’érode, le ciel et l’illusion d’en écrire le plan, de terminer les voyages se transforment en acide. Mon questionnement agit comme un agile charognard.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Ah ! La seconde où je croise, cette comète hallucinée !L’insouciante vague d’éclats disparates qui n’ont encore trouvé le sens barbare que je leur donne comme un coup de poing dans le ventre ! Cela définitivement n’appartient pas à la conscience, ne se plie pas à ma volonté. La partie la plus importante de ma vie navigue sans voile, sans carte, sans espoir.