Virevolter

Phalène sillonnée

Sur mes ailes, pèse parfois le poids d’une goutte. Capable de brouiller les âmes, de troubler les phrases, de détourner vers elle seule le silence tel le soleil la sève des arbres presque morts. À mes épaules, s’accrochent des milliers de regards n’ayant que le seul mot qui soit capable de briser un être, collé à leur bave.

La désespérance comme une dune se soulève, m’érode. Je me souviens alors de ce que certains poètes établissent en polissant les jades jusqu’à ce qu’ils ressentent la portée de cette lumière étrange. Elle marche, elle s’avance -du moins on le croit- sur les pas de la lune qui dans l’espace peu à peu s’efface.

Quelle différence existe-il entre les cendres qu’un jour la mort dispersera sans plus vraiment penser à toi et celles qui irisent les milliers et les milliers de feuilles qui un instant faisaient de toi une phalène affolée ?

Painting

English garden——– Carlos San Millan– Ecuador

S’apparentent aux néants, les éclats d’algues venus se coller aux fenêtres de la maison.

Ils s’accumulent en lits épais et doux sur les plaies des rochers, dans les gorges de galets des calanques, en retrait.
Une colère se résume à l’écume, au goût salé sur mes lèvres de larmes que j’aimerais cacher tant elles me rendent laide.
Se noue au néant chaque mot avant sa naissance.
Comment toi, mon enfant, pourrais-tu comprendre que la raison fait de la vie une farce?

Il lui faut une folie pour éternellement l’incendier, la réalité.

Forêt

blue dendrites
blue dendrites ——————————————source image

Une forêt de songes est en marche. Les feuilles des arbres en frissonnant n’écartent pas l’idée qu’elles pourraient n’être que les cris d’un animal sauvage. Sur les troncs ses griffes ont laissé des traces. Les arbres marchent sans laisser voir leurs rides et les blessures suintantes.

Dans les sous-bois, les ronces suscitent de fulgurants incendies d’ombres. La forêt s’avance jusqu’à ce qu’elle rencontre une clairière pour s’abreuver de lumière et soudain se reconnaître une frontière. La limite est un trait limpide. La forêt prend corps. Voilà qu’il n’est désormais plus possible de se tromper. Entre les branches, l’araignée a tissé sa toile immense. Les cheveux invisibles d’une créature étrange portent le nom d’une folie alors que toi tu sais qu’un songe cherche simplement à se nourrir.

Je suis dans ce lit d’hôpital comme dans une coquille dont je ne pourrai plus jamais sortir. Sur la souffrance, tous font peser des remords. Leurs paroles grinçantes sont autant de pierres que l’on me lance! Je suis allongé sur un lit malade qui ressemble à ces sables mouvants qui ne mangent que les efforts que l’on fait pour se libérer. A côté de ce lieu désolé qu’est devenu mon corps, mon rêve part à la rencontre de l’existence. Les plantes, créatures intelligentes ont toutes trouvé le moyen de se supplanter. 

Attention

La Dame à la Licorne, tapisserie, Musée de Cluny

Je veille sur ton sommeil

souffle de nourrisson qu’une à une les vagues

portent en elles comme une chanson

Je veille sur la voix que les étoiles lointaines sèment

dans un éternel mouvement d’ondulations

Je veille sur ton sommeil le plus profond

afin que personne ne confonde

tes rêves ces chevaux rares

avec le bruit de leurs sabots

Je veille sur les dix bourgeons de rose

que sont les bouts des tes dix doigts

Moussus ils laissent perler le lever du jour

sur le duvet vert de leur naissance.

Que m’importe qu’on dise qu’ainsi

on ne veille sur rien et que

finalement arrive ce que tous nous cherchons à éviter

Je veille aussi sur le moindre soupçon.

Du Vent

Svjetlana Tepavcevic – The Sea Inside. Ongoing exploration (2008 to present)

Le vent a dessiné en mon rêve

le long ruban de soie de sa voix

et je ne vois pas le point d’un départ

l’instant muet de sa fin.

Le vent résiste.

Des feuillages gourmands mangent sa chair

la meute s’abreuve de l’air presque devenu liquide.

Le vent n’est rien.

Il est la chanson d’un fantôme

dont les mains tentent de maintenir ensemble

toutes les parties insensibles de la ville

les arrêtes des toits et des murs

l’angle de la rue

les voitures

aux fenêtres des immeubles

parfois un rêve pleure

et coule une étrange chevelure

de larmes.

Fraîche et argentée

Hiroshige – Untitled c.1851

La nuit est venue se poser sur le jardin
La lune regarde la mer
Une à une les étoiles se regroupent au dessus de la folle falaise qui parle toute seule quand les oiseaux se taisent.
Quel étrange troupeau scintille enivré par les parfums émanant du maquis
Pour qui est-ce encore l’été
Quel est cette ombre marchant d’un pas souple et lent sur le sentier qui semble couler de la lune comme un torrent de la colline
Est-ce toi mon Amour qui portes la lumière de l’astre toute fraîche et argentée sur les épaules?

Point final

You’ve Never Seen Pi Like This | Popular Science

Le point à la fin d’une phrase luit comme la pupille lucide d’un animal. Au fond de l’âme elle en regarde l’avenir brutal. Graine perdue au sein de la broussaille, elle se demande fatiguée, ce qui peut ainsi la pousser à n’être rien qu’un point suspendu à un détail. Pluies torrentielles de mots, navires construits pour quelque étoile, idées glaciales s’arrêtent là où l’abeille vient de planter son dard. À la frénésie, à l’acharnement, à l’envoûtement comme simple réponse, un point se prononce.

Horizon

Sunset Eugène Delacroix – circa 1850

La pluie exproprie des pays entiers de leurs larmes pour construire les montagnes qui bordent l’horizon de bleu foncé. Mais toujours des vagues renaissent les courbes tendres de ton corps. Des pétales blancs organisent une danse au cœur même d’une plante qui bannit l’hiver de son rêve.

Printemps et été se succèdent dans le jardin qui se lève au son de ta voix. Le soleil alors concède des lumières violette, des ombres rousses aux îles blanches qui baisent le front doux du vent. Colliers de feuillages, chants de sittelles, silences de l’air protègent les naissances de perles charnues entre les plumes vertes de quelques plantes folles.

Corollaire

Heart and Coronary Arteries Project: Editorial Illustration Software: Autodesk 3ds Max, Brazil R/S Copyright: 2013 James Archer

À côté d’où sur la carte marine est indiquée l’île de mon cœur, au large sombre telle une ancre, une douleur. Elle répand des ondes tantôt aiguës, tantôt graves. Crissements d’écume et vagues sourdes s’alternent. Dans une région où d’habitude nage l’air, la flèche d’un arc empoisonné tient là emprisonné un point de côté noir. Aiguille de pin tombée aux pieds d’un feuillu flamboyant, qu’est-ce qu’elle fait là ? Je ne sais pas mais c’est un fantôme qui ne me quitte pas.

Exclue du cycle des sources. Grain de poussière au sein de l’œil. Je ne vois plus qu’elle chaque fois qu’elle se soulève en même temps que mes craintes légères et quotidiennes, ma peine. Si je tente un pas vers mon cœur pour lui demander ce qui ne va pas et qui le tourmente : elle est là. Elle impose un tout petit pli, ce froissement dans les tissus de ma chair.

Elle dort dans mes draps, elle gêne le mouvement de mon bras droit et de celui que je vois dans le miroir. Quand on l’appelle, elle se tait si bien que l’on peut croire que tout se joue seulement dans ma tête.