Ténébreux

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Dans la baie de mon bras, la nuit est un chat. Pas encore noire, elle luit, bleuit, éclate, effleure, ronronne. La fourrure féline montre les formes sombres des rayures ou les déclinaisons magiques de taches presque rondes comme les astres. La nuit a des griffes rétractiles et une langue rose. Quand elle marche, elle ne fait pas le moindre bruit et parfois elle ose montrer l’endroit de son ventre où elle est blanche. La nuit apprivoise la patience en la reconnaissant du bout de la moustache tendue vers l’espace comme le pistil d’une fleur odorante.

La nuit morceau souple et soyeux de l’infini me regarde et me file un coup de patte si jamais je me penche plein de larmes vers son épaule. Son regard est celui de qui se nourrit de comètes et des miettes que laissent les étoiles derrière elles quand on croit qu’elles s’attrapent comme des souris.

À ta place, la cigale

Sur ta chaise, une cigale silencieuse se moque de moi. J’ai peur que ses sœurs tziganes s’asseyent en faisant grincer les pieds des chaises comme quelques vieux instruments de musique désaccordés.

Le soleil s’étale sous les acacias à la manière d’un fauve qui attend que la chaleur lui fasse un peu de place pour la chasse. L’orchestre caché dans les feuillages et qui serait prêt à faire chavirer l’été ne fera pas le poids si tu n’es plus là pour le guider.

Sur ta chaise l’insecte se délecte de mes craintes. J’agrippe aussi fort que je le peux quelques bourgeons gorgés de suc. Au creux de ma main, la poudre d’or ressemble à celle que l’on trouve sur les paupières quand le sommeil appareille son grand voilier pour le ciel.

Un fantôme se tient debout près de la table, ses mains épousent les mêmes teintes rosées que les tiennes. Je ne comprends pas pourquoi, il tient tellement à imiter ta voix.

La cigale assise à ta place a gommé les moments inutiles de la vie dans lesquels tu ne figures pas. Les mimosas grimpent dans le ciel par grappes odorantes, de petits fleurs jaunes et rieuses se prennent pour des étoiles. Ce sont elles qui attellent la Méditerranée bleue à la nue, au soleil.

écrit

ANISH KAPOOR Untitled, 1999, Gouache on paper, 56.5×75cm
ANISH KAPOOR
Untitled, 1999, Gouache on paper, 56.5×75cm

Ce n’est pas un cheval qui se laisse conduire à l’aube

c’est la fraction la plus sombre de la nuit

qui

habillée de taffetas

écrit

¤

un fantôme

une brassée d’ombres

une encre dévorée par les chuchotis

des vagues qui menacent à tout instant

ce qu’on appelle l’âme

mettent en place les phrases

¤

chacune a ce regard de faon

cette proportion frêle de fleur aquatile

¤

qui donc se souvient du bruit que fait au loin

le train

qu’on t’empêche de prendre

Ultime

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Au sein de la nuit sans lune

sur le sentier froid

creusé par le poids de son corps

et de la maladie

au milieu de son lit

soudain comme une feuille de papier

supportant les rides de l’ultime poème

son cœur s’est déchiré.

À la lumière

à l’aurore

on prétendit

que la mort était survenue

sans le moindre remous.

Sur la plage pourtant

la mer semblait avoir perdu

la bataille qu’elle livrait

contre l’hiver.

Un arbre

august 2014, Brussels, bvde
august 2014, Brussels, bvde

Un arbre

se penche vers moi et me regarde

les branches servent de rivière à la

lumière

le tronc de livre ouvert sur l’écriture

·

un arbre

sans racine

·

seule la sève

décide du profil des feuilles

·

qu’il porte

comme un masque jusqu’à la cime

·

un arbre

sans répit

divulgue ses strates de poussières

se partageant un infini

qu’encerclent les ombres

d’un trait

·

telles les vagues

l’océan.

Segment

Confocal microscopy of plant tissues par Fernan Federici sur Flickr
Confocal microscopy of plant tissues par Fernan Federici sur Flickr

Aux sommets de la tige, l’intervalle d’une feuille orchestre sa répétition pétillante. Le soleil se plante partout où il trouve l’espace. Ses aiguilles voraces crient et creusent des rainures pour les ombres.

Les roseaux se froissent. Les feuilles, les tiges ont l’audace de former cette étoffe qui répond à la soif de l’ombre. Ici, le sol est presqu’aussi humide à midi qu’à l’aurore, qu’à la nuit. Les végétaux font de la haute voltige en donnant aux ombres le goût d’une forêt qui pleure l’automne en plein mois de juillet.

Les feuilles souples se diluent, s’épaississent, s’épuisent ou deviennent si tranchantes qu’en les cueillant on s’entaille la paume des mains. Je me souviens qu’enfant, ces bosquets humides livrés aux dents du soleil, dans leur résistance à vouloir à tout prix produire du frais pour mes pieds nus marchant sur les sentiers qu’ils dessinaient, m’effrayaient. Il faut dire que les roseaux avaient appris au vent à se servir de leurs corps pour construire des flûtes de pan et que les chants magiques s’emparaient de ma joie pour  la rendre incompréhensiblement triste.

A travers des musiques dispersées par le vent, la voix des végétaux d’une une beauté lucide me révélait sa mesure. Elle n’était pas infinie comme je me le figurais mais précisément définie par un petit lambeau du temps qui bientôt s’évanouirait.

 

frémissements

Brussels august 2014

À l’embouchure d’un nœud inscrit sur la surface du tronc, la lumière tâtonne. La couleur naît de l’attouchement minutieux par le soleil de la matière. La couleur surgit d’une blessure et rugit comme d’un cratère volcanique.

Sous l’écorce, le temps imprime à la chair intime de l’arbre des ondes concentriques qui expriment une frontière qu’il ne cesse de dépasser pour en inventer une autre, une autre et encore une autre.

En surface, les verts se veloutent, gagnent la forêt sous la forme de spores duveteux, les verts mangent l’espace ou s’agrippent aux branches.

brussels august 2014 bvde

Au sein des frondaisons orageuses, la lueur laiteuse d’un astre nidifie. A la surface du lac  dont le ciel forme le réceptacle lumineux, les feuilles sont les paupières du soleil. On le voit qui disperse ses regards, les rayons ont soudain de longs doigts qui pianotent sur toutes les choses qui constituent une forêt. Les nuances lumineuses dansent jusqu’à devenir presque ivres. Finalement, elles laissent l’empreinte intacte du moment où chacune d’entre-elles atteignait un sommet, roder au loin telle la brume. Tout devient flou et inaccessible.

August 2014, Brussels, bvde

Ainsi autour d’une entaille dans une forêt humaine où la vie circule, stagne, blesse, se construit l’intimité discrète de tout mon être. Ce qui se cristallise avant d’être réduit en miettes ressemble à l’essence d’une sensation unique, perçue au travers d’un prisme. Deux mondes se confrontent ou se frôlent ou s’attouchent sans trouver de correspondances. L’un est sombre, intérieur, docile. L’autre est lueur et mélange chaotique d’informations. Demandez-vous donc ce que cela peut signifier!

Portraits

Martinos Center for Biomedical imaging Massachusetts Hospital

Je suis un homme une femme un cheval

Je suis brindille éclat broutille

Je suis calme forêt fauve

chat aiguille fine

fille fils frère

lune vague mer

j’écris je lis j’écris j’invente

je rêve je dors je mens je demande

je crois, je pense, je doute

je goûte

parle peu

parfois j’écoute

les hommes les femmes les chevaux

les chats les fauves les feuilles

les forêts les enfants

les loups

les ours polaires

les oursins et les étoiles

de mer

Evaporation

En s’évaporant la mer redessine le profil

des collines

le bras l’épaule

la main une aile

gagnent le large

les nuages plongent à l’instar des baleines à bosse

laissant derrière eux écume

nids de bulles et ombres géantes