Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Phthalo Blue X-Ray, Self-Portrait, oil on canvas, Alison Van Pelt
Cela a toujours voyagé en moi. Souple, pourvue de tentacules et de plusieurs âmes, symptomatique, elle se cramponne des jours aux structures fortes de mon être. Sans rien laisser paraître, elle me fait disparaître.
Agglutinements de jours et de nuits où la douleur prend lentement la forme de mes cartilages. Cela me ronge. Cela me coagule. Cela n’est même pas ma maladie.
C’est une incarnation volatile. Céphalopode invisible avec cet organe corné en forme de plume. Il écrit en se mouvant en silence dans un espace infiniment intime. Cela s’exprime avec une limpidité florale.
Son cri me tétanise et se laisse dissoudre dans les larmes. Son manteau parfois se pose sur mon propre encéphale fantôme. D’une circonvolution à une autre, cela murmure, rugit, appelle. Quel monstre !
Entre cela et moi pourtant, une alliance a fait naître des forces, une résistance aveugle au monde des autres. La bulle d’air de cette autre planète faite mienne, enveloppe chacune de mes sorties.
Je rêve d’un paysage qui au delà de la ligne plus foncée de l’horizon ne se reproduirait pas ridiculement identique à lui-même. Je rêve du bleu qui ne rutile pas comme les armures d’acier que fabriquent à la chaîne toutes les sociétés. Je rêve du bleu qui bien loin d’être froid, mange à grande bouchées le soleil qui se laisse un peu aller à la fin de l’été. Je rêve d’un pays né pour être contemplé, d’un pays qu’on ne peut piller.
Je rêve à la couleur de ta peau laiteuse, abreuvée par les mêmes effluves que les pétales de roses. L’onctuosité crémeuse de la chair qui se pose au milieu de l’existence et pour laquelle dans le noir, le vert, le rouge échangent sans commettre de guerres les étoffes fabuleuses de leurs manteau. Je rêve de ton front qui transpose les solitudes les plus tenaces, les moins inutiles en prose que ma langue vorace et mon oreille amoureuse entendent se battre, s’écouler, se résoudre dans ce souffle qui caresse les vagues.
Je rêve d’un tableau où je n’aurais plus à me proposer comme une tache que malgré tant d’efforts rien n’efface, je rêve d’être dans l’ombre sinueuse d’un mouvement de l’âme, je rêve d’être happée par le vol illuminé d’une méduse dont la limpidité est née là où rien ne naît. Une nuit qui ne connaît que sa propre profondeur sans limites précises. Je rêve d’être le pistil sans poison, le fil presque liquide d’une vie sans horizons. Je rêve d’un tableau où le fond serait semblable à celui de la mer. Vu du bord, il ne porte que l’infini. Vu de lui-même, il constelle comme un rêve qui ne peut aboutir.
Je rêve d’un voyage étroit comme une seconde qui galope affolé autour d’un petit grain de sable. Je rêve du bruit de l’incommodité, de l’essoufflement du gouffre, de l’impossibilité qu’ont les mots et leurs semblables, signes, ponctuations à s’arrimer à ces histoires, ce gaspillage, la salive ou la bave d’un homme qui se croit plus malin. Je rêve de jours qui n’avancent à rien, sont dépourvus du moindre espoir et n’ont que de la grâce. Je rêve d’un milieu qui ne manigance rien avec l’absolu. Je rêve du bleu presque blanc, presque noir. Je rêve qu’en fermant les yeux je me retrouve dans un face à face silencieux où je n’ai plus rien à craindre si je viens à perdre le sens de la réalité.
Dans la baie de mon bras, la nuit est un chat. Pas encore noire, elle luit, bleuit, éclate, effleure, ronronne. La fourrure féline montre les formes sombres des rayures ou les déclinaisons magiques de taches presque rondes comme les astres. La nuit a des griffes rétractiles et une langue rose. Quand elle marche, elle ne fait pas le moindre bruit et parfois elle ose montrer l’endroit de son ventre où elle est blanche. La nuit apprivoise la patience en la reconnaissant du bout de la moustache tendue vers l’espace comme le pistil d’une fleur odorante.
La nuit morceau souple et soyeux de l’infini me regarde et me file un coup de patte si jamais je me penche plein de larmes vers son épaule. Son regard est celui de qui se nourrit de comètes et des miettes que laissent les étoiles derrière elles quand on croit qu’elles s’attrapent comme des souris.
Sur ta chaise, une cigale silencieuse se moque de moi. J’ai peur que ses sœurs tziganes s’asseyent en faisant grincer les pieds des chaises comme quelques vieux instruments de musique désaccordés.
Le soleil s’étale sous les acacias à la manière d’un fauve qui attend que la chaleur lui fasse un peu de place pour la chasse. L’orchestre caché dans les feuillages et qui serait prêt à faire chavirer l’été ne fera pas le poids si tu n’es plus là pour le guider.
Sur ta chaise l’insecte se délecte de mes craintes. J’agrippe aussi fort que je le peux quelques bourgeons gorgés de suc. Au creux de ma main, la poudre d’or ressemble à celle que l’on trouve sur les paupières quand le sommeil appareille son grand voilier pour le ciel.
Un fantôme se tient debout près de la table, ses mains épousent les mêmes teintes rosées que les tiennes. Je ne comprends pas pourquoi, il tient tellement à imiter ta voix.
La cigale assise à ta place a gommé les moments inutiles de la vie dans lesquels tu ne figures pas. Les mimosas grimpent dans le ciel par grappes odorantes, de petits fleurs jaunes et rieuses se prennent pour des étoiles. Ce sont elles qui attellent la Méditerranée bleue à la nue, au soleil.