Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
La nuit est venue se poser sur le jardin
La lune regarde la mer
Une à une les étoiles se regroupent au dessus de la folle falaise qui parle toute seule quand les oiseaux se taisent.
Quel étrange troupeau scintille enivré par les parfums émanant du maquis
Pour qui est-ce encore l’été
Quel est cette ombre marchant d’un pas souple et lent sur le sentier qui semble couler de la lune comme un torrent de la colline
Est-ce toi mon Amour qui portes la lumière de l’astre toute fraîche et argentée sur les épaules?
Le point à la fin d’une phrase luit comme la pupille lucide d’un animal. Au fond de l’âme elle en regarde l’avenir brutal. Graine perdue au sein de la broussaille, elle se demande fatiguée, ce qui peut ainsi la pousser à n’être rien qu’un point suspendu à un détail. Pluies torrentielles de mots, navires construits pour quelque étoile, idées glaciales s’arrêtent là où l’abeille vient de planter son dard. À la frénésie, à l’acharnement, à l’envoûtement comme simple réponse, un point se prononce.
La pluie exproprie des pays entiers de leurs larmes pour construire les montagnes qui bordent l’horizon de bleu foncé. Mais toujours des vagues renaissent les courbes tendres de ton corps. Des pétales blancs organisent une danse au cœur même d’une plante qui bannit l’hiver de son rêve.
Printemps et été se succèdent dans le jardin qui se lève au son de ta voix. Le soleil alors concède des lumières violette, des ombres rousses aux îles blanches qui baisent le front doux du vent. Colliers de feuillages, chants de sittelles, silences de l’air protègent les naissances de perles charnues entre les plumes vertes de quelques plantes folles.
Heart and Coronary Arteries Project: Editorial Illustration Software: Autodesk 3ds Max, Brazil R/S Copyright: 2013 James Archer
À côté d’où sur la carte marine est indiquée l’île de mon cœur, au large sombre telle une ancre, une douleur. Elle répand des ondes tantôt aiguës, tantôt graves. Crissements d’écume et vagues sourdes s’alternent. Dans une région où d’habitude nage l’air, la flèche d’un arc empoisonné tient là emprisonné un point de côté noir. Aiguille de pin tombée aux pieds d’un feuillu flamboyant, qu’est-ce qu’elle fait là ? Je ne sais pas mais c’est un fantôme qui ne me quitte pas.
Exclue du cycle des sources. Grain de poussière au sein de l’œil. Je ne vois plus qu’elle chaque fois qu’elle se soulève en même temps que mes craintes légères et quotidiennes, ma peine. Si je tente un pas vers mon cœur pour lui demander ce qui ne va pas et qui le tourmente : elle est là. Elle impose un tout petit pli, ce froissement dans les tissus de ma chair.
Elle dort dans mes draps, elle gêne le mouvement de mon bras droit et de celui que je vois dans le miroir. Quand on l’appelle, elle se tait si bien que l’on peut croire que tout se joue seulement dans ma tête.
Phthalo Blue X-Ray, Self-Portrait, oil on canvas, Alison Van Pelt
Cela a toujours voyagé en moi. Souple, pourvue de tentacules et de plusieurs âmes, symptomatique, elle se cramponne des jours aux structures fortes de mon être. Sans rien laisser paraître, elle me fait disparaître.
Agglutinements de jours et de nuits où la douleur prend lentement la forme de mes cartilages. Cela me ronge. Cela me coagule. Cela n’est même pas ma maladie.
C’est une incarnation volatile. Céphalopode invisible avec cet organe corné en forme de plume. Il écrit en se mouvant en silence dans un espace infiniment intime. Cela s’exprime avec une limpidité florale.
Son cri me tétanise et se laisse dissoudre dans les larmes. Son manteau parfois se pose sur mon propre encéphale fantôme. D’une circonvolution à une autre, cela murmure, rugit, appelle. Quel monstre !
Entre cela et moi pourtant, une alliance a fait naître des forces, une résistance aveugle au monde des autres. La bulle d’air de cette autre planète faite mienne, enveloppe chacune de mes sorties.
Je rêve d’un paysage qui au delà de la ligne plus foncée de l’horizon ne se reproduirait pas ridiculement identique à lui-même. Je rêve du bleu qui ne rutile pas comme les armures d’acier que fabriquent à la chaîne toutes les sociétés. Je rêve du bleu qui bien loin d’être froid, mange à grande bouchées le soleil qui se laisse un peu aller à la fin de l’été. Je rêve d’un pays né pour être contemplé, d’un pays qu’on ne peut piller.
Je rêve à la couleur de ta peau laiteuse, abreuvée par les mêmes effluves que les pétales de roses. L’onctuosité crémeuse de la chair qui se pose au milieu de l’existence et pour laquelle dans le noir, le vert, le rouge échangent sans commettre de guerres les étoffes fabuleuses de leurs manteau. Je rêve de ton front qui transpose les solitudes les plus tenaces, les moins inutiles en prose que ma langue vorace et mon oreille amoureuse entendent se battre, s’écouler, se résoudre dans ce souffle qui caresse les vagues.
Je rêve d’un tableau où je n’aurais plus à me proposer comme une tache que malgré tant d’efforts rien n’efface, je rêve d’être dans l’ombre sinueuse d’un mouvement de l’âme, je rêve d’être happée par le vol illuminé d’une méduse dont la limpidité est née là où rien ne naît. Une nuit qui ne connaît que sa propre profondeur sans limites précises. Je rêve d’être le pistil sans poison, le fil presque liquide d’une vie sans horizons. Je rêve d’un tableau où le fond serait semblable à celui de la mer. Vu du bord, il ne porte que l’infini. Vu de lui-même, il constelle comme un rêve qui ne peut aboutir.
Je rêve d’un voyage étroit comme une seconde qui galope affolé autour d’un petit grain de sable. Je rêve du bruit de l’incommodité, de l’essoufflement du gouffre, de l’impossibilité qu’ont les mots et leurs semblables, signes, ponctuations à s’arrimer à ces histoires, ce gaspillage, la salive ou la bave d’un homme qui se croit plus malin. Je rêve de jours qui n’avancent à rien, sont dépourvus du moindre espoir et n’ont que de la grâce. Je rêve d’un milieu qui ne manigance rien avec l’absolu. Je rêve du bleu presque blanc, presque noir. Je rêve qu’en fermant les yeux je me retrouve dans un face à face silencieux où je n’ai plus rien à craindre si je viens à perdre le sens de la réalité.